Budget fédéral: un bon début, mais rien d’acquis

Ça y est. Le gouvernement fédéral a dissipé mardi l’incertitude qui régnait depuis plusieurs semaines sur les mesures d’aide annoncées pour soutenir la presse écrite.

Plusieurs craignaient que le gouvernement ne recule sur son engagement ou que les bottines ne suivent pas les babines aussi loin que promis. En effet, bien qu’il ait annoncé en novembre dernier la création d’un crédit d’impôt sur la masse salariale des salles de rédaction, d’un crédit d’impôt sur les abonnements numériques à un média d’information canadien de même que la possibilité pour les médias constitués en organismes à but non lucratif de recevoir des dons philanthropiques, des mesures sensées totaliser 595 millions de dollars sur cinq ans, on n’avait plus eu de nouvelles à ce sujet, ce qui laissait croire à certains qu’Ottawa ferait marche arrière devant les remontrances des Conservateurs qui accusent le gouvernement libéral d’acheter les médias en voie des prochaines élections.

Heureusement, le budget déposé hier par Bill Morneau à Ottawa tient ses promesses.

Le crédit d’impôt sur la masse salariale, que plusieurs espéraient de l’ordre de 35%, sera finalement de 25%, jusqu’à un salaire maximal de 55 000$. C’est un bon début et cela devrait permettre aux entreprises de presse de maintenir des emplois permanents dans les salles de rédaction, à défaut d’embaucher davantage.

Surtout, les entreprises de presse en région, qui emploient peu de journalistes dont le salaire est généralement inférieur à ceux des grandes villes, pourront en profiter. Cela n’améliorera probablement pas la situation à court ou moyen terme, mais il s’agit d’une avenue intéressante pour tenter de stopper l’hémorragie. Pensons-y: si deux journalistes gagnent 40 000$ annuellement dans un hebdomadaire, les crédits d’impôt que pourrait toucher leur patron pourrait financer la moitié du salaire d’un troisième journaliste. Et ainsi de suite.

Comme les salaires admissibles ne concernent que les employés qui travaillent à temps plein (plus de 26 heures par semaine) sur une longue période (plus de 40 semaines par année), les pigistes sont de facto exclus de la mesure. Cela fera en sorte que les employeurs devront se tourner vers le personnel en place, quitte à embaucher, pour se prévaloir de cette mesure.

Celle-ci défavorise néanmoins les journalistes indépendants, qui ne voient aucune mesure bonifier leurs conditions de travail déjà très précaires. Rappelons que les tarifs au feuillet n’ont pas augmenté depuis nombre d’années et que rien ne régit les contrats de rédaction. Compte tenu du fait que de nombreux journalistes ayant perdu leur emploi à la suite de compressions budgétaires et que plusieurs se sont tournés vers la pige pour éviter de quitter le métier, le tout n’améliore en rien leur sort.

L’autre mesure concerne les crédits d’impôt de 15% pour les abonnements numériques. On a d’abord appris que celui-ci serait temporaire, soit pour les années 2019 à 2025 et qu’il serait plafonné à 75$ par an. La nature temporaire de ce crédit l’exclut d’emblée comme solution durable pour soutenir les médias.

La suggestion n’est pas mauvaise en soi, mais ce ne sera pas suffisant pour sauver les médias. Déjà, les ménages investissent de moins en moins pour s’informer. Un ménage canadien sur dix paie pour ses nouvelles, nous apprenait une dépêche de Canada News Report. Il est fantaisiste de croire que les gens vont se mettre à payer pour quelque chose qu’ils obtiennent gratuitement en ligne depuis près de deux décennies. Ce serait tenter de remettre la pâte à dents dans le tube.

La dernière mesure touche les dons que pourront recevoir les médias de la presse écrite qui, en contrepartie, pourraient émettre des reçus d’impôt. Déjà, au budget de 2018, le gouvernement fédéral avait ouvert la porte à la philanthropie pour soutenir les journaux, et ce, quelques semaines à peine avant que La Presse n’amorce sa transition en tant qu’organisme à but non lucratif.

Comment donc réintéresser la population afin de l’amener à s’abonner ou à faire des dons de charité et donc, de débourser volontairement pour soutenir un média? Ces mesures auraient pu s’accompagner d’une aide financière pour déployer des programmes d’éducation aux médias d’un océan à l’autre, afin de faire prendre conscience à la population quels rôles jouent les médias dans une société démocratique et quelle importance ils revêtent dans leurs milieux respectifs.

Des critères à définir

L’incertitude quant aux mesures annoncées régnait notamment parce que Patrimoine Canada, qui devait donner suite à ces engagements, n’avait pas mis sur pied le comité d’experts chargé de déterminer les critères pour rendre les entreprises de presse éligibles à une aide financière. Aucune instance n’a été consultée, jusqu’à présent, sur les balises à établir.

Mardi, on a appris que pour se prévaloir de l’une ou plusieurs des trois mesures, les médias devaient correspondre à ce qu’on considère comme une « organisation journalistique canadienne admissible ». Cela implique que le média doit être possédé par des intérêts canadiens et opérer sur le territoire canadien.

Ce qui cloche, c’est qu’on insiste sur la création de certains contenus. Originaux et d’actualité, certes, mais en excluant d’emblée tous les médias spécialisés dans le sport et les arts, on insinue que ces secteurs d’actualité sont moins importants et qu’ils ne servent qu’à « promouvoir des intérêts » d’une ou plusieurs organisations. Pourtant, il y a matière à parler d’actualité et à faire enquête dans ces domaines aussi.  Les médias qui bénéficient déjà d’une aide via le Fonds canadien des périodiques sont aussi exclus d’emblée.

Néanmoins, un comité devra tout de même être formé pour examiner le tout et proposer des corrections.

Pour s’assurer de maximiser la portée de ces mesures, le gouvernement devra aussi songer à réinvestir dans les médias écrits en termes de publicité.

Rappelons qu’entre 2005 et 2015, les investissements publicitaires du gouvernement fédéral dans les médias de la presse écrite sont passés de 2,7 milliards$ à 1,4 milliard de dollars, alors que ceux sur des plateformes numériques ont décuplé, passant de 562 millions de dollars à 5,6 milliards. Les GAFA (Google, Amazon, Facebook et Apple) de ce monde accaparent désormais environ 80% du marché publicitaire numérique.

On ne peut prétendre de réellement soutenir une industrie si, de l’autre côté, on continue d’alimenter celle qui la vampirise.

Enfin, rappelons que la sauvegarde des médias n’est pas que l’affaire du gouvernement fédéral. Les entreprises de presse doivent constamment innover pour demeurer pertinentes. Les citoyens doivent aussi faire leur part.

Maintenant, même si on peut se réjouir de savoir les médias enfin entendus, on ne peut crier victoire tout de suite. Il est possible que ces mesures ne se concrétisent pas à temps pour la prochaine campagne électorale, et un autre parti porté au pouvoir aurait le droit de reléguer ces engagements aux oubliettes.

Le travail de sensibilisation doit donc se poursuivre afin que tous réalisent qu’une information de qualité est un bien public.

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