Pour des solutions durables pour sauvegarder l’information régionale

La Commission parlementaire sur l’avenir des médias d’information a débuté hier à l’Assemblée nationale. J’ai eu l’immense honneur d’être la toute première à témoigner des solutions possibles pour endiguer la crise des médias.

Vous pouvez lire des comptes rendus ici, ici et ici.

Vous pouvez également regarder la vidéo de mon allocution, suivie de la période de questions http://www.assnat.qc.ca/fr/video-audio/archives-parlementaires/travaux-commissions/AudioVideo-81507.html?fbclid=IwAR1zE96Dy4WjdaEdO8j3bECOUhAZZIw_naszTxo_56OUuwsDB-JeWjDYOIQdes parlementaires, ici.

Et voici le texte intégral que j’ai lu au Salon rouge:

« Monsieur le président,

Mesdames et messieurs les parlementaires, membres de la commission

Je vous remercie de m’avoir invité à témoigner  dans le cadre de ce mandat d’initiative sur l’avenir des médias.

Il va sans dire que l’urgence d’agir n’est plus à prouver : au cours de la dernière décennie, au moins une cinquantaine de médias d’information, particulièrement dans la presse écrite régionale, ont disparu de l’écosystème médiatique québécois. On recense la perte de plus d’un emploi de journaliste sur 10, mais aussi de près de la moitié de tous les postes dans les entreprises de presse. Et il y a à peine une semaine, mon monde a passé bien près de s’écrouler.

Cette hémorragie n’est pas en voie de s’arrêter, bien au contraire. À l’heure actuelle, ce sont presque tous les médias d’information québécois qui risquent de disparaître, avec de lourdes et irréversibles conséquences pour la démocratie si rien n’est fait pour les soutenir. Et, le cas échéant, ce sont des villes, voire des MRC toutes entières, et des pans complets de vos circonscriptions qui deviendront des déserts médiatiques, des lieux où se déroulent tout plein de choses mais dont personne ne parlera.

Aux prises avec une crise financière sans précédent, ces médiascherchent à se réinventer, à trouver une manière de traverser la tempête avant de faire naufrage. Je peux personnellement témoigner de nombreux efforts effectués par les artisans des quotidiens de Groupe Capitales Médias, mais aussi d’autres journaux, pour garder la tête hors de l’eau. Mais la recette magique n’a pas encore été découverte. Comme disait la publicité : si ça existait, on l’aurait!

Si les médias se trouvent à un carrefour déterminant de leur avenir, leur pertinence, elle, n’a pas à être à nouveau établie, et ce, bien que leur vocation mercantile soit en contradiction avec leur mission de servir l’intérêt public.

Dans leurs milieux respectifs, les médias jouent un rôle social, démocratique, économique et culturel de premier plan, le tout en étant les témoins de ce qui se déroule dans des centaines de communautés réparties dans plusieurs régions du Québec.

Les nouvelles technologies d’information ont permis l’avènement de ce qu’on appelle l’économie du savoir : or, jamais il n’est question, grâce à celles-ci, d’une démocratie par le savoir.

En ce sens, les médias d’information sont un rempart indispensable à la désinformation pour remettre les pendules à l’heure et pour permettre aux citoyens de faire un choix éclairé sur une pléthore d’enjeux publics. Surtout, afin d’obtenir un son de cloche équilibré, il est primordial que les citoyens aient accès à une diversité de sources d’information, qui ne traitent pas toujours de ces enjeux de la même manière et en faisant appel à des intervenants différents.

Les retombées locales des médias ne se mesurent pas toujours de manière tangible, mais elles existent. Des études réalisées en Amérique du Nord ont démontré que dans les communautés où les médias se sont éteints, les coûts des contrats publics octroyés étaient plus élevés qu’ailleurs, signe qu’il n’y avait pas de « chien de garde de la démocratie » pour surveiller la gestion des deniers publics; que le débat politique est davantage polarisé et que moins de personnes s’impliquent activement dans la vie publique ou se portent candidates à des postes électifs.

En région, ce constat est encore plus frappant. Les grands médias n’ont pas les ressources et l’espace pour traiter de tout ce qui se déroule hors des grands centres. Il faut donc qu’une nouvelle soit hors normes pour qu’elle se fraie un chemin jusqu’à eux. Pourtant, de nombreuses initiatives locales méritent d’être soulignées et de faire parler d’elles. Des injustices et des drames doivent aussi être dénoncés et c’est plus souvent qu’autrement via les médias locaux que ces cris se font d’abord entendre.

N’oublions pas non plus que les médias sont des acteurs de construction identitaire locale, des adjuvants à la cohésion sociale et une agora populaire où s’échangent les idées. En décrivant les initiatives locales et en laissant la place à des débats, en rappelant des moments et personnages marquants de l’histoire locale et en usant de référents propres à la région, les médias posent les balises d’une identité et d’une culture qui caractérise leurs communautés d’ancrage.

À la suite de la publication de mon essai Extinction de voix, j’ai eu l’occasion de visiter plusieurs régions du Québec pour parler d’information locale non seulement avec des journalistes du coin, mais aussi avec des citoyens se sentant concernés par l’avenir de leurs médias locaux.

Plusieurs constats ont émergé de ces rencontres, démontrant des constantes d’une région à l’autre : d’une part, la population, en général, est certes attachée à son ou ses médias d’information, mais elle ne comprend pas qu’il y a péril en la demeure. Elle prend ses journaux et ses stations de radio et télévision communautaires pour acquis et ne comprend pas que ceux-ci sont aux prises avec une crise économique sans précédent. Et pour cause : les questions et les affirmations m’étant parvenues du public m’ont fait réaliser que celui-ci peine à distinguer les différents genres journalistiques, par exemple différencier un article factuel d’une chronique d’opinion, de même que les différentes propriétés médiatiques ainsi que les publics visés. Certaines personnes croient encore qu’il faut payer pour faire l’objet d’un reportage journalistique. Il serait possible d’endiguer cette confusion grâce à des initiatives en éducation aux médias, qui permettraient aux citoyens d’apprendre à mieux consommer ceux-ci. L’éducation aux médias doit aussi être offerte aux élus, dont certains ont encore aujourd’hui une mauvaise perception ou une méconnaissance du rôle du journaliste. Cela donne lieu à des entraves à la liberté de presse, mais aussi au droit du public à l’information. La transparence, dans certains lieux, est hermétique et vise d’abord à maintenir une image plutôt que d’informer.

On pourrait donc se laver les mains et laisser la loi du marché dicter l’avenir des médias d’information. Que les plus innovants et ceux ayant le plus de moyens survivent, et tant pis pour les autres.

Mais l’entrée en jeu de joueurs étrangers auxquels les règles du jeu ne semblent pas s’appliquer a créé un déséquilibre inquiétant dont il faut se préoccuper. Advenant la disparition des médias, dont les revenus publicitaires ont été vampirisés par ces fameux GAFA, ce ne sont ni Facebook, Google et compagnie qui enverront des journalistes professionnels couvrir les séances des conseils municipaux ou enquêter sur de nombreux sujets d’intérêt public.

Ajoutons à cela le fait que moins d’une personne sur dix paie désormais pour s’informer, ce qui a pour effet d’occulter le fait que l’information a un coût à produire, mais aussi une valeur.

Collectivement, nous avons oublié la valeur du journalisme et nous nous sommes détournés de sa mission première, croyant à tort qu’ici, au Québec, la liberté de presse et l’accès à l’information étaient acquis pour toujours.

La situation se résume bien simplement : désormais, les médias d’information financent à grands frais la production de reportages d’intérêt public, mais ils ne peuvent plus compter sur les revenus publicitaires ou les revenus d’abonnement d’autrefois pour y parvenir. Connaissez-vous beaucoup d’entreprises qui parviendraient à survivre dans de telles circonstances?

Le cœur du problème est un peu là : tout le monde est pour la sauvegarde de l’information, mais personne ne veut payer pour.

Or, le simple libre-marché ne peut s’appliquer dans l’industrie de l’information, car celle-ci n’est pas un produit qui peut être sous-traité ailleurs pour moins cher. Le fruit du travail des journalistes n’est pas un simple produit de consommation comme tant d’autres qui pourrait être remplacé s’il disparaissait : l’information est un bien public dont bénéficie la société toute entière, car elle sert la démocratie en présentant une diversité de points de vue autour d’enjeux qui concernent toute une communauté.

S’il est donc une seule chose que vous devez retenir de mon témoignage, c’est que la pérennité de ce bien public dépend des efforts de la communauté toute entière pour le faire survivre. C’est donc pour vous demander, à titre d’élus, de préserver l’information régionale québécoise, que je m’adresse à vous aujourd’hui.

Le débat entourant la survie des médias d’information s’est longuement attardé sur le virage numérique à entreprendre : nous avons beaucoup entendu parler du contenant transportant les nouvelles, mais très peu du contenu lui-même. Je considère plutôt que le véhicule importe peu, en autant que les contenus qui s’y trouvent sont pertinents. Papier ou numérique, un média d’information trouvera sa pertinence dans la qualité de ses reportages, de ses enquêtes journalistiques et des analyses que ses artisans en tireront.

Ainsi, je recommande à la Commission d’étudier la possibilité d’établir des crédits d’impôt sur les masses salariales des médias, qui pourraient encourager ceux-ci à embaucher et à investir dans leurs salles de rédaction plutôt que d’effectuer des compressions, avec pour impact direct une augmentation de la couverture journalistique, particulièrement au niveau local. La reconnaissance de l’information journalistique en tant que produit culturel pourrait également assujettir celle-ci aux différentes mesures fiscales qui existent déjà; il ne suffirait que de bonifier les enveloppes existantes pour ne pas pénaliser les actuels bénéficiaires de ces programmes.

Évidemment, j’encourage le gouvernement du Québec à poursuivre ses investissements publicitaires dans les médias d’information québécois afin de donner l’exemple aux entreprises privées qui les ont délaissés au profit des GAFA : il m’apparaît contradictoire de prêcher pour l’achat local sans être conséquent à ce sujet.

Je lance aussi l’idée de créer un fonds dédié au financement de reportages d’information d’intérêt public, un fonds auquel auraient accès tous les médias généralistes québécois, tout en respectant leur indépendance journalistique. Je propose par exemple que l’accessibilité à l’aide financière issue de ce fonds soit proportionnelle au contenu original et local produit par chaque média sous forme de retour sur investissement. Le fonds pourrait aussi être géré par un comité indépendant et chapeauté par la Fédération professionnelle des journalistes du Québec.

Membres de la commission, vous avez le pouvoir, et le devoir dis-je, de maintenir l’un des piliers de notre démocratie. Vous devez vous élever au-dessus du débat partisan et mettre en place des mesures qui soutiendront les médias d’information, peu importe à qui ceux-ci appartiennent, et surtout, peu importe leur taille, en autant qu’ils continuent leur mission de servir l’intérêt public. Car qui, à l’heure actuelle, pourrait répondre à cette prérogative sur les médias disparaissent?

Vous devrez toutefois agir vite. Plus le temps passe, et plus la précarité des médias s’accroît. Si rien n’est fait à court terme, cela représenterait une atteinte importante au droit du public à l’information, au droit du public d’avoir accès à une pluralité de sources et de points de vue.

Ne laissez pas des régions sombrer dans le noir. »

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