Médias

Médias, le grand errement: la grande désillusion

J’ai récemment complété la lecture de l’essai Médias, le grand errement publié par le journaliste français Nicolas Vidal, qu’on connaît notamment pour Putsh, et qui est arrivé sur les tablettes québécoises à la mi-juin.

Dans son court essai, Vidal y va d’une critique envers les grandes organisations médiatiques qu’on a lue et entendue à maintes reprises en France, mais aussi au Québec; ces médias auraient des objectifs à la fois corporatifs et politiques alignés sur les intérêts et les idéologies de leurs propriétaires, ce qui expliquerait la déconnexion de plus en plus flagrante des contenus journalistiques des préoccupations réelles du grand public, du « petit peuple » qu’on prétend tout de même servir et représenter. Les médias seraient ainsi instrumentalisés dans une lutte de pouvoir et d’influence par une minorité d’individus qui en possèdent déjà à outrance, à la manière d’un passe-temps. Cela justifierait aussi la mise à l’écart de points de vue divergents et l’uniformisation des courants de pensée qu’on y présente et qui alimente une certaine haine des médias de la part de ceux qui ne s’y reconnaissent pas. D’où l’expression consacrée « merdias » et tout ce que celle-ci implique, dont ce cliché à la vie dure que constitue l’opposition entre les « élites » et le « peuple », divisés par un fossé aussi insurmontable que grandissant.

C’est une critique facile à formuler quand on pose un regard de l’extérieur de l’industrie, mais pour quelqu’un qui en émane, comme M. Vidal, elle semble un peu simpliste. Certes, je n’ai pas œuvré dans les médias français, mais comme ces reproches trouvent aussi écho chez nous, il m’apparaît essentiel d’y ajouter mon grain de sel : non, les journalistes professionnels ne produisent pas des contenus dans le seul objectif de plaire aux propriétaires des entreprises qui les emploient. Bien au contraire, la très grande majorité des reporters s’efforcent de faire leur travail avec professionnalisme et rigueur, et ce, dans un contexte où ils bénéficient généralement peu de ressources et de temps pour y parvenir. Dans le livre, l’indépendance journalistique est remise en question, tout comme la crédibilité des contenus qui sont présentés. Il est surtout question de la ligne éditoriale, mais le « complot » élitiste dénoncé par l’auteur me semble trop gros compte tenu du très grand nombre d’individus qui seraient sciemment dans le coup.

Nicolas Vidal a toutefois raison quand il avance que les nuances ont peu à peu disparu de l’espace public; c’est désormais tout noir ou tout blanc, ou bien très foncé et très pâle. Exit les variations de gris entre les deux; et cela est symptomatique de ce qu’on peut observer sur les réseaux sociaux et dans le monde en général. Les débats n’existent plus; les opinions se polarisent et divisent désormais les individus en deux camps où les débats n’ont plus raison d’être. C’est malheureux.

Mais de là à dénoncer haut et fort l’existence du monopole d’une pensée unique, je crois que c’est fort de café. Il faut cependant admettre que le signataire de l’essai le fait avec style :

Aujourd’hui, le débat d’idées remplit la fonction d’un tuyau d’évacuation des eaux usées qui n’irriguent plus que les catacombes du champ social. Le reste n’est qu’une histoire de barrages et d’écluses pour empêcher et endiguer un courant trop impétueux d’idées qui dérangent.

Oui, les médias ont cette manie de se regarder le nombril et de croire qu’ils savent mieux que le public ce qui intéresse celui-ci. Et cette déconnexion, quand elle finit par être trop accentuée, mène au délaissement des médias traditionnels par les auditoires, qui détournent le regard.

C’est bien connu, la nature a horreur du vide : là où des idées considérées comme alternatives, ou à contre-courant pour reprendre l’image de Vidal, ne trouvent pas refuge, il se créera de nouvelles plateformes et de nouvelles tribunes pour les faire valoir. Cela inclut aussi toutes les théories complotistes, fausses nouvelles et autres fruits de la désinformation. C’est ce qui manque dans l’analyse de Nicolas Vidal : on ne peut prendre pour acquis que d’emblée, tous les contenus sont égaux et que toutes les opinions se valent, ou à tout le moins qu’ils méritent du temps d’antenne, quelques lignes ici et là…

En utilisant le cas du médecin controversé Didier Raoult – qui a eu droit à sa part de lynchage médiatique, Vidal dira : « La question n’est pas de savoir si Raoult est dans le vrai ou non (…) Mais il est possible de se questionner sur la violence des attaques, la condescendance, le dédain contre Didier Raoult par des journalistes et des éditorialistes qui ont été moins cinglants contre celles et ceux qui ont menti effrontément aux Français notamment sur le masque pendant plusieurs semaines en les mettant en danger. »

Il est vrai que d’inviter un individu pour le discréditer en direct est tout sauf élégant, mais justement : même en prenant pour acquis que le public est en mesure de faire la part des choses et de tirer ses propres conclusions, est-ce le rôle des médias de présenter des théories et des propos controversés ou doivent-ils s’en tenir aux faits avérés? Cela me rappelle la décision de l’émission radio-canadienne Les années lumière de ne plus donner le micro à des invités climatosceptiques étant donné les preuves scientifiques qui confirment l’existence des changements climatiques.

Le débat est ouvert.

En somme, Vidal dresse le portrait désolant d’un écosystème médiatique en déclin dans l’Hexagone. Un écosystème qui semble avoir perdu ses repères et sa raison d’être, soit d’informer adéquatement le public sur la pléthore d’enjeux qui le concernent. L’écrivain associe à la crise des Gilets jaunes l’apogée de la crise de confiance envers les médias et la dégringolade de leurs appuis qui durent depuis au moins trente ans. Un constat juste qui mérite d’être souligné, mais malheureusement, l’auteur n’offre aucune piste de solution. Il se contente de tirer à boulets rouges sur l’industrie qui l’a mis au monde et dont il est visiblement lui-même désillusionné.

En guise de conclusion, on ne saurait cependant passer sous silence l’attachement profond de l’auteur envers une presse libre, indépendante et forte : cela se perçoit entre les lignes et on peut donc considérer l’ouvrage comme un appel à la mobilisation chez nos cousins européens. S’il est une chose que le journaliste craint, c’est bien l’effondrement du quatrième pouvoir.

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