Médias

La FTQ et les sonneurs d’alerte: quelle hypocrisie!

Le Journal de Montréal a révélé ce matin qu’il avait reçu une mise en demeure de la part de la FTQ-Construction, qui exige que plus aucun reportage ne traite des dépenses de ses dirigeants.

Une missive vivement dénoncée par la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ), mais aussi par l’Association canadienne des journalistes. Avec raison.

Des dépenses qui avaient fait l’objet de fuites par des sonneurs d’alerte, il y a quelques semaines, parce qu’elles outrepassaient la limite du raisonnable. On parle ici de soirées bien arrosées, d’achat de camions pouvant être utilisés à des fins personnelles par les dirigeants, tout cela aux frais des syndiqués cotisants.

D’ailleurs, en réaction aux reportages précédents, la présidente de la FTQ, Magali Picard, avait affirmé en ondes que les sonneurs d’alerte – les sources anonymes ayant dévoilé les informations – devraient être poursuivis en justice. En somme, elle considérait criminel le fait de couler des renseignements aux médias. Et ce, même si elle s’est dite en désaccord avec les dépenses faisant l’objet des reportages.

L’art de créer une nouvelle controverse

On aurait pu pardonner ce faux pas à Mme Picard si elle s’était rétractée: c’est un réflexe courant de vouloir tirer sur le messager, de lancer une chasse aux sources quand des informations qui nous mettent dans l’embarras sont partagées sur la place publique. Cela existe même au sein du gouvernement, ne suffit qu’à penser au fiasco entourant les dénonciations de l’agronome Louis Robert

Le message que cette réaction envoie, c’est qu’on ne soucie pas vraiment de ce qui est juste, tant que ça ne sort pas dans les médias…

Une question ici: si ces dépenses n’avaient rien de choquant (et je ne porte pas ici de jugement sur la nature des achats), pourquoi la FTQ réagit-elle de façon aussi épidermique?

Harcèlement ou pas?

Dans sa mise en demeure, le syndicat affirmerait que la publication de nouveaux articles serait « harcelante et abusive », indique le Journal.

L’argument du harcèlement n’a rien de nouveau; en 2018, le journaliste Antoine Trépanier avait été arrêté après qu’une dame sur qui il enquêtait, Yvonne Dubé. Celui qui travaillait alors chez Radio-Canada avait tenté d’obtenir la version des faits de la principale intéressée, qui avait embelli son curriculum vitae, si on peut dire.

Parce qu’il avait tenté de la rejoindre par courriel, par téléphone (au bureau et à la maison) et qu’il s’était présenté sur son lieu de travail, tout cela pour obtenir sa version des faits avant de diffuser son reportage – une exigence de notre code de déontologie, Mme Dubé avait porté plainte contre M. Trépanier pour harcèlement.

Le journaliste a finalement été relâché et les policiers l’ayant arrêté ont été blâmés en déontologie policière.

Admettons-le: s’il fallait qu’un journaliste cesse son travail aussitôt qu’un individu se plaint d’être harcelé, surtout pour pas grand chose, les journaux et les bulletins de nouvelles seraient bien vides…

En publiant plusieurs histoires sur les dépenses questionnables du syndicat, Le Journal de Montréal ne harcèle pas la FTQ-Construction, pas plus qu’il ne la prend pour cible. C’est l’intérêt public des renseignements qui commande la publication de reportages.

D’ailleurs, la FTQ aurait-elle considéré comme du harcèlement la série de reportages sur les dépenses somptuaires de l’ancienne lieutenant-gouverneure Lise Thibault ou sur certains élus de l’Assemblée nationale? Aurait-elle fait de même avec les révélations du Bureau d’enquête du Journal sur les dépenses de certains élus municipaux, ou sur le scandale concernant l’Office de consultation publique de Montréal?

Le rôle des journalistes est d’enquêter sur les trois principaux pouvoirs – l’exécutif, le législatif et le judiciaire-, ce qui lui vaut son surnom de chien de garde de la démocratie ou du 4e pouvoir. Les journalistes ont pour mandat de s’assurer que ces trois pouvoirs sont bien exercés et que ceux qui les incarnent n’outrepassent pas les limites de leur mandat. Bref, les journalistes demandent des comptes à ces instances au nom des citoyens qui élisent des individus pour les représenter et qui gèrent les affaires publiques en leur nom – y compris les finances.

Certes, un syndicat est une organisation privée: on pourrait dès lors supposer que les médias n’ont pas à se mettre le nez dans leurs affaires. Or, la gestion des cotisations syndicales, surtout quand un syndicat compte à peine un peu moins de 100 000 membres (pour la FTQ Construction – la FTQ représente plus de 600 000 travailleurs), est un enjeu d’intérêt public. Les reportages du Journal de Montréal sont à mon avis amplement justifiés.

Par ailleurs, contrairement à une idée préconçue à la couenne dure, personne ne peut dicter à un journaliste ou à un média quoi publier, ou ne pas publier. C’est ce qu’on appelle l’indépendance journalistique, et il s’agit d’un élément fondamental dans la pratique de notre métier.

Faites ce que je dis, mais pas ce que je fais…

Ce qu’il y a de plus dommage dans toute cette histoire, c’est l’hypocrisie dont fait preuve la FTQ. Il a déjà été relevé que le syndicat avait déposé un mémoire dans la foulée de l’adoption de la loi 87, la Loi facilitant la divulgation d’actes répréhensibles dans les organismes publics.

« Trop souvent encore, on tire sur le messager plutôt que de résoudre le problème révélé », peut-on lire à la toute fin du deuxième paragraphe. Le syndicat demandait même au gouvernement « d’inclure des mesures additionnelles pour s’assurer de la protection des lanceurs d’alerte ». Quelle ironie!

À moins que ça ne soit qu’au sein des organismes publics qu’il faille dénoncer les abus?

Comme le veut l’expression, ce qui est bon pour pitou est bon pour minou.

Vous aimez ce que vous lisez? Offrez-moi un café!

Laisser un commentaire