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En direct du congrès : #metoo et ses suites dans les médias

En après-midi, le congrès de la FPJQ a délaissé la pandémie pour s’intéresser à des enjeux touchant la pratique du métier.

Entre les mailles a mis en lumière les mouvements sociaux qui se déroulent loin des institutions traditionnelles, notamment les vagues de dénonciations d’agressions sexuelles où les victimes alléguées ciblent leur agresseur sur les réseaux sociaux et dans les médias.

Les journalistes ont énormément contribué à l’expansion des différentes vagues de dénonciations de 2014, 2017 et 2020, entre autres, avec pour point culminant #MeToo. Des mouvements qui ont pris naissance, pour la plupart, aux États-Unis, mais qui ont fini par trouver écho au Québec.

Des liens sont par ailleurs à faire entre les mouvements antiracisme, les dénonciations d’agression sexuelles et les autres formes de confessions, ont indiqué les intervenantes invitées. Ces mouvements coexistent et s’influencent les uns les autres parce qu’ils ont ceci en commun: ce qui a déjà été tolérable ne l’est plus.

En d’autres mots: alors que le système judiciaire vise à punir un individu retrouvé coupable d’avoir brisé le contrat social (les lois), le mouvement social, lui, sert à remettre en question notre perception et nos réactions face à celui-ci.

Claire Loewen, de CBC, s’est interrogée sur le rôle que devaient jouer les journalistes dans le dévoilement de ces allégations sur la place publique. « Je me suis interrogée sur le rôle des médias dans ces mouvements de justice sociale alors que les victimes dénoncent sur leurs propres plateformes », a-t-elle confié à Yves Boivert, qui modérait les discussions.

Selon la journaliste, les victimes alléguées ont unmanque de confiance dans le système de justice actuel, que ce soit parce qu’elles ont vainement tenté de dénoncer leur agression par les moyens traditionnels ou parce qu’elles n’ont pas l’impression qu’elles obtiendront justice de la façon.

Améli Pineda, qui a traité nombre de ces dénonciations, estime pour sa part que les journalistes ont pour rôle de mettre en lumière le mouvement, mais pas de trancher sur chacun des cas. Le journaliste doit vérifier les allégations, corroborer les faits et les mettre en contexte afin d’éclairer la population sur la crise sociale qui entoure la situation. D’ailleurs, souligne-t-elle, la prudence est de mise. C’est pour cela que les médias n’ont pas publié immédiatement les allégations de la chanteuse Safia Nolin à l’égard de l’animatrice Maripier Morin, par exemple. « On a été capables d’expliquer pourquoi on a attendu, parce qu’il fallait faire des vérifications, parler aux personnes impliquées.. On est dans une ère ou l’instantanéité nous mène; les réseaux sociaux, ça va vraiment vite, mais on a un souci de rigueur à respecter », affirme-t-elle.

Surtout parce que les révélations diffusées par les journalistes peuvent avoir un impact important tant sur l’opinion publique que sur la gestion des institutions, fait valoir Claire Loewen.

C’est pour cette raison qu’idéalement, on souhaite que les gens témoignent à visage découvert. Mais pour Amélie Pineda, une source anonyme n’est pas sans valeur, si le témoignage est solide et corroboré.

Il faut prendre le temps de mettre les témoins en confiance et de leur expliquer le processus journalistique, qui inclut entre autres d’offrir une réplique à la personne ciblée par les allégations. Selon Améli Pineda, la transparence est cruciale.

Il est aussi important de s’attarder aux motivations qui poussent la personne à dénoncer. Contrairement à ce qu’on peut penser, ce n’est pas tant la vengeance qui animent ces victimes, mais plus leur souhait de prévenir d’autres personnes susceptibles de se trouver dans une situation similaire et pour reprendre reprendre le contrôle sur leur vie, explique la journaliste du Devoir.

« Mon rôle n’est pas d’avoir un parti pris, mais d’être factuelle », a-t-il dit, ajoutant que bien des témoignages dorment quelque part, en attendant d’être suffisamment appuyés pour être rendus publics.

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En direct du congrès: les journalistes sur la ligne de feu

Pandémie oblige, le congrès annuel de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec, dont mon mandat à titre de vice-présidente débutera dimanche, se déroule lui aussi de manière virtuelle.

C’est maintenant une tradition: les samedis matins du congrès sont alloués au Grand Rendez-vous, une discussion en profondeur sur un enjeu, je dirais même sur l’Enjeu, qui a marqué la profession dans la province au cours de la dernière année.

En 2020, même si les médias sont encore et toujours aux prises avec une crise de revenus, c’est sans aucun doute le tumulte de la pandémie du coronavirus et la prolifération de fausses nouvelles à ce sujet, qui ont accentué une crise de confiance, inquiétante et croissante, envers les journalistes.

« Les derniers mois ont été l’occasion de constater que les journalistes sont traités de plus en plus durement par une partie du public, mais aussi des autorités. La méfiance envers les médias est croissante, tout comme leur agressivité envers leurs artisans », indique-t-on en guise d’introduction.

Animée par la rédactrice en chef du quotidien Le Soleil, Valérie Gaudreau, cette table ronde a réuni la journaliste de TVA Kariane Bourassa, la journaliste indépendante Ève Beaudin, le journaliste de The Gazette Aaron Derfel et le journaliste parlementaire du Journal de Québec Marc-André Gagnon.

Kariane Bourassa a été enlacée contre son gré pendant une intervention en direct par deux manifestants lors d’un rassemblement anti-masques à Québec, cet été. Le dossier est judiciarisé, a-t-elle indiqué.

En temps normal, elle aurait réagi autrement, mais se sachant en ondes, elle a plutôt figé, confie la journaliste, qui a porté plainte.

« Je suis consciente que ce qui m’est arrivée est une petite histoire parmi tant d’autres », dit Mme Bourassa, qui constate une augmentation des actes d’intimidation et des insultes à l’endroit des journalistes depuis le début de la pandémie, même si le phénomène est loin d’être nouveau. « Ça nous amène à être dans un état ‘hypervigilance, explique-t-elle. Les gens trouvent ça drôle de déranger les journalistes. »

La médiatisation de son agression a fait de la journaliste une cible de choix pour les conspirationnistes. Plusieurs ont lancé la rumeur que le tout était un coup monté par TVA pour dénigrer le mouvement anti-masque; que les hommes qui avaient enlacé Mme Bourassa étaient en fait son conjoint, son frère ou même son ex-mari, lui valant des centaires, voire un millier d’insultes, et même des menaces de mort.

Aaron Derfel est à l’origine du scoop mettant en lumière les lacunes (c’est un euphémisme) dans la gestion au CHSLD Herron, qui a mené à une éclosion importante de COVID-19 dans cet établissement. Il a été pris à partie à quelques reprises par le premier ministre François Legault, qui l’a même bloqué sur les réseaux sociaux.

Même s’il a été ciblé par de vives critiques du premier ministre, qui l’a accusé de harcèlement et qui l’a dénigré. « Je dois être critiqué, ça fait partie du métier, je l’accepte », a-t-il dit. Le journaliste d’expérience n’a toutefois pas changé son approche, même s’il a changé un peu de ton dans ses articles et sur Twitter.

Marc-André Gagnon était pour sa part président de la Tribune de la presse au moment de la pandémie. La pandémie a permis de mettre en lumière le travail des courriéristes parlementaires, qui ont dû s’adapter rapidement et qui ont couvert le cœur de la gestion de la crise pandémique.

Comme beaucoup de gens se sont retrouvés confinés chez eux, ils ont été plus nombreux que jamais à assister aux conférences de presse quotidiennes des autorités. En conséquence, beaucoup de gens ont été confrontés au travail des journalistes pour une première fois; ils ont été nombreux à les critiquer aussi, particulièrement sur les réseaux sociaux.

« Ce qu’on remarque aussi, c’est que beaucoup de gens qui nous accusent de faire de la désinformation en font eux-mêmes », a souligné M. Gagnon.

C’est là une triste réalité dont a aussi témoigné Ève Beaudin, journaliste au Détecteur de rumeurs et administratrice de la FPJQ chapeautant le Détecteur de rumeurs et l’initiative #30secondes. « N’importe qui s’improvise expert en se filmant dans sa voiture en train de parler d’un sujet », illustre-t-elle.

« Historiquement, on a manqué d’expliquer aux gens en quoi l’information journalistique fouillée avait plus de valeur qu’un message envoyé sur les réseau sociaux dans un accès de colère », ajoute la journaliste, qui croit que c’est le rôle des médias d’aller à la rencontre du public pour lui expliquer notre métier. En dissipant la méconnaissance qui entoure le journalisme, le lien de confiance effrité qui unit le public aux médias est récupérable, estime-t-elle.

La notion d’éducation aux médias a été largement discutée, jugée essentielle pour renouer le dialogue avec le public afin qu’il comprenne le rôle du quatrième pouvoir.

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Tombée médiatique: un miroir sans complaisance

Cette fin de semaine, j’ai eu le grand plaisir de lire le plus récent essai de Mickaël Bergeron, Tombée médiatique – se réapproprier l’information, qui paraîtra le 27 octobre prochain aux Éditions Somme Toute.

À prime abord, l’ouvrage de 232 pages, divisé en quatre volets principaux, est une bonne entrée en matière pour ceux qui ne sont pas ou peu familiers avec la réalité des médias d’aujourd’hui.

Sans réinventer la roue, Bergeron aborde en première partie le sujet du modèle économique des médias, qui cherchent depuis nombre d’années à se réinventer pour assurer leur survie. Ceux qui évoluent dans l’industrie n’apprendront pas grand chose, mais il est important de souligner ici que l’auteur va plus loin en critiquant certains choix de la part d’entreprises médiatiques, le tout au nom de la rentabilité qui semble de plus en plus inatteignable. Il n’hésite pas non plus à dénoncer les conditions de travail de plus en plus précaires des journalistes à la pige, qui démontre un rapport de force plus inégal que jamais entre ceux-ci et les patrons qui bénéficient des fruits de leur travail.

C’est d’ailleurs là que Tombée médiatique – se réapproprier l’information tire toute sa force. Mickaël Bergeron pose un regard critique sur la profession qu’il a exercée depuis près de vingt ans: il ne met ni gants blancs ni lunettes roses pour y décrire les nombreuses failles du quatrième pouvoir, donnant parfois des munitions aux critiques les plus acerbes des médias, forçant autrement les acteurs de l’industrie à regarder dans un miroir qui n’a rien de complaisant. À l’aide d’exemples, l’auteur force une introspection sur la manière dont vit et se vit le journalisme au Québec.

Les volets traitant de la responsabilité sociale des médias, où personne n’est épargné, de même que sur la représentativité de la diversité dans les salles de presse, constituent à mon avis le point fort du volume, car ces thématiques ont été peu ou rarement traitées, surtout avec un regard intérieur, au cours des dernières années.

Même s’ils s’emploient à la combattre, les médias sont-ils partiellement responsables de l’épidémie de désinformation qui déchire la population actuellement? Représenter les deux côtés d’une médaille par souci d’équité est-il nécessairement éthique? Le choix des mots et des sujets mis de l’avant dans les médias ne sont pas sans conséquence, rappelle Bergeron, qui ne s’étonne pas du peu de visibilité laissé aux enjeux ethniques ou autochtones étant donné la grande homogénéité des journalistes dans les salles de nouvelles. Difficile d’aborder des enjeux dont on ignore l’existence ou dont on ne saisit pas l’importance si on n’est pas concerné d’emblée, relève l’auteur.

De quoi faire réfléchir quand même, compte tenu que les médias se targuent de vouloir bien représenter les préoccupations de la population. Est-ce le cas si en leur sein, ils ne la représentent pas elle-même?

En dernière partie, Mickaël Bergeron aborde plusieurs solutions, mises en place ou souhaitées, pour corriger le tir et soutenir les médias tout en leur permettant de se concentrer – enfin dirons-nous- entièrement sur leur mission.

Car même s’il se montre sévère à l’endroit de ceux-ci, l’auteur demeure un grand amoureux de l’information et il souhaite que celle-ci perdure. Cet amour pour une information de qualité est d’ailleurs perceptible dans plusieurs passages de l’essai.

C’est ce qui a poussé Bergeron à écrire Tombée médiatique, et c’est ce qui devrait nous pousser à le lire.

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Le naufrage

Nous traversons actuellement une crise de confiance envers les différents pouvoirs.

Le pouvoir politique est mis à mal ces temps-ci, certains citoyens jugeant que le gouvernement abuse de ses pouvoirs et outrepasse son mandat avec pour prétexte la pandémie. Il suffit de se rappeler du tollé suscité par le projet de loi 61. Pour sa part, le pouvoir judiciaire est fréquemment remis en question quand une décision d’un tribunal déplaît à l’opinion populaire.

Ajoutons à cela la crise de confiance du « quatrième pouvoir », c’est-à-dire les médias d’information, une crise exacerbée au cours des derniers mois par la pandémie du coronavirus.

Comme les personnalités politiques, les journalistes sont des cibles faciles pour les intimidateurs. Après tout, leur travail est public et leur nom, leur visage et leurs coordonnées sont facilement accessibles en ligne.

Pourtant, dans les premiers balbutiements de la pandémie, le taux de satisfaction des Québécois envers les journalistes était de 61%. Les Québécois sont d’ailleurs ceux qui, au Canada, faisaient le plus confiance aux médias d’information.

Mais une autre étude a révélé que près de la moitié des Canadiens se seraient fait avoir au moins une fois par une fausse nouvelle ou auraient des croyances erronées depuis le début de l’épidémie.

Et puis, c’est tellement facile de crier aux fausses nouvelles quand les reportages ne nous plaisent pas ou plutôt que de nous conforter dans nos opinions, nous confrontent à une réalité qu’on refuse d’accepter.

On peut penser que la fermeture temporaire de bon nombre d’entreprises et la mise à pied de milliers de travailleurs a fait en sorte que ces adeptes des théories du complot ont eu, du jour au lendemain, le champ complètement libre pour « faire leurs recherches ».

La fracture sociale semble être plus profonde que jamais, du moins elle est beaucoup plus visible qu’elle ne l’a été au cours des dernières décennies, notamment en raison de l’activité croissante et constante de la population sur les réseaux sociaux.

Ces plateformes, bien qu’elles ne soient plus toutes jeunes, servent désormais de tribune pour quiconque ayant une opinion à exprimer, que celle-ci soit fondée sur des faits démontrés ou non.

« Les réseaux sociaux ont donné le droit à la parole à des légions d’imbéciles qui avant ne parlaient qu’au bar et ne causaient aucun tort à la collectivité. On les faisait taire tout de suite. Aujourd’hui ils ont le même droit de parole qu’un prix Nobel », veut une citation attribuée au défunt romancier italien Umberto Eco.

On nage donc dans un océan d’idées, alimentées d’abord par l’intuition et l’émotion, plutôt que par des faits.

Pas étonnant, alors, que notre société se trouve à la dérive.

Mais après la dérive se trouve le naufrage.

Ce printemps, à la suite du meurtre de l’Afro-Américain George Floyd, beaucoup de journalistes ont été pris à partie par des manifestants, mais aussi par des policiers chargés de faire respecter la loi et l’ordre lors de ces rassemblements. Certains ont même été arrêtés en faisant leur travail de manière pacifique.

En quelques jours à peine, le mouvement US Freedom Press Tracker a recensé plus de 140 attaques envers des journalistes en devoir.

On peut penser que certains ont été influencés par le président Trump, qui n’hésite pas lui-même à traiter les représentants des médias « d’ennemis du peuple » et à s’en prendre à leur crédibilité lorsque la couverture de presse lui est défavorable.   Néanmoins, certaines attaques et arrestations se sont poursuivies même après qu’un juge les ait explicitement interdites.

D’ailleurs, depuis 2018, les États-Unis font partie de la honteuse liste des pays les plus dangereux pour les journalistes tenue par l’organisation Reporters sans Frontières.

Malheureusement, cette tempête qui nous semblait d’abord bien loin chez nos voisins du sud a fini par gagner le pays et la province. Il a été démontré que depuis la pandémie, les actes violents envers les journalistes et les médias ont crû chez nous.

L’existence même du virus, le confinement et débat sur le port obligatoire du masque dans les lieux publics fermés nous divise plus que jamais.

Pas plus tard que la semaine dernière, deux journalistes du Groupe TVA, Yves Poirier et Kariane Bourassa, ont été littéralement attaqués par des manifestants réunis à un rassemblement protestant contre le port du masque obligatoire.

Si le premier a été insulté et s’est fait lancer une canette de bière, la seconde a pour sa part été enlacée par deux inconnus visiblement fiers de perturber la professionnelle en direct.

La vague d’indignation ayant suivi cette agression, parce que c’en est une, me donne espoir pour l’avenir de l’humanité, et ce, même si un groupuscule d’individus ont fait circuler de fausses informations identifiant les hommes comme des agents de sécurité ou bien le conjoint de la journaliste. D’autres qu’il s’agissait d’un coup monté pour attirer l’attention.

L’attention, justement. Les deux hommes devaient être bien fiers d’eux de voir une capture d’écran de leur « vilain » tour se répandre en ligne comme une traînée de poudre. Mais la réaction populaire ne leur étant pas favorable, l’un d’entre eux s’est confondu en excuses. L’autre s’est défendu en affirmant que cette accolade se voulait une « preuve d’amour« .  Mais une preuve d’amour dont on ne veut pas et qui nous est imposée demeure une agression.

Rappelons-nous, il n’y a pas si longtemps, cette journaliste à qui un passant avait forcé un baiser. Ou la vague stupide du « fuck her in the pussy », qui consistait à crier cette vulgaire phrase en ondes pendant un direct pour perturber la journaliste.

Et comme si ce n’était pas assez, un homme de Saint-Placide, Guillaume Lagacé, en a rajouté sur Internet en proférant des menaces et en incitant à la haine à l’endroit de Mme Bourassa, dimanche. L’individu a été arrêté lundi et comparaîtra devant un juge en octobre, a-t-on appris.

En avril, c’est leur collègue Amélie St-Yves qui s’est fait insulter par des jeunes alors qu’elle tentait simplement de faire son travail dans un parc, un lieu public doit-on rappeler.

C’est quand même encore rare de voir des gens subir les conséquences de leurs gestes quand il s’agit d’intimider un ou une journaliste.

À la fin juillet, Jessy Dylan Lapointe a plaidé coupable d’avoir intimidé le journaliste judiciaire Michaël Nguyen, également président de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec, dans une salle d’audience. Il aurait laissé entendre qu’il allait « mettre un contrat » sur la tête du journaliste.

L’individu s’en est sorti avec une peine suspendue, assortie de travaux communautaires.

Et il est loin d’être le seul dans son cas.

Car, malheureusement, les actes d’intimidation envers les journalistes sont banalisés.

Il suffit de penser à l’acquittement du chef du groupe Atalante, des accusations d’intimidées portées à son endroit après qu’il soit entré dans les bureaux du défunt média Vice Québec avec six autres hommes pour remettre un prix « poubelle » au journaliste Simon Coutu et en lui disant qu’il avait déclenché « une guerre ». Parce que cette altercation s’est déroulée sans insulte ou vulgarité, la juge Joëlle Roy avait conclu à un geste d’incivilité, mais non à de l’intimidation.  La cause a depuis été portée en appel.

Pour citer mon collègue Martin Francoeur : « quelqu’un a le droit de penser que les médias devraient faire leur travail différemment. Quelqu’un a le droit de ne pas apprécier l’insistance de certains journalistes ou les angles de traitement d’une nouvelle. Mais le fait d’empêcher les journalistes de faire leur travail ne doit pas être toléré. »

Parce qu’en effet, il est contradictoire de revendiquer sa propre liberté tout en brimant la liberté de presse.

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Médias et COVID-19: pour des solutions collectives et durables

Depuis la parution de mon dernier billet, traitant de l’hécatombe dans l’industrie québécoise des médias à la suite de l’effondrement publicitaire provoqué par le ralentissement économique imposé par la pandémie de la COVID-19, les gouvernements, qui ont qualifié ces médias de « services essentiels » ont fini par réagir et par annoncer certaines mesures de soutien pour permettre aux travailleurs de l’information de poursuivre leur mission.

Déjà, le gouvernement fédéral a annoncé qu’il redirigerait « une grande partie » des 30 millions de dollars prévus en investissements publicitaires dans le cadre d’une large campagne de sensibilisation sur la COVID-19 vers les médias traditionnels. Un premier pas dans la bonne direction, compte tenu qu’il ne s’agit pas d’argent neuf, ces sommes étant d’abord majoritairement destinées aux GAFAM, les grandes plateformes américaines accaparant près de 80% des revenus publicitaires en ligne au pays et dans la province. Le montant de 30 millions de dollars est toutefois insuffisant pour pallier à toutes les pertes subies par l’ensemble des médias du pays.

De plus, le comité chargé d’évaluer les critères d’admissibilité aux différents crédits d’impôt destinés aux médias d’information – soient sur la masse salariale des journalistes, l’abonnement à des médias numériques et des dons de charité aux médias constitués en OBNL – a été finalement mis sur pied. Ce n’est pas trop tôt, compte tenu que ces crédits avaient été annoncés pour la toute première fois en novembre 2018.

À Québec, les investissements publicitaires ont été triplés et concentrés dans les médias québécois, alors que le traitement des crédits d’impôt sur la masse salariale des journalistes a été accéléré histoire de donner un peu d’oxygène aux entreprises de presse.

Ça n’a pas empêché certains décideurs de faire une jambette aux médias en ces temps difficiles, comme l’agglomération de Longueuil qui souhaite retirer ses avis publics des journaux hebdomadaires de son territoire. Il n’y a rien d’étonnant à cette décision, une mesure adoptée par plusieurs dizaines de municipalités depuis l’entrée en vigueur de la loi 122 qui leur permet d’afficher leurs avis uniquement sur leur site et à l’hôtel de ville.

Mais le timing de cette décision, qui heureusement ne fait pas l’unanimité, est bien étrange, alors que les élus souhaitent mettre en place des mesures de soutien aux entreprises locales pour leur permettre de survivre au-delà de la pandémie.

Cela met une fois de plus en relief qu’on a tendance à oublier que les médias sont eux aussi des entreprises locales employant de la main-d’oeuvre qui permet elle aussi de faire tourner l’économie locale.

J’en avais glissé un mot dans mon essai Extinction de voix, mais aussi régulièrement sur ce blogue: cette loi permet aux villes de faire des économies de bout de chandelle, parfois de 1% ou moins de leur budget, mais avec pour conséquence un accès moins direct à la population pour des informations pourtant d’intérêt public, donc un déficit démocratique.

S’il y a quelque chose qui importe en ces temps incertains, c’est la libre circulation de l’information.

Pas de solution à l’emporte-pièce

Si les mesures annoncées par les gouvernements permettront à quelques médias de poursuivre leurs activités pendant quelques mois de plus, mais à plus long terme, ils sont loin d’être tirés d’affaire.

Déjà affaiblis par un recul important de leurs revenus d’abonnement et par une chute dramatique et accélérée de leurs revenus publicitaires, les médias continuent, parfois même de façon déficitaire, à opérer au nom de l’intérêt public.

L’épisode de la COVID-19 aura permis de démontrer au monde entier le rôle essentiel des médias au quotidien en temps de crise, mais cela ne suffira pas à leur faire retrouver le chemin de la santé financière.

Les solutions à l’emporte-pièce n’auront qu’un effet ponctuel et limité. Les mesures de soutien aux médias d’information, qu’ils soient du secteur de la presse écrite, de la radio ou de la télévision, doivent s’inscrire dans un plan de relance durable élaboré par le milieu de l’information lui-même, avec la concertation des divers partenaires et gouvernements.

Déjà, d’un côté, la Fédération nationale de la culture et des communications (FNCC) et la Fédération professionnelle des journalistes du Québec ont mis sur pied des cellules de crise afin de dresser un portrait des impacts de la situation actuelle sur l’industrie de l’information et pour réfléchir à des pistes de sortie de crise.

Ces pistes doivent être concrètes, facilement applicables et avoir des répercussions durables.

Les médias d’information – professionnels, de qualité et rigoureux- doivent redevenir un moteur économique, tout simplement parce que l’information est un bien public malheureusement pris pour acquis et discrédité par un trop grand nombre de personnes.

D’abord, les gouvernements doivent maintenir leurs investissements publicitaires dans les médias québécois et canadiens, comme ils le font pendant la crise, et cesser de privilégier des entreprises américaines ne payant pas de taxes et d’impôts chez nous. Si Québec et Ottawa sont capables de concentrer leurs investissements publicitaires dans les médias traditionnels pendant la crise, ils ont fait la démonstration qu’ils pourraient le faire en tout temps et que la volonté politique est au coeur de cette solution.

De plus, pourrait-on ENFIN imposer une taxe ou une redevance aux GAFAM, ces géants du Web américains pour la plupart, qui s’enrichissent allègrement grâce au trafic généré par des contenus médiatiques canadiens et québécois sans leur verser le moindre sou en retour? La France l’avait déjà fait, et l’Australie vient d’annoncer une telle mesure pour forcer ces gros joueurs à partager les revenus publicitaires.

Rappelons du même souffle que les deux paliers de gouvernement s’étaient engagés à taxer les GAFAM à hauteur de 3% – un engagement électoral dans le cas de Justin Trudeau – une promesse repoussée du revers de la main en attendant un rapport de l’OCDE sur le sujet.

Avec ces sommes, pourrait-on mettre sur pied un fonds permanent dédié à la couverture journalistique des enjeux d’intérêt public dans les différentes communautés?  Ce fonds pourrait aussi être alimenté par des dons citoyens, avec ou sans crédit d’impôt,à la manière de la plateforme française J’aime l’info.

Pourrait-on bonifier le programme Initiatives de journalisme local, qui permet au moment où j’écris ces lignes de subventionner le salaire de journalistes dans des régions peu ou mal desservies afin qu’ils couvrent différents enjeux dont les reportages sont ensuite rendus disponibles dans un bassin offert à tous les médias qui y participent. En plus du caractère géographique, ce programme pourrait ajouter un volet pour la couverture de secteurs d’actualité (beats) peu traités dans les médias, ce qui permettrait à des pigistes spécialisés sur ces questions pointues de tirer leur épingle du jeu.

Outre le partage des contenus, serait-il envisageable pour des médias de tout acabit de constituer, à l’image de ce qui se fait en radio ou en télévision ou à travers des agences, une régie publicitaire où les annonceurs pourraient obtenir de la visibilité dans plusieurs plateforme à la fois sans avoir à contracter des ententes individuelles avec chacun de ces médias? Des économies d’échelle pourraient être générées pour ces annonceurs qui, en retour, reviendraient au bercail chez les médias qui ont grandement besoin de ces revenus publicitaires.

Pourrait-on également voir naître des crédits d’impôt pour les investissements publicitaires réalisés par les entreprises canadiennes et québécoises dans les médias d’ici? Depuis une dizaine d’années, bon nombre d’annonceurs ont délaissé les médias traditionnels au profit des GAFAM, qui offrent une visibilité en théorie plus ciblée et beaucoup moins chère. Cet incitatif fiscal, s’il n’est accordé que lorsque les investissements  dans les médias québécois représentent le deux tiers ou plus de l’assiette publicitaire d’une entreprise, par exemple, pourrait encourager celle-ci à revoir sa stratégie de communication au profit d’un marché plus local.

Dans un autre ordre d’idées, serait-il possible d’envisager une bonification du crédit fédéral d’impôt pour un abonnement à un média canadien pour encourager la population à s’informer davantage? Ce crédit d’impôt pourrait être d’un certain pourcentage pour l’abonnement à des médias de couverture nationale, auquel pourrait se greffer un autre crédit d’impôt complémentaire pour les abonnements à des médias locaux, afin d’éviter que ceux-ci ne soient défavorisés au profit des plus gros joueurs qui disposent d’un capital d’attraction plus grand en raison de leur marché plus étendu.

La gratuité ne pourra plus être une option pour de nombreux médias. Il y a fort à parier que des murs payants vont voir le jour d’ici quelques mois.

L’éducation aux médias doit aussi faire partie de la solution à long terme. Des programmes comme #30secondesavantdycroire mis sur pied par la FPJQ doivent être soutenus et déployés à plus grande échelle. Pourquoi ne pas mettre en place un incitatif financier ou un crédit d’impôt pour favoriser l’utilisation des médias professionnels d’information dans le parcours scolaire des élèves? Les plateformes sont diversifiées, les contenus sont infinis et la consommation de médias, dès un jeune âge, permet aux individus de devenir de meilleurs citoyens et d’apprendre à bien s’informer.

Comme société, il est de notre devoir de revaloriser le rôle des médias comme outil démocratique et de connaissances. En les soutenant collectivement, nous nous donnons aussi le droit d’exiger davantage d’eux.

Offrons-nous ce privilège.

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COVID-19: effet domino dans les médias

C’est un paradoxe pas si difficile à expliquer.

Alors que le monde entier est paralysé en raison de la pandémie de coronavirus (COVID-19), tous les médias sont au pied d’alerte et rapportent le moindre fait nouveau en temps réel.

Ça a du bon. Ça remet les priorités à la bonne place. L’intérêt public est ce qui prime, la concurrence est mise de côté. Et les médias réaffirment leur importance en temps de crise, en tant que plateformes fiables d’information. Les équipes journalistiques, telles des armées, travaillent d’arrache-pied (beaucoup à partir de la maison) pour livrer les derniers développements, mais aussi pour démentir la quantité effroyable de fausses informations qui circulent sur Interner.

Et pourtant, alors qu’ils sont plus nécessaires que jamais, il s’en est trouvé pour couper des postes de journalistes. Eh oui, six journalistes ont été remerciés du journal Le Citoyen, en Abitbi, lundi après-midi. Puis, mardi, c’est en Gaspésie que le couperet a tombé, avec la mise à pied temporaire de trois journalistes et tout autant de représentants publicitaires pour les journaux L’Avantage gaspésien, L’Avant-poste et Chaleurs nouvelles.

Ailleurs, des journalistes ont vu leurs heures de travail réduites pour éviter d’en arriver à des coupures de poste. On resserre les cordons de la bourse. C’est sans compter tous les pigistes, journaliste et photographes, dont le téléphone a arrêté de sonner et la boîte de courriels a arrêté de se remplir, parce qu’on n’a plus les sous pour leur donner de l’ouvrage.

Mercredi, c’est le magazine culturel Voir qui a sabré dans sa salle, en remerciant pour six mois sept de ses journalistes , a rapporté le journaliste Étienne Fortin-Gauthier. Le propriétaire du média, Alexandre Taillefer, a confirmé la nouvelle et a indiqué que la mesure est directement liée au coronavirus, notamment parce que les annonceurs principaux de la publication sont des restaurants et des organisations du milieu culturel. Celui-ci a d’ailleurs mentionné que 70% des publicités nationales dans les médias imprimés ont été annulées pour les trois prochains mois.

Ce même jour, CBC, le pendant anglais de Radio-Canada, a annoncé qu’il suspendait tous ses bulletins de nouvelles locaux. Des reportages régionaux seront toujours réalisés, mais ils seront présentés dans le cadre d’un bulletin de nouvelles national unique. La Guilde canadienne des médias n’a pas tardé à dénoncer cette mesure.

Journalistiquement, c’est en effet discutable. Ce qui préoccupe les gens à l’heure actuelle, c’est de savoir comment la situation évolue chez eux. Quelles sont les mesures en place pour atténuer la crise? Combien de cas locaux ont été dépistés? Y a-t-il des initiatives à souligner? Qui contacter au besoin? Quels services sont maintenus et lesquels ne le sont plus?

Et puis, dans Le Devoir, vendredi, Philippe Papineau signait un papier faisant état de l’ampleur de cette autre crise provoquée par la crise. Dans certains hebdomadaires, la chute de revenus est de 30%, en une semaine à peine.

Encore une fois, une question de revenus. Quand on parle de survie des médias, c’est toujours une question d’argent.

Paradoxalement, alors que les médias professionnels sont plus consultés que jamais, les annonceurs, eux, se retirent.

D’abord parce que certains ne souhaitent pas être « associés » aux mauvaises nouvelles qui touchent le coronavirus alors que celui-ci n’était pas encore le sujet du jour (et de la semaine).

Ensuite, et surtout pour cette raison, parce que ces annonceurs essuient eux-mêmes des pertes financières importantes en raison de la distanciation sociale exigée par le gouvernement et qui force bon nombre de citoyens à demeurer à la maison.

Plusieurs entreprises, commerces et lieux de rassemblement ont également été contraints de fermer leurs portes pour limiter les groupuscules d’individus, et beaucoup d’employés doivent demeurer chez eux. Ce faisant, l’activité économique a été freinée très rapidement. Et où coupent les entreprises lorsqu’elles doivent se serrer la ceinture? Le budget publicitaire dans les journaux est, règle générale, parmi les premières économies réalisées.

La situation renforce l’argumentaire de ceux qui, comme moi, sont en faveur d’une certaine aide financière de l’État aux médias d’information professionnels, afin que ceux-ci ne soient pas soumis aux aléas de l’économie et qu’ils puissent poursuivre leur mission d’informer en temps de crise.

C’est souvent dans ces moments-là que les médias prouvent leur utilité. Et le premier ministre québécois François Legault l’a reconnu, vendredi, lors de son point de presse quotidien pour traiter des plus récents développements de la crise. « Les médias assurent un service essentiel », a-t-il dit, ajoutant que le gouvernement était à la recherche de solutions pour soutenir les entreprises de presse, plus vulnérables que jamais au moment où elles sont les plus nécessaires.

Québec solidaire n’a pas tardé à proposer au gouvernement du Québec d’investir en publicité dans les médias pour communiquer des messages d’intérêt public tout en soutenant financièrement le journalisme.

Évidemment, chaque fois qu’il est question d’une aide gouvernementale, la question se pose: qui doit-on aider? Qui est journaliste et qui ne l’est pas? Quels médias sont crédibles et lesquels ne le sont pas?

Vendredi après-midi, tout en saluant la déclaration du premier ministre Legault, la Fédération professionnelle des journalistes du Québec a rappelé l’importance des médias professionnels d’information et la gravité de la situation dans laquelle ils se trouvent.

Les commerces locaux ont besoin d’aide, les médias locaux aussi. On espère que lorsque la situation sera rétablie, que la communauté se souviendra du rôle de leurs journaux, radios et stations de télévision, pour ne nommer que ceux-là, en temps de crise.

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Médias: après la crise, la nécessaire réorganisation

Plusieurs pistes de solution pour permettre aux médias d’information de se sortir de la crise qui les accable depuis plusieurs années ont été abordées lors de la conférence Les journaux au 21e siècle: quelle place pour la presse d’information ?,  organisée par le Centre d’étude sur les médias et l’École des médias de l’UQAM, mardi soir.

Vincent Peyrègne, directeur général, et Fernando de Yarza, président de l’Association mondiale des journaux ont été les invités d’honneur de cette discussion, au cours de laquelle ils ont présenté leur vision des sorties de crise des médias, et plus particulièrement des médias de la presse écrite.

Les problèmes

M. Peyrègne a rappelé que c’est en 2016 que pour la toute première fois dans l’histoire pluricentenaire de la presse, les revenus issus des abonnements et des lecteurs dépassaient les revenus publicitaires qui avaient depuis toujours financé les opérations des journaux.

Le conférencier parle même d’une « rupture fondamentale », puisque les médias ont alors été confrontés au fait qu’ils n’ont jamais réellement pris compte des intérêts de leurs lecteurs dans la création de leur produit étant donné que leur financement provenait d’une autre source. Ils sont maintenant obligés de se réintéresser à leurs lecteurs, qu’ils avaient oublié depuis plus d’un siècle, a-t-il indiqué.

« Les investissements ont toujours été liés à servir les annonceurs, jamais les lecteurs, a-t-il déploré. Ce point de rupture de 2016 a suscité une prise de conscience qu’il faut rendre la priorité au lecteur. »

Fernando de Yarza abonde en ce sens. « On ne fait plus les contenus que veulent nos lecteurs », a-t-il souligné.

Ce bouleversement était inévitable et sera irréversible, ont indiqué les invités, parce que désormais, plus de 80% des revenus publicitaires sont avalés par les GAFAM et qu’il n’y aura pas de retour massif au bercail pour les annonceurs.

En plus de concentrer la majorité des revenus publicitaires, les GAFAM ont retiré aux médias traditionnels le monopole de la diffusion de l’information, leur enlevant également un certain ascendant sur le public, ajoute Peyrègne, en plus de ne plus pouvoir capter suffisamment d’annonceurs dans leur marché pour survivre.

Les solutions

Pour Vincent Peyrègne, il est inévitable que pour assurer leur survie, les médias d’information doivent recommencer à monétiser des contenus qu’ils offraient jusqu’à tout récemment ou qu’ils offrent encore gratuitement. Une erreur que tous, ou presque, ont commise, dit-il.

Les contenus seront payants s’ils ont une valeur ajoutée, ajoute-t-il, c’est-à-dire qu’ils présenteront une profondeur et des analyses qui vont au-delà de la simple nouvelle rapportée, comme le journalisme d’enquête ou le journalisme de solutions.

Les médias devront également varier leurs sources de revenus en offrant, entre autres des solutions en marketing local, l’organisation d’événement et des conférences commanditées par les annonceurs.

Il faut également que les gouvernements mettent en place une réglementation et une législation claires pour forcer les GAFAM à être sur un pied d’égalité avec les médias traditionnels. « Ce n’est pas juste qu’ils ne paient pas de taxes quand nous, nous devons le faire », a mentionné M. de Yarza.

De par son expérience, celui-ci estime également que les médias devraient former des alliances pour partager tout ce qui touche aux technologies et aux différents supports de l’information afin de générer des coûts d’échelle, mais aussi une puissance de frappe beaucoup plus grande face aux géants du Web et de l’État. La compétition ne doit se faire que sur le plan des contenus, avance-t-il.

Surtout, croit M. de Yarza, l’indépendance journalistique est tributaire d’une indépendance financière totale des médias, c’est pourquoi il s’oppose à une aide financière gouvernementale qui, même minime, lie les journaux à l’État.

Là-dessus, son collègue français a une opinion divergente. Il rappelle que les médias de France sont financés à un certain pourcentage et que l’État a une « responsabilité indéniable » dans le soutien à la presse puisque le journalisme est un bien public et un instrument culturel indispensable.

Il prêche d’ailleurs pour une meilleure éducation aux médias, afin de sensibiliser la population à ces rôles de la presse.

« L’avantage avec Netflix, c’est qu’il démontre que les gens sont prêts à payer pour des contenus qu’ils veulent consulter, avance-t-il. Pourquoi ce ne serait pas la même chose avec les médias? »

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Un bulletin municipal ne remplacera jamais un journal

Dans l’édition de ce matin de La Voix de l’Est, ma collègue Cynthia Laflamme signe un texte portant sur une pétition ayant cours dans la municipalité de Saint-Armand.

Un article d’information locale comme il s’en fait tous les jours, dans presque toutes les régions du Québec.

Une citation de la mairesse de l’endroit, a toutefois capté mon attention:

« Pour le reste des commentaires, il y aura un message dans la Voie municipale. Je préfère que mes citoyens voient le message dans la Voie municipale plutôt que dans le journal. »

Bref, à Saint-Armand, le conseil municipal préfère informer ses citoyens via son bulletin municipal et éviter de s’adresser aux médias lorsque c’est possible. Notons que plus haut dans l’article, la directrice générale de Saint-Armand a confié à ma collègue qu’elle ne répondait pas aux questions des journalistes à moins d’avoir eu l’autorisation préalable des élus.

Entendons-nous bien: les journalistes sont des citoyens comme les autres. Personne n’est obligé de leur répondre, ils n’ont pas de pouvoir d’enquête comme un policier ou un juge. Mais les journalistes, parce qu’ils sont des citoyens comme les autres, représentent ces citoyens. Ils posent des questions au nom des contribuables à ceux qui les représentent et  qui leur sont redevables.

C’est pour cela qu’il faut nuancer la notion de bulletin municipal, ou de journal municipal, qui est un journal sans en être vraiment un.

Dans les faits, un bulletin municipal répond à la définition d’un média, qui se veut une plateforme accessible à un public donné pour y partager des informations, bref de la diffusion de masse. S’il est sur support papier, alors oui, c’est un journal.

Mais les prérogatives d’un bulletin municipal diffèrent largement de celles d’un média d’information, en ce sens où le premier sert aussi d’outil promotionnel et politique, voire idéologique (le mot propagande est un peu trop fort, quoi que dans certains villages, il serait approprié), alors que le second doit, par sa nature même, vérifier l’information, la remettre en contexte et la remettre en question afin de lui donner un sens plus large, dénué de partisanerie, au profit de l’intérêt public. C’est la définition même de ce qu’on appelle « l’objectivité journalistique », qui est plutôt, à mon avis, une neutralité dans le traitement de l’information en ce sens où il n’y a aucun partis pris.

Un bulletin municipal, c’est un média produit et diffusé par l’organisation qui est à la source même de l’information, c’est-à-dire l’appareil municipal.

De plus en plus, on remarque que les municipalités gèrent leurs communications publiques non plus comme la transmission d’informations d’intérêt public au bénéfice de leurs citoyens, mais plutôt comme le feraient des entreprises privées qui ont un département de marketing: la municipalité devient une compagnie qui fait la promotion de ses nombreux services en moussant la qualité de vie qui en résulte, le tout pour convaincre la population qu’il fait si bon vivre chez nous qu’on doit non seulement y demeurer, mais venir s’y installer (et payer des taxes foncières…)

C’est pour cette raison que vous ne voyez que de bonnes nouvelles dans les bulletins municipaux, hormis des bris d’aqueduc et des avis de travaux qui sont, somme toute nécessaires. Parfois, un maire signera un mot pour répondre à une controverse ou à une couverture journalistique qui, à son avis, était trop négative ou orientée, bref qui n’a pas repris mot pour mot le message que la Ville voulait faire passer.

Sans filtre journalistique, il manque la distance et la critique nécessaire pour prendre acte des informations transmises dans leur contexte et sans leur enrobage de relations publiques.

Tout ça m’a rappelé une chronique récente  d’Isabelle Hachey dans La Presse + , où elle parlait du bulletin Mirabel vous informe, financé à même le retrait des avis publics de la municipalité dans les hebdomadaires L’Éveil et Nord info.

Deux passages me frappent:

Selon le maire, les hebdos exercent « un certain monopole au niveau de la diffusion de l’information ». Parfois, ils ne publient rien sur des projets que la mairie veut faire connaître.

Désormais, Mirabel n’a plus à passer par ce filtre désagréable. Mieux, la Ville contrôle à la virgule près l’info distribuée dans les foyers des citoyens – et ce, aux frais de ces derniers.

Tout ça en plus d’interdire la distribution des Publi-sac sur son territoire, seul véhicule pour les hebdomadaires indépendants. Le Mirabel vous informe est pour sa part livré par la poste aux citoyens.

Il est tout à fait possible d’avoir un ou plusieurs bulletins municipaux cohabiter avec des médias d’information indépendants sur un territoire donné. Même que les premiers sont souvent des sources d’information pour les seconds, qui vont plus loin en approfondissant la nouvelle.

Mais jamais les premiers ne pourront remplacer les seconds.

Autrement, qui écope? Les citoyens. Et par la bande, la démocratie.

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Pour des solutions durables pour sauvegarder l’information régionale

La Commission parlementaire sur l’avenir des médias d’information a débuté hier à l’Assemblée nationale. J’ai eu l’immense honneur d’être la toute première à témoigner des solutions possibles pour endiguer la crise des médias.

Vous pouvez lire des comptes rendus ici, ici et ici.

Vous pouvez également regarder la vidéo de mon allocution, suivie de la période de questions http://www.assnat.qc.ca/fr/video-audio/archives-parlementaires/travaux-commissions/AudioVideo-81507.html?fbclid=IwAR1zE96Dy4WjdaEdO8j3bECOUhAZZIw_naszTxo_56OUuwsDB-JeWjDYOIQdes parlementaires, ici.

Et voici le texte intégral que j’ai lu au Salon rouge:

« Monsieur le président,

Mesdames et messieurs les parlementaires, membres de la commission

Je vous remercie de m’avoir invité à témoigner  dans le cadre de ce mandat d’initiative sur l’avenir des médias.

Il va sans dire que l’urgence d’agir n’est plus à prouver : au cours de la dernière décennie, au moins une cinquantaine de médias d’information, particulièrement dans la presse écrite régionale, ont disparu de l’écosystème médiatique québécois. On recense la perte de plus d’un emploi de journaliste sur 10, mais aussi de près de la moitié de tous les postes dans les entreprises de presse. Et il y a à peine une semaine, mon monde a passé bien près de s’écrouler.

Cette hémorragie n’est pas en voie de s’arrêter, bien au contraire. À l’heure actuelle, ce sont presque tous les médias d’information québécois qui risquent de disparaître, avec de lourdes et irréversibles conséquences pour la démocratie si rien n’est fait pour les soutenir. Et, le cas échéant, ce sont des villes, voire des MRC toutes entières, et des pans complets de vos circonscriptions qui deviendront des déserts médiatiques, des lieux où se déroulent tout plein de choses mais dont personne ne parlera.

Aux prises avec une crise financière sans précédent, ces médiascherchent à se réinventer, à trouver une manière de traverser la tempête avant de faire naufrage. Je peux personnellement témoigner de nombreux efforts effectués par les artisans des quotidiens de Groupe Capitales Médias, mais aussi d’autres journaux, pour garder la tête hors de l’eau. Mais la recette magique n’a pas encore été découverte. Comme disait la publicité : si ça existait, on l’aurait!

Si les médias se trouvent à un carrefour déterminant de leur avenir, leur pertinence, elle, n’a pas à être à nouveau établie, et ce, bien que leur vocation mercantile soit en contradiction avec leur mission de servir l’intérêt public.

Dans leurs milieux respectifs, les médias jouent un rôle social, démocratique, économique et culturel de premier plan, le tout en étant les témoins de ce qui se déroule dans des centaines de communautés réparties dans plusieurs régions du Québec.

Les nouvelles technologies d’information ont permis l’avènement de ce qu’on appelle l’économie du savoir : or, jamais il n’est question, grâce à celles-ci, d’une démocratie par le savoir.

En ce sens, les médias d’information sont un rempart indispensable à la désinformation pour remettre les pendules à l’heure et pour permettre aux citoyens de faire un choix éclairé sur une pléthore d’enjeux publics. Surtout, afin d’obtenir un son de cloche équilibré, il est primordial que les citoyens aient accès à une diversité de sources d’information, qui ne traitent pas toujours de ces enjeux de la même manière et en faisant appel à des intervenants différents.

Les retombées locales des médias ne se mesurent pas toujours de manière tangible, mais elles existent. Des études réalisées en Amérique du Nord ont démontré que dans les communautés où les médias se sont éteints, les coûts des contrats publics octroyés étaient plus élevés qu’ailleurs, signe qu’il n’y avait pas de « chien de garde de la démocratie » pour surveiller la gestion des deniers publics; que le débat politique est davantage polarisé et que moins de personnes s’impliquent activement dans la vie publique ou se portent candidates à des postes électifs.

En région, ce constat est encore plus frappant. Les grands médias n’ont pas les ressources et l’espace pour traiter de tout ce qui se déroule hors des grands centres. Il faut donc qu’une nouvelle soit hors normes pour qu’elle se fraie un chemin jusqu’à eux. Pourtant, de nombreuses initiatives locales méritent d’être soulignées et de faire parler d’elles. Des injustices et des drames doivent aussi être dénoncés et c’est plus souvent qu’autrement via les médias locaux que ces cris se font d’abord entendre.

N’oublions pas non plus que les médias sont des acteurs de construction identitaire locale, des adjuvants à la cohésion sociale et une agora populaire où s’échangent les idées. En décrivant les initiatives locales et en laissant la place à des débats, en rappelant des moments et personnages marquants de l’histoire locale et en usant de référents propres à la région, les médias posent les balises d’une identité et d’une culture qui caractérise leurs communautés d’ancrage.

À la suite de la publication de mon essai Extinction de voix, j’ai eu l’occasion de visiter plusieurs régions du Québec pour parler d’information locale non seulement avec des journalistes du coin, mais aussi avec des citoyens se sentant concernés par l’avenir de leurs médias locaux.

Plusieurs constats ont émergé de ces rencontres, démontrant des constantes d’une région à l’autre : d’une part, la population, en général, est certes attachée à son ou ses médias d’information, mais elle ne comprend pas qu’il y a péril en la demeure. Elle prend ses journaux et ses stations de radio et télévision communautaires pour acquis et ne comprend pas que ceux-ci sont aux prises avec une crise économique sans précédent. Et pour cause : les questions et les affirmations m’étant parvenues du public m’ont fait réaliser que celui-ci peine à distinguer les différents genres journalistiques, par exemple différencier un article factuel d’une chronique d’opinion, de même que les différentes propriétés médiatiques ainsi que les publics visés. Certaines personnes croient encore qu’il faut payer pour faire l’objet d’un reportage journalistique. Il serait possible d’endiguer cette confusion grâce à des initiatives en éducation aux médias, qui permettraient aux citoyens d’apprendre à mieux consommer ceux-ci. L’éducation aux médias doit aussi être offerte aux élus, dont certains ont encore aujourd’hui une mauvaise perception ou une méconnaissance du rôle du journaliste. Cela donne lieu à des entraves à la liberté de presse, mais aussi au droit du public à l’information. La transparence, dans certains lieux, est hermétique et vise d’abord à maintenir une image plutôt que d’informer.

On pourrait donc se laver les mains et laisser la loi du marché dicter l’avenir des médias d’information. Que les plus innovants et ceux ayant le plus de moyens survivent, et tant pis pour les autres.

Mais l’entrée en jeu de joueurs étrangers auxquels les règles du jeu ne semblent pas s’appliquer a créé un déséquilibre inquiétant dont il faut se préoccuper. Advenant la disparition des médias, dont les revenus publicitaires ont été vampirisés par ces fameux GAFA, ce ne sont ni Facebook, Google et compagnie qui enverront des journalistes professionnels couvrir les séances des conseils municipaux ou enquêter sur de nombreux sujets d’intérêt public.

Ajoutons à cela le fait que moins d’une personne sur dix paie désormais pour s’informer, ce qui a pour effet d’occulter le fait que l’information a un coût à produire, mais aussi une valeur.

Collectivement, nous avons oublié la valeur du journalisme et nous nous sommes détournés de sa mission première, croyant à tort qu’ici, au Québec, la liberté de presse et l’accès à l’information étaient acquis pour toujours.

La situation se résume bien simplement : désormais, les médias d’information financent à grands frais la production de reportages d’intérêt public, mais ils ne peuvent plus compter sur les revenus publicitaires ou les revenus d’abonnement d’autrefois pour y parvenir. Connaissez-vous beaucoup d’entreprises qui parviendraient à survivre dans de telles circonstances?

Le cœur du problème est un peu là : tout le monde est pour la sauvegarde de l’information, mais personne ne veut payer pour.

Or, le simple libre-marché ne peut s’appliquer dans l’industrie de l’information, car celle-ci n’est pas un produit qui peut être sous-traité ailleurs pour moins cher. Le fruit du travail des journalistes n’est pas un simple produit de consommation comme tant d’autres qui pourrait être remplacé s’il disparaissait : l’information est un bien public dont bénéficie la société toute entière, car elle sert la démocratie en présentant une diversité de points de vue autour d’enjeux qui concernent toute une communauté.

S’il est donc une seule chose que vous devez retenir de mon témoignage, c’est que la pérennité de ce bien public dépend des efforts de la communauté toute entière pour le faire survivre. C’est donc pour vous demander, à titre d’élus, de préserver l’information régionale québécoise, que je m’adresse à vous aujourd’hui.

Le débat entourant la survie des médias d’information s’est longuement attardé sur le virage numérique à entreprendre : nous avons beaucoup entendu parler du contenant transportant les nouvelles, mais très peu du contenu lui-même. Je considère plutôt que le véhicule importe peu, en autant que les contenus qui s’y trouvent sont pertinents. Papier ou numérique, un média d’information trouvera sa pertinence dans la qualité de ses reportages, de ses enquêtes journalistiques et des analyses que ses artisans en tireront.

Ainsi, je recommande à la Commission d’étudier la possibilité d’établir des crédits d’impôt sur les masses salariales des médias, qui pourraient encourager ceux-ci à embaucher et à investir dans leurs salles de rédaction plutôt que d’effectuer des compressions, avec pour impact direct une augmentation de la couverture journalistique, particulièrement au niveau local. La reconnaissance de l’information journalistique en tant que produit culturel pourrait également assujettir celle-ci aux différentes mesures fiscales qui existent déjà; il ne suffirait que de bonifier les enveloppes existantes pour ne pas pénaliser les actuels bénéficiaires de ces programmes.

Évidemment, j’encourage le gouvernement du Québec à poursuivre ses investissements publicitaires dans les médias d’information québécois afin de donner l’exemple aux entreprises privées qui les ont délaissés au profit des GAFA : il m’apparaît contradictoire de prêcher pour l’achat local sans être conséquent à ce sujet.

Je lance aussi l’idée de créer un fonds dédié au financement de reportages d’information d’intérêt public, un fonds auquel auraient accès tous les médias généralistes québécois, tout en respectant leur indépendance journalistique. Je propose par exemple que l’accessibilité à l’aide financière issue de ce fonds soit proportionnelle au contenu original et local produit par chaque média sous forme de retour sur investissement. Le fonds pourrait aussi être géré par un comité indépendant et chapeauté par la Fédération professionnelle des journalistes du Québec.

Membres de la commission, vous avez le pouvoir, et le devoir dis-je, de maintenir l’un des piliers de notre démocratie. Vous devez vous élever au-dessus du débat partisan et mettre en place des mesures qui soutiendront les médias d’information, peu importe à qui ceux-ci appartiennent, et surtout, peu importe leur taille, en autant qu’ils continuent leur mission de servir l’intérêt public. Car qui, à l’heure actuelle, pourrait répondre à cette prérogative sur les médias disparaissent?

Vous devrez toutefois agir vite. Plus le temps passe, et plus la précarité des médias s’accroît. Si rien n’est fait à court terme, cela représenterait une atteinte importante au droit du public à l’information, au droit du public d’avoir accès à une pluralité de sources et de points de vue.

Ne laissez pas des régions sombrer dans le noir. »