Le traditionnel Face à Face de TVA, qui s’est imposé comme un moment fort des campagnes électorales au Québec, aussi bien au provincial qu’au fédéral, n’aura pas lieu cette fois-ci.
En effet, Mark Carney, le nouveau chef du Parti libéral du Canada, a refusé de participer à l’événement, alors que TVA exigeait que chaque parti débourse 75 000 $ pour financer sa production. Du jamais vu, à ma connaissance.
Est-ce que l’annulation de cette confrontation oratoire nuit réellement au droit du public à une information de qualité en période électorale? Sans rien rien enlever à la qualité des Face à Face, qui sont à mon avis, beaucoup plus intéressants que les débats traditionnels qu’on voit à la télévision, la réponse est non. Il y aura un débat en français et un débat en anglais, sans compter la couverture médiatique de pratiquement tous les médias d’actualité au pays qui pourront compenser. Ceux qui auraient regardé le Face à Face à TVA seraient sans doute les mêmes qui se seraient aussi informés ailleurs de toute façon.
Cela étant dit, si le PLC avait donné son aval à la tenue du Face à Face, il y aurait eu là la création d’un dangereux précédent. Cette demande a placé les partis dans une situation inconfortable : accepter de payer ou refuser et porter la responsabilité de l’annulation de l’événement. Et le pire, c’est que la controverse était évitable.
Si TVA plaide que l’organisation d’un tel débat représente un coût élevé – surtout dans un contexte de compressions massives – l’idée de faire payer les partis pour qu’ils puissent y participer soulève de sérieux enjeux déontologiques. En journalisme, la règle est claire : l’information doit être accessible librement et ne peut être conditionnelle à une contribution financière d’une part ou d’une autre.
Exiger un droit d’entrée pour un débat électoral ouvre la porte à une dérive dangereuse. Si un réseau peut exiger une contribution aujourd’hui, qu’est-ce qui l’empêcherait de recommencer? Pourquoi les autres chaînes ne pourraient pas faire de même? Et qu’en serait-il pour les partis qui n’auraient pas les moyens d’y prendre part?
Il est ironique de se rappeler qu’il y a quelques années, Pierre Karl Péladeau lui-même s’insurgeait contre l’idée que les médias puissent être subventionnés par des crédits d’impôt qui auraient assuré la survie de ses compétiteurs tout en y ayant droit, allant même jusqu’à qualifier certains acteurs du milieu de « quêteux« . Voilà aujourd’hui que l’empereur de Québecor lui-même réclame un financement direct des partis politiques pour organiser un événement qu’il présente pourtant comme un service au public.
Journalistes exclus du bus de Poilievre : un contrôle accru
Autre décision controversée : le chef Conservateur Pierre Poilievre a choisi de ne pas permettre aux journalistes d’embarquer à bord de son autobus de campagne. Officiellement, la raison évoquée est le coût élevé des déplacements. Or, les médias qui souhaitent suivre un chef de parti paient généralement leur place à bord, donc l’argument financier tient difficilement la route. Il peut en coûter plusieurs centaines de dollars par jour à un média qui souhaite envoyer un journaliste.
En 2018, mon collègue Alexandre Duval posait la question à des patrons de presse dans le cadre de l’élection provinciale, pour Le Trente, le magazine de la FPJQ. À l’époque, ça coûtait environ 10 000$ pour envoyer un journaliste dans le bus pendant environ six semaines, plus son salaire et ses dépenses. On apprenait aussi qu’il en coûtait, selon le parti, entre 225 et 250$ par jour, par journaliste.
J’avais fait le même exercice en 2014, toujours dans Le Trente, où j’avais rapporté que peu de journalistes avaient embarqué dans La Caravane de l’Amour, le premier bus nolisé par Québec solidaire lors d’une élection. Certains patrons de presse avaient alors expliqué leur décision de bouder l’autobus par les faibles chances du parti de l’emporter.
Bref, le chef conservateur soutient qu’il souhaite plutôt donner plus de place aux médias régionaux en déplacement sur le terrain. Si cet argument peut sembler noble – et il est vrai que les journalistes nationaux monopolisent souvent les périodes de questions –, je ne peux pas m’empêcher de me demander si c’est là la véritable raison de M. Poilievre, qui veut notamment diminuer le financement de CBC/Radio-Canada. Est-ce que sa décision pourrait aussi se baser sur le fait qu’il croit que les journalistes en région poseront des questions moins difficiles, parce qu’ils ont moins de moyens, parce que les journalistes les plus chevronnés auraient été ceux qui le suivraient?
Le parti prévoit fournir des images aux médias qui ne peuvent suivre la caravane. Le hic, c’est qu’il est important que les médias puissent prendre et choisir eux-mêmes ce qu’ils vont diffuser. Rien en nous promet qu’on ne servira pas aux journalistes des images aseptisées. Un peu comme ces artistes qui interdisent la présence de photographes professionnels à leurs concerts, préférant fournir leurs propres clichés retouchés.
Deux décisions, deux controverses, mais une seule constante : l’information politique est de plus en plus encadrée, contrôlée, et parfois même monnayée. Dans un contexte où la confiance envers les médias est déjà fragilisée, ces dérives ne font qu’accentuer le cynisme du public. Et si la démocratie commence par une information libre et accessible, il est urgent de se demander si nous sommes en train de nous en éloigner.
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