Médias

Il faut qu’on parle de la pétition contre Québécor

Depuis deux semaines environ, une lettre ouverte accompagnée d’une pétition circule afin de sommer les gouvernements de cesser d’octroyer des subventions aux médias de Québecor, le tout en raison des propos de certains chroniqueurs.

Vous pouvez lire la lettre qui a été publiée sur Pivot ici. En cinq jours, quelque 7000 signatures ont été amassées. Pour un mouvement du genre, c’est énorme.

Avant d’aller plus loin, je précise ici que l’auteur principal et instigateur de la pétition, l’historien et politologue Alexandre Dumas, est un ami personnel de longue date que je respecte au plus haut point. Cela dit, je ne partage pas sa position en totalité.

Cela ne signifie pas que je sois d’accord avec les chroniques de M. Martineau et des autres chroniqueurs de l’empire Québecor. Au contraire, je trouve parfois puérils les combats virtuels menés par ces individus qui, à mon avis, abusent du pouvoir que leur confère leur tribune en s’en servant pour tout et pour rien plutôt que de servir l’intérêt public. Certains textes sont même carrément abjects et irrespectueux. Là n’est pas le problème.

Essentiellement, la lettre ouverte réclame la fin des aides financières gouvernementales, notamment le crédit d’impôt pour la main-d’œuvre journalistique canadienne et le crédit d’impôt sur le soutien à la presse écrite, pour les médias de Québecor, parce que certains chroniqueurs, Richard Martineau en tête, pour ne pas le nommer, utilisent leur tribune pour intimider des individus ou pour se livrer à de la désinformation.

Les médias d’information possèdent un grand pouvoir : celui d’influencer le discours public et démocratique dans nos sociétés. C’est pour cette raison qu’il existe des guides déontologiques visant entre autres à prévenir les abus.

C’est tout à fait vrai.

La lettre ouverte donne pour exemple le traitement médiatique de M. Martineau d’un adolescent qui souhaitait faire la grève en raison de l’interdiction des cellulaires dans les écoles. Le jeune aurait été intimidé et harcelé.

« On ne peut pas, d’un côté, réclamer des fonds publics et, de l’autre, permettre à un poulain de notre écurie de relayer à ses dizaines de milliers d’abonné·es une publication qui menace l’intégrité physique et psychologique d’un mineur », écrit M. Dumas, qui n’a pas tort de dire que:

La convergence entre les diverses plateformes se transforme en véritable arme de désinformation et d’intimidation massive. Ainsi, une chronique radio discréditant une citoyenne prenant la parole dans l’espace public devient une vidéo Web, une chronique papier, un éditorial sur un canal d’infos en continu et des publicités commanditées. À cela s’ajoutent des publications sur Facebook et sur X, sous lesquelles les adeptes des tribuns invectivent la personne ciblée dans une litanie d’insultes qui peut durer des jours.

En effet, la convergence Québecor s’avère une formidable machine promotionnelle. Il suffit de penser à Star Académie où à La Voix, dont les têtes d’affiche sont partout sur les différentes plateformes de l’empire. Malheureusement, le penchant sinistre de cela est que cette convergence peut aussi être une puissante machine de guerre. Ça dépend simplement de la motivation derrière.

C’est d’autant plus ironique, quand on se rappelle tout le plat qu’avait fait M. Martineau d’une chronique rédigée en 2016 sous la forme d’un avis de décès et publiée sur Ricochet, l’ancêtre de Pivot, où on pouvait aussi voir une caricature d’un chien urinant sur sa tombe. En plus de rappeler à qui veut l’entendre qu’on « souhaitait sa mort » (beau cas de l’effet Streisand contrôlé ici), Martineau avait alors poursuivi le média indépendant pour 350 000$ avant de régler hors cour. Faut croire que d’être arrosé n’a pas encouragé l’arroseur à fermer la champlure…

Mais doit-on rappeler que les guides déontologiques garantissent aussi la liberté d’expression de ceux qui prennent la plume. De toute façon, Québecor ne reconnaît plus l’autorité morale du Conseil de presse du Québec depuis plus d’une quinzaine d’années – on se souviendra de la saga judiciaire à ce sujet -; l’adhésion obligatoire à un tribunal qui pourrait imposer de véritables sanctions serait la meilleure avenue. Mais encore là, il faudrait probablement un ordre ou un statut professionnel dont bon nombre de journalistes et de médias ne veulent pas.

Bref, le débat est fort intéressant, mais surtout, très complexe.

Si les propos tenus dépassent les bornes, comme semblent le croire -avec raison dois-je souligner- les signataires de la pétition, les dispositions du Code civil du Québec s’appliquent en matière de diffamation, de harcèlement ou d’incitation à la haine, par exemple. Et même si ce combat ne se ferait pas à armes égales, parce qu’un simple citoyen n’aurait pas les moyens financiers du conglomérat médiatique, c’est malheureux, mais notre système est ainsi fait.

La lettre ouverte tient compte de cet argument

Il est tentant de dire que « les personnes visées n’ont qu’à porter plainte », mais ne soyons pas dupes : les attaques sont si quotidiennes et répétées que les mécanismes de plainte existants censés protéger les citoyen·nes ne suffisent pas à régler le problème de fond : l’emploi de l’injure comme carburant toxique dans la course aux clics.

Son argumentaire fait du sens. Mais en souhaitant le retrait de tout financement à Québecor, on souhaite jeter le bébé avec l’eau du bain.

« Recevoir des fonds publics est un privilège, pas un droit », conclut la lettre ouverte.

J’ai beaucoup de difficulté avec cette phrase, parce que les programmes d’aide financière aux médias sont créés justement de manière à être équitables. D’abord, il est peu probable que les gouvernements écoutent cet appel à l’action. Il serait fort délicat pour eux, aussi bien au provincial qu’au fédéral, de s’ingérer dans la liberté éditoriale d’un média en coupant un financement qui, dois-je le rappeler, est normé et encadré de manière à justement protéger la liberté de presse des médias d’une quelconque tentative de chantage ou d’ingérence.

C’est qu’il faut éviter de mettre tous les fruits dans le même panier. Québecor compte dans ses rangs d’excellents chroniqueurs, dont certains sont irréprochables et pertinents. Mériteraient-ils d’être remerciés pour punir les frasques de leurs collègues?

Et qu’en est-il des journalistes, ceux-là dont le travail est de la plus grande importance? On dira ce qu’on veut du ton parfois narquois, parfois sarcastique, qu’adopte le Journal de Montréal, par exemple, son bureau d’enquête ne cesse de publier des histoires choc, mais hautement pertinentes, qui doivent voir le jour et qui sont le fruit d’un travail rigoureux de la part de journalistes chevronnés.

On attribue la phrase « Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’à la mort pour que vous ayez le droit de le dire. » à Voltaire. Est-ce bien lui qui a déclaré cela? Je ne saurais l’affirmer avec certitude. Mais au nom de la liberté de presse et de la liberté d’expression, on doit accepter, comme société, que certains propos nous outrent. Ainsi je dis: « Je ne suis pas d’accord avec ce que vous publiez, mais je me battrai jusqu’à la mort pour que vous ne soyez pas victime de censure. »

La seule manière de faire cesser ce « bullying médiatique » dénoncé est de ne pas consulter les contenus. Alexandre Dumas et ses co-signataires devraient plutôt inciter à un boycott en règle des médias de Québecor s’ils souhaitent atteindre leur objectif: car tant que les chroniques de Martineau et compagnie seront consultées, partagées et commentées, on comprend mal comment la direction de l’entreprise pourrait se passer de la traction – et des revenus- qu’elles génèrent.

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