La démission d’Alexane Drolet de Radio-Canada, pour devenir journaliste Youtubeuse, a fait grand bruit au cours des dernières semaines.
L’égérie du virage numérique de la station de Québec a en effet annoncé son désir de sortir du cadre de la société d’État pour créer des contenus journalistes explicatifs (d’où le nom Alexplique!) destinés à un public plus jeune qui ne consomme pas les médias traditionnels.
Parmi les raisons qui expliquent son départ, la rigidité du cadre journalistique imposé – « trop de cadres, trop d’égos »- par Radio-Canada, qui voit dans son émancipation la clé de voûte pour informer autrement et surtout, d’une manière qui rejoindra les jeunes.
Du même souffle, elle déplore dans Le Soleil que « de plus en plus d’influenceurs s’improvisent journalistes sur les réseaux sociaux. Ça me fâche parce qu’ils ne sont pas tous compétents ».
Certes, mais on peut dire la même chose des journalistes, ou de n’importe quel groupe de professionnels : il y aura toujours des gens qui seront moins compétents que d’autres.
Peu de temps après, c’est Nicolas Pham, chez Rad depuis huit années, qui a annoncé quitter lui aussi pour se défaire de la rigidité radio-canadienne. Il avait notamment envie de faire « les choses à sa manière » et de «dire les choses comme [il] les pense vraiment .
« J’ai toujours joué à chercher la ligne où le journalisme traditionnel arrête et où commencent le documentaire, le divertissement, l’humour », indique-t-il dans une vidéo diffusée sur Instagram.
« C’est ce qui me rendait heureux, de réinventer la patente, poursuit-il. J’estime ne plus être capable d’innover pour vrai sans me libérer des normes que doivent respecter les journalistes. À partir de maintenant, ça va être freestyle. »
On ne peut pas reprocher à ces journalistes de vouloir réinventer la game – loin de là. Après tout, les médias et le journalisme traditionnels sont à la croisée des chemins depuis plusieurs années, aux prises avec un financement en chute libre depuis vingt ans et une crise de confiance de la part d’une certaine tranche de population.
Personnellement, après une douzaine d’années à m’intéresser particulièrement au fonctionnement et aux déboires financiers des médias, je commence également à penser que le salut de la profession passe par les journalistes et non par les structures trop lourdes et coûteuses de certaines entreprises de presse. C’est d’ailleurs le chemin qu’entreprennent plusieurs professionnels de l’information, notamment en investissant la plateforme Substack. On s’abonnera à un journaliste, pour qui on sera prêt à payer un certain montant, plutôt qu’à un média qui nous offre des contenus qui ne nous intéresseront pas.
Alexane et Nicolas trouveront-ils la panacée? Je l’ignore. Mais le tout s’inscrit dans le mouvement de la personnalisation de l’info : certains veulent devenir l’égérie de l’actualité, explorer de nouveaux formats et informer autrement.
Réinventer le journalisme sans le dénaturer
Oui, mais…
Le problème, c’est que pour s’assurer que le journalisme et le journaliste qui le pratique soient crédibles, il faut justement un certain cadre et certaines règles. Évidemment, le format de l’information peut changer, et c’est tant mieux s’il en existe une variété susceptible de rejoindre une diversité de publics qui ne s’informent pas de la même façon.
L’éthique et la déontologie demeurent toutefois, et il reviendra à Alexane Drolet et Nicolas Pham de les observer dans leurs nouveaux contenus, surtout qu’ils misent davantage sur la fonction « d’influenceur » que sur celle de journaliste. Peut-être vaut-il mieux ne plus se dire journaliste pour éviter toute confusion… et tout conflit d’intérêt potentiel.
En ce sens, je suis d’accord avec l’éditeur adjoint de La Presse, François Cardinal, qui signait un billet à ce sujet.
Je vois déjà un écueil dans la manière dont Alexane Drolet entend gagner son pain. La jeune journaliste n’a aucun problème à intégrer des placements de produits dans ses capsules pour financer ses activités, a-t-elle déclaré au Soleil.
«Je vais me faire pointer du doigt pour avoir adopté ce modèle d’affaires. Mais je suis persuadée que si on livre de l’information vérifiée, basée sur des faits, de l’info cool avec de la recherche derrière, ça ne dérangera pas les jeunes que je sois en train de manger une pizza et qu’on me donne des sous pour le faire.»
Des paroles malheureuses quand on sait que, quelques jours à peine après, Radio-Canada a décidé d’arrêter de présenter des entrevues commanditées dans certaines de ses émissions, comme Bonsoir Bonsoir!. N’eut été de deux chroniques de Mario Girard, dans La Presse, la société d’État aurait continué de nous passer un sapin : en effet, l’Ombusdman considère que les émissions de variétés ne sont pas assujetties aux mêmes normes, plus strictes, que les émissions d’actualité et d’affaires publiques.
Le public sait-il faire la différence? Poser la question, c’est y répondre.
Bref, on peut tenter de réinventer le journalisme, encore faut-il ne pas le dénaturer. L’éthique et la déontologie journalistiques existent pour garantir une information impartiale et crédible aux yeux du public.
Enfin, je leur souhaite tout le succès du monde. Leur départ de Radio-Canada aura fait couler beaucoup d’encre – et généré des pixels! -, ce qui les aidera assurément à gagner un auditoire à leurs débuts, surtout ceux qui les suivaient déjà au sein de la société d’État. Je leur souhaite également de pouvoir garder une certaine notoriété maintenant que la grosse machine radio-canadienne ne sera plus là pour les propulser.
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