Dans quelques jours, des millions de Québécois se rendront aux urnes pour élire les candidats qui composeront leur prochain conseil municipal.
Alors que la campagne électorale entame son dernier droit, je souhaite revenir sur certains incidents survenus au cours des dernières semaines impliquant des journalistes.
La semaine dernière, le parti Respect Citoyens dirigé par Stéphane Lachance a tenu un point de presse à Québec. Rien d’anormal jusque-là, si ce n’est que deux médias — Le Soleil et Radio-Canada — n’ont simplement pas été invités.
Le motif ? Le parti jugeait qu’ils faisaient du « salissage », qu’ils ne traitaient pas des vrais enjeux, ces médias ayant notamment diffusé des nouvelles sur le fait que M. Lachance, qui promet de ramener l’ordre et une saine gestion à l’hôtel de ville, avait des taxes municipales impayées et vu son permis de conduire suspendu pour avoir omis de payer une contravention dans les délais impartis.
C’est pratique, non ? Quand on ne veut pas être questionné, on choisit les journalistes qui nous trouvent sympathiques. On évite les questions qui dérangent, et on prétend faire de la politique « authentique ». Sauf qu’à ce jeu-là, c’est la démocratie qui perd. Parce que si les médias ne peuvent plus poser les questions difficiles, qui le fera ?
Parallèlement, à Granby, le candidat Jaouad El-Kaabi, qui se prétend journaliste, a calomnié directement des journalistes du quotidien La Voix de l’Est, en affirmant que ceux-ci étaient biaisés au profit de son adversaire, la mairesse sortante, et qu’ils se livraient à du harcèlement à son endroit. Il a de plus affirmé sans preuve que la municipalité accordait des subventions au média en échange de ce traitement de faveur. Le candidat avait été irrité, c’est un euphémisme, qu’on le questionne sur ses démêlés juridiques avec la mairesse et le Tribunal administratif du logement. La Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ) a dénoncé vivement ces accusations sans fondement.
Mais quelques jours plus tard, c’était au tour de l’autre journal de Granby, le Granby Express, de subir les foudres du candidat, forçant une nouvelle sortie de la FPJQ. « C’est plus qu’une entrave à la liberté de la presse, c’est une vulgaire tentative d’intimidation venant d’un candidat à la mairie d’une importante municipalité québécoise. Il semble que ce soit un schéma récurent pour Jaouad El Kaabi de s’en prendre aux médias avec des accusations sans fondement pour se faire du capital politique», a affirmé le président Éric-Pierre Champagne.
Pourtant, c’est bel et bien le rôle des journalistes d’enquêter sur les individus qui aspirent à obtenir une charge publique. Les médias n’ont pas pour rôle de relayer l’image léchée que les candidats mettent de l’avant: ils ont pour mandat de s’assurer que les candidats sont réellement qui ils prétendent, qu’ils n’ont pas embelli leur cv et qu’ils ont les compétences pour s’acquitter du rôle qu’ils convoitent.
Le journalisme: adversaire politique?
Derrière ces sorties se cache un phénomène plus préoccupant encore : une volonté de disqualifier toute critique, de présenter le journalisme comme un adversaire politique plutôt qu’un contre-pouvoir.
Ceci est dangereux. En ne connaissant pas le rôle des médias dans l’écosystème, ces personnes sauront-elles conjuguer avec eux quand ils seront élus et qu’ils auront des comptes à rendre. Parce qu’un élu qui méprise les journalistes finit toujours par mépriser les citoyens: après tout, les premiers agissent au nom des seconds.
Ce genre d’accusation est grave, non pas seulement parce qu’elle salit la réputation d’un journaliste, mais parce qu’elle mine la confiance du public. En laissant entendre qu’un média est manipulé ou acheté, on installe un doute corrosif : « Et si tout était faux ? » Or, c’est justement ce doute qui fragilise la démocratie, y compris à petite échelle.
Qu’un parti ou un candidat choisisse quels médias peuvent le couvrir, c’est comme si un arbitre décidait qui peut assister à un match. On ne parle plus de transparence, mais de contrôle. On ne parle plus de responsabilité, mais de mise en scène.
Et pendant ce temps, sur le terrain, des journalistes locaux continuent, souvent à bout de souffle, de tendre leur micro avec professionnalisme, de poser les questions que d’autres fuient, et de raconter la vie démocratique malgré les attaques, la fatigue, les sous-entendus. Tout ce qui contribue au climat moribond et qui alimente la méfiance envers les médias.
On l’oublie trop souvent : le rôle du journaliste n’est pas d’être gentil, ni d’être hostile. C’est d’être rigoureux. De poser des questions, même quand elles dérangent.
Oui, on peut critiquer les médias. Je dirais même qu’on doit le faire. Mais quiconque les insulte, les écarte ou les calomnie parce qu’ils posent des questions ou qu’ils rapportent des faits vérifiables ne s’en prend pas seulement à des reporters : il s’en prend au droit de savoir. Et ce droit-là, dans une société libre, devrait être non négociable.
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