Cette histoire du « Journal de Sherbrooke », émule de média reprenant l’image et les contenus de médias régionaux, dont La Tribune, ne finit pas de faire couler de générer des pixels.
[Pour ceux qui ont du rattrapage à faire, je vous recommande de lire mon précédent billet de blogue].
Face à la controverse, et à la Fédération professionnelle des journalistes du Québec qui réclame un meilleur encadrement des « faux médias d’information« , de l’utilisation de l’intelligence artificielle et de la protection du droit d’auteur – un pas pire timing compte tenu que le congrès annuel de l’organisation avait lieu cette fin de semaine à Rivière-du-Loup, le fondateur du nouveau Journal de Sherbrooke, qui avait aussi enregistré d’autres noms de domaines pour répliquer son modèle d’affaires douteux dans d’autres régions du Québec, a réagi sur son propre site Web. (je vous ai préparé un carrousel de captures d’écran du texte, au cas où son auteur le retirerait a posteriori)
D’emblée, Tim Gaudreau – un ancien participant de La Voix se prétendant naturopathe et ayant un dossier criminel – y va d’une longue tirade nostalgique sur le « journalisme de guerre », passant par la guerre des motards ou du journalisme engagé, « où on prenait des risques pour s’informer ».
Première pointe d’ironie dans le discours de l’auteur à propos de ce journalisme « pur » dont il semble si nostalgique : l’intelligence artificielle n’existait pas à cette époque. Difficile donc de comprendre en quoi cette technologie rendra ses lettres de noblesse à un métier qui a fait très bien sans pendant des siècles.
Gaudreau compare ensuite le métier de journaliste à celui de naturopathe pour mentionner qu’aucun des deux n’est régi ou protégé au Québec. C’est vrai. Mais Gaudreau embarque ensuite sur un délire qui démontre qu’il ne connaît absolument rien de son « nouveau métier »:
On nous martèle des mots comme déontologie, association, confiance, éthique, mais la vérité est simple : le journalisme commun n’est encadré par aucune instance officielle. Ils opèrent à travers des balises et des règles de conduite aussi dilués et floues qu’un homéopathe ou un hypnothérapeute.
Le journalisme commun, comme se plaît à l’appeler Tim Gaudreau, est assis sur des règles déontologiques, tout comme la naturopathie se doit d’être encadrée: pour assurer la protection du public.
Le journalisme est encadré par les médias, qui sont des instances officielles. Les plaintes face aux reportages et au traitement journalistique de l’information sont traitées par le Conseil de presse du Québec, une instance aussi officielle.
Je le rappelle, ici à titre de chargée de cours en Éthique et déontologie du journalisme et auteure d’un essai à ce sujet: les normes de déontologie visent à garantir au public que l’information qui leur est présentée par les journalistes est crédible et traitée dans les règles de l’art, ce qui inclut leur collecte de façon légale, ou de manière encadrée lorsque des procédés clandestins sont utilisés.
Si Gaudreau considère que les règles et les balises du journalisme québécois sont « dilluées et floues » (je corrige ici sa faute de français) que celles des thérapies alternatives, c’est qu’il ne comprend pas leur objectif et ne comprend certainement pas ce qu’est l’intérêt public.
Se posant en victime d’une lapidation collective des médias qui verraient en lui une menace à leur saint statu quo, Gaudreau avance que l’intelligence artificielle est la solution aux compressions observées dans les entreprises de presse depuis une quinzaine d’années.
Gaudreau va jusqu’à avancer que le tollé soulevé par l’apparition de son site Internet est une mise en scène pour accélérer la création d’un ordre professionnel pour protéger des emplois de journalistes. Déjà, je crois que Gaudreau pense davantage à un syndicat qu’à un ordre lorsqu’il a tapé ces mots. Ensuite, je crois que si l’objectif de créer un ordre professionnel était de sauver des emplois, il y a longtemps que l’industrie de l’information serait passée à l’action. Mais non, il y a des DÉCENNIES que nous nous entredéchirons entre professionnels sur la création – ou non – d’un ordre professionnel. Justement parce que nous croyons à la liberté d’expression et que nous ne souhaitons pas tous circonscrire l’accès au métier.
D’ailleurs, sauf manquement de ma part, je n’ai pas entendu personne plaider publiquement pour la création d’un ordre en réaction directe à toute cette affaire.
Mais ça, Gaudreau ne le comprend pas. Il pense que nous préférons cacher la vérité et nous opposer à l’avancement de la technologie pour sauver nos fesses plutôt que d’opérer pour l’intérêt public. Pourtant, il y a plusieurs années que les médias utilisent l’intelligence artificielle pour effectuer plusieurs tâches. On ne l’utilise simplement pas pour créer de reportages de toutes pièces ou pour éviter le travail de terrain dont Gaudreau est si nostalgique – d’ailleurs, il n’en fait pas sur son média. Il plagie les contenus des autres… Si ce n’est pas de l’ironie, je ne sais pas ce que c’est.
Encore une fois, il démontre qu’il ne comprend pas du tout notre métier. L’intelligence artificielle ne remplacera jamais le jugement du journaliste. Elle ne traitera jamais les informations à travers un filtre à bullshit et à mensonges. Elle n’aura jamais l’empathie d’un être humain qui recueille le témoignage d’un autre être humain ayant vécu une histoire terrible et émouvante.
Tim Gaudreau, un quidam sorti de nulle part sans études connues en journalisme et encore moins un journaliste expérimenté, semble convaincu qu’il réinvente la roue et qu’il peut se permettre de faire une leçon de journalisme à une industrie qui fonctionne depuis pratiquement deux siècles au Québec.
Disons-nous les vraies choses : un journaliste ou un média subventionné au privé ou par un parti politique va-t-il vraiment cracher sur la main qui le nourrit dans ses nouvelles ? Cette fois, le concurrent n’est pas un rival d’un autre média : c’est une machine qui apprend plus vite que nous.
Il existe des crédits d’impôt sur la masse salariale des médias, pour financer la production de nouvelles, depuis quelques années, en effet. Mais force est d’admettre que ces mêmes médias « subventionnés » sortent à tour de rôle des histoires gênantes et embarrassantes sur ces mêmes gouvernements qui les « nourrissent ». C’est notre rôle: mes collègues le font bien et continueront de le faire.
Le plus hilarant, c’est la fin de son texte, où il évoque des mentions légales, comme la Loi sur le droit d’auteur pour protéger son logo et son contenu. Pas mal pour un gars qui a copié l’image d’un concurrent et qui pige dans ses contenus pour faire ses choux gras.
On le reconnaît: le Journal de Sherbrooke fait de vraies nouvelles… en apparence. Ça n’empêche pas que c’est un faux média qui copie et remâche les nouvelles de vrais médias.
Un peu comme si vous ouvriez un restaurant mais que votre plan d’affaires serait de servir des plats que vous obtenez en take out d’un autre resto… sans le payer.
Je trouve dommage que quelqu’un qui méprise profondément un métier qu’il ne comprend pas en soit venu à se croire suffisamment compétent pour faire une leçon de journalisme à une industrie toute entière.
Les faux médias et les fausses nouvelles minent la confiance du public
Comme je vous le mentionnais plus tôt dans ce texte, tout ceci survient au même moment que le congrès annuel de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec. Gageons que tout cela a alimenté les discussions de corridor…
Toujours est-il que la FPJQ a profité du congrès pour partager les résultats d’un sondage réalisé à son compte par la firme Léger.
On y apprend que 39% de la génération Z/Milléniaux (18-34 ans) ont confiance dans les journalistes. Toutes générations incluses, ce taux monte à 52%. Pire encore, 43% des Québécois sont d’avis que les médias d’information ne sont pas neutres: c’est normal lorsque ceux-ci présentent du journalisme d’opinion, mais c’est aussi le signe que la population ne distingue pas celui-ci du journalisme factuel.
Je n’ai pas retrouvé l’étude originale au moment de publier ce texte, mais j’aimerais bien connaître davantage de détails.
Toujours est-il que le niveau de confiance de la population à l’égard des journalistes n’est pas reluisant. Si des joueurs dans l’industrie ne respectent pas les normes et les règles déontologiques dont celle-ci s’est dotée pour le bien du public, comment penser que cette confiance sera retrouvée?
C’est bien vers ces dérives que des initiatives comme celles du Journal de Sherbrooke nous entraîneront. Et si le public peine déjà à différencier les vraies nouvelles des fausses, comment réussira-t-il à faire la part des choses quand en plus, de faux médias prétendent faire un travail qu’ils n’effectuent pas?
Je ne pense pas qu’un ordre professionnel soit nécessairement la solution. Mais il faudrait à tout le moins que l’industrie réfléchisse sur une manière d’authentifier le journalisme véritable – celui qui va sur le terrain, qui effectue des recherches et qui remet tout en doute – pour s’assurer que personne ne soit dupé.
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