Médias

Soutenir les médias québécois: de la bonne volonté, un peu moins de colonne

La Commission sur la culture et l’éducation de l’Assemblée nationale vient tout juste de rendre public son rapport découlant de la commission parlementaire sur l’avenir des médias au Québec, à laquelle j’ai participé à titre de journaliste et d’auteure. On peut consulter le document de 48 pages ici.

En tout, la Commission a reçu 87 mémoires et entendu plus de 50 intervenants, journalistes, cadres, représentants ou observateurs des médias, que ce soit de la presse écrite, de la radio, de la télévision ou du
numérique.

Il ressort du rapport que les parlementaires ont entendu l’appel à l’aide de l’industrie, alors que les médias de tout genre sont aux prises avec une chute croissante et accélérée de leurs revenus au profit des géants du Web. Nous faisons aussi face à la disparition de médias dans des régions qui deviennent alors des « déserts médiatiques », et tout cela alors que les médias sont plus consultés que jamais en ligne. Les élus reconnaissent également le « rôle essentiel » que jouent les entreprises médiatiques dans la société
québécoise, et ce, « pour des raisons aussi bien démocratiques et culturelles qu’économiques ».

Bref, le portrait de la situation, rien de nouveau, est toutefois bien compris de la classe politique. C’est tout de même extrêmement dommage qu’une commission parlementaire aussi importante pour notre culture et notre démocratie se soit déroulée en l’absence totale et complète de la ministre de la Culture et des Communications (MCC), une ancienne journaliste de surcroît! C’est à croire que l’hécatombe des médias ne l’émeut point maintenant qu’elle n’en fait plus partie…

Et maintenant? Les membres de la commission ont résumé leurs constats en dix observations et en une vingtaine de recommandations.

Du réchauffé

Parmi celles-ci, on retrouve une augmentation des dépenses publicitaires gouvernementales dans les médias locaux, régionaux et nationaux, en plus d’assujettir les sociétés d’État à cette mesure. Une bonne chose quand on sait que le budget publicitaire de certaines dépasse les 50% chez les GAFAM. À cela s’ajouterait un investissement minimal de placement publicitaire gouvernemental dans les médias communautaires et un plafond pour les investissements publicitaires chez les géants du numérique.

On voit que de réinvestir dans les médias québécois a fait ses preuves pendant la pandémie, permettant aux entreprises de demeurer à flot malgré la chute précipitée des revenus publicitaires d’entreprises privées. Le crédit d’impôt remboursable de 25% de la masse salariale attitrée à la production de contenu est également une mesure qui avait été implantée avant la pandémie et qui avait été d’un grand soutien. On propose par ailleurs de bonifier les subventions aux investissements numériques actuels et que soit maintenu l’accord sur la compensation versée aux journaux pour leur contribution au recyclage du papier.

Mais rien de nouveau sous le soleil jusqu’à présent, surtout qu’une recommandation mentionne que tout soutien public accordé aux médias doit être effectué en toute transparence et s’accompagner de reddition de comptes : c’est d’une évidence… et il ne saurait en être autrement.

Dans un autre ordre d’idées, il est proposé que le MCC « instaure une veille stratégique sur les médias dans les régions où la presse écrite n’est pas présente », le tout afin « d’évaluer la possibilité » de rendre d’autres médias, électroniques ou communautaires, admissibles au crédit d’impôt sur la production d’information. Pourquoi ne pas rendre tous les médias qui répondent à certains critères de qualité en termes de journalisme admissibles, tout simplement? Il n’y a pas que dans les médias imprimés qu’il s’effectue du journalisme de qualité et les médias qui servent de dernier rempart à l’information régionale avant que leur milieu ne devienne un désert médiatique méritent qu’on les soutienne, peu importe le support numérique sur lequel ils opèrent.

Même si plusieurs intervenants sont venus plaider en faveur de Télé-Québec, qui pourrait assurer une couverture informationnelle minimale dans les régions puisque la chaîne dispose déjà de certaines antennes, la commission n’a pas retenu cette suggestion. Il n’est pratiquement jamais question de la chaîne télévisée et de ses tentacules dans le rapport.

Plus de transparence

De plus, les membres de la commission demandent à ce que le caractère public des séances de conseils municipaux soit réaffirmé : c’est déjà écrit dans la loi…

Ils souhaitent aussi que les municipalités rendent publics l’enregistrement et la diffusion de leurs séances. C’est déjà chose faite en vertu d’un décret issu durant la pandémie. Donc encore ici, rien de nouveau, si ce n’est qu’on souhaite que cette bonne habitude perdure au-delà de la crise sanitaire.

La commission recommande aussi que le ministère des Affaires municipales et de l’Habitation vérifie que la captation de son et d’images par des journalistes dans les conseils municipaux ne soit pas entravée de quelconque façon que ce soit, ce qui reviendrait à rendre invalides la cinquantaine et plus de règlements qui l’interdisent actuellement. Encore là, il s’agit d’une revendication de longue date, notamment de la FPJQ.

Enfin, Québec semble envoyer beaucoup de dossiers dans la cour de son homologue fédéral. Le rapport de la commission recommande au gouvernement provincial de revendiquer d’Ottawa « un nouveau régime fiscal » pour taxer les GAFAM et pour que soient reconnus et rétribués les droits d’auteurs/droits voisins des créateurs de nouvelles québécois et canadien. Il propose aussi d’ « entamer un dialogue » avec le fédéral et le CRTC pour entrouvrir une porte permettant la diffusion de publicité commerciale sur les canaux communautaires. Plutôt timide.

L’Annexe Dorion : oui, mais…

Même si le rapport de la CEC a été adopté unanimement, l’une de ses membres, la solidaire Catherine Dorion, a tenu à publier ses propres conclusions à la suite de la commission, estimant que les suggestions proposées par le groupe de parlementaires n’allaient pas assez loin pour sortir les médias de l’hécatombe : « des moyens temporaires permettant de boucher les fissures d’une fondation… une fondation assise sur un terrain qui est en train de s’effondrer dans la mer », illustre l’élue poétesse.

Celle-ci souligne qu’alors que les géants du numérique s’emplissaient les poches au détriment des médias québécois, qui ont compensé avec d’innombrables compressions et laissant une place inédite aux commentateurs qui produisent des contenus plus réactifs à moindre coût, la confiance du public s’est effritée au même rythme que les revenus des entreprises médiatiques.

Se basant sur ces constats, la députée de Taschereau y va de quatre propositions, la première étant de reconnaître les médias comme un service public plutôt que « comme des entreprises dont la fonction principale est de vendre du temps de cerveau disponible à des annonceurs ».

Cela rejoint le constat de plus en plus partagé selon lequel l’information est un bien public. Le premier ministre Legault a lui-même reconnu que les médias, pendant la crise sanitaire, étaient un service essentiel.

Or, l’indépendance des entreprises médiatiques doit primer. C’est gentil de reconnaître les médias comme un service public afin de leur offrir davantage de financement, encore faut-il leur permettre d’accomplir leur mission en toute liberté. Qui dit financement public dit reddition de comptes; cela va de soi et déjà, les médias de la presse écrite qui bénéficient de crédits d’impôt sur leur masse salariale devront être redevables à l’État sur l’utilisation des fonds publics. D’un autre côté, l’aide gouvernementale devrait être octroyée dans un cadre bien précis, qui s’assurerait que la distribution des sommes soit équitable et à l’abri de tout favoritisme. Et surtout, surtout, il ne faudrait pas que le financement public des médias ne vienne amoindrir la couverture journalistique des affaires gouvernementales.

À ces questionnements, Mme Dorion répond que la télévision d’État (Radio-Canada) est un bon exemple d’indépendance d’un média principalement financé par des fonds publics. Elle propose donc la mise sur pied d’une instance indépendante (un fonds des médias)  en charge d’administrer ces fonds qui seraient répartis entre les différentes entreprises. Pour déterminer qui aurait droit et qui n’aurait pas droit à ces sommes, Mme Dorion propose que cette instance se base sur les critères et codes de déontologie existants, voire de créer un statut ou un ordre professionnel qui encadrerait la pratique du métier.

Ah, le fameux statut… Voilà des années, des décennies, dis-je, que les membres de la profession ne s’entendent pas sur cette avenue. Pour certains, un statut professionnel rendrait les journalistes redevables et garantirait la qualité de leur travail, en plus de conférer au Conseil de presse ou à toute autre instance chargée d’évaluer les plaintes à l’endroit des médias un pouvoir coercitif, chose qui n’est pas en place à l’heure actuelle. Pour d’autres, un statut protégé serait contraire à la liberté d’expression et à la liberté de presse sur lesquelles s’appuie la profession et priverait aussi certaines personnes, pourtant compétentes, d’exercer le métier parce qu’elles n’auraient pas emprunté un chemin plus traditionnel.

Comme ses collègues de la Commission, Mme Dorion recommande de taxer les GAFAM à hauteur de 3% de leur chiffre d’affaires dans la province pour renflouer les médias québécois, un peu pour leur rendre ce qui leur revient. Selon le professeur de journalisme Jean-Hugues Roy, estime qu’à lui seul, Facebook génère de 315 à 350 millions de dollars en revenus grâce aux contenus journalistiques canadiens. En 2017, on parlait de 23 millions de dollars, seulement au Québec, un montant qui a gonflé en trois ans.

Enfin, Mme Dorion souhaite que les entreprises médiatiques en difficulté soient converties en coopératives de travailleurs avec la bénédiction de Québec. Or, la structure corporative du média ne doit pas être dictée par quiconque. Certes, le modèle coopératif apparaît plus démocratique et moins mercantile; pour œuvrer au sein des coopératives d’information que furent autrefois les quotidiens de Groupe Capitales Médias, je savoure les nouvelles façons de travailler issues de cette transformation. Or, il ne s’agit pas de la formule nécessairement idéale pour tous les médias.

Bref, si vous voulez mon opinion sur la question, je peux affirmer que je suis heureuse de voir que la situation est prise au sérieux, mais j’aurais aimé plus de mordant. J’espère surtout que le gouvernement ne tardera pas à mettre en place plusieurs recommandations, particulièrement celles qui auraient dû être implantées depuis nombre d’années. Car plus on attendra, pire ce sera.

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