Médias

« Boycott » à Wickham: prêcher dans le désert médiatique

On a appris la semaine dernière que la municipalité de Wickham, via une résolution de son conseil municipal, prend ses distances avec l’hebdomadaire L’Express de Drummondville. On comprend que la municipalité est particulièrement mécontente de la couverture d’un dossier touchant le service incendie.

Se jugeant insatisfaite du traitement médiatique du média face aux affaires municipales, alléguant entre autres « un manque de nuances, de justesse et d’équilibre dans le traitement de l’information » ainsi qu’un « manque d’équité » (on peut lire le tout à la page 15 du procès-verbal de la séance de décembre dernier), la municipalité a résolu de ne plus transmettre de communications ou de convocation à l’hebdomadaire et de ne plus répondre à ses questions une décision qu’elle entend réévaluer sur une base régulière. Elle indique du même souffle privilégier d’autres médias afin « d’assurer une diffusion équitable et fidèle de ses informations ».

Ce que j’en comprends, c’est que le conseil municipal n’apprécie pas le filtre journalistique qui est appliqué par L’Express. Des précisions obtenues indiquent qu’il ne s’agit pas d’un boycott: on me dit que la municipalité répondra aux demandes du média, mais qu’elle ne lui fournira pas d’informations qui ne lui ont pas été explicitement demandées.

Le principal compétiteur de L’Express, le Vingt55, a réalisé une entrevue avec la mairesse à ce sujet qui mentionnait qu’ « avec l’arrivée d’un nouveau conseil municipal, cette décision s’inscrit dans une réflexion plus large sur les pratiques médiatiques, en cohérence avec les valeurs que la municipalité souhaite promouvoir. »

Justement. La municipalité peut « promouvoir » les valeurs qu’elle souhaite, les médias d’information sont libres d’en traiter comme il leur semble juste. Ne pas être le perroquet de ces valeurs en fait partie.

Au Vingt55, Mme Daneau s’est aussi plainte de « complaisance médiatique de la part de certaines salles de presse dans le traitement de dossiers majeurs dans la MRC de Drummond », ajoutant qu’il est important de dénoncer ce phénomène au nom de « l’éthique de base du journalisme ».

Cela me surprend beaucoup: j’ai quelques fois échangé avec la mairesse Luce Daneau et elle se pose en alliée de la presse locale. J’y avais découvert une fervente défenseure de l’information régionale. Cette décision de se distancer du journal est donc étonnante.

Dans une publication Facebook, Mme Daneau explique aussi que « la décision repose plutôt sur une accumulation de situations où le traitement de l’information ne répondait pas, selon nous, au niveau de rigueur et de nuance attendu, ainsi que sur l’absence de relais de certaines nouvelles positives concernant notre communauté. Les médias demeurent bien entendu libres de leurs choix éditoriaux. »

Elle a précisé que « la décision du conseil n’empêche en rien les citoyens de Wickham de lire le journal L’Express. La version papier demeure disponible au dépanneur Harnois, et chacun demeure libre de s’informer auprès du média de son choix » et que les annonceurs sont libres d’acheter de la publicité dans l’hebdomadaire.

Inédit

Depuis treize ans que j’observe et documente les entraves à la liberté de presse, il n’est pas si rare que des municipalités souhaitent punir les médias locaux qui ne sont pas complaisants dans leur couverture. Les élus ou les gestionnaires de ces villes pensent à tort que les médias locaux sont de simples courroies de transmission alors que leur rôle est de remettre en contexte ces informations en plus de les compléter.

J’ai souvent vu une municipalité couper son budget publicitaire ou filer la publication des avis publics à un compétiteur (je l’ai vécu personnellement comme jeune journaliste en Montérégie), mais l’adoption d’une résolution officialisant un boycott est à mon avis inédite.

De mémoire, les municipalités qui décident de boycotter certains médias ou journalistes le font plutôt sournoisement, ne voulant pas apparaître partiaux ou se faire interpeller à cet effet. Je connais personnellement plusieurs journalistiques qui ont eu du mal à faire leur travail parce qu’ils se heurtaient à un mur d’opacité de la part d’une administration, justement parce qu’ils faisaient très bien leur travail de chien de garde de la démocratie.

Je crois que Wickham souhaite dénoncer ce qu’elle considère être du mauvais journalisme, mais qu’elle s’y prend d’une bien mauvaise manière.

Adopter une résolution comme celle qui a été votée à Wickham, c’est un peu comme officialiser le fait qu’on ne tolère pas le travail journalistique qui ne nous plaît pas. La liberté de presse, l’indépendance des médias, est pourtant essentielle dans une démocratie: les médias servent à mettre en lumière les différents points de vue autour d’une même réalité, particulièrement en ce qui touche les enjeux d’intérêt public et la politique de proximité.

Je serais surprise que l’ensemble des citoyens de Wickham soient en tout temps d’accord avec les décisions de leur conseil municipal. Font-ils l’objet d’une résolution leur interdisant l’accès à l’hôtel de ville pour autant?

Le tout est d’autant plus ironique qu’il y a moins de deux ans, la mairesse de Wickham elle-même, Luce Daneau, publiait un vibrant plaidoyer pour les médias locaux dans une lettre ouverte, document qu’elle m’a envoyé personnellement et qui a été publié dans L’Express, ce journal qu’elle pourfend aujourd’hui.

Je ne saurais passer sous silence des extraits de ladite lettre:

Peut-on rester indifférent à la façon qu’on éloigne les médias de la population en diminuant leur accessibilité par diverses dispositions légales, certes, mais discutables?

Quand on veut rendre un peuple docile, on les prive du droit de savoir ou encore, on laisse des informations muter via le jeu du téléphone dont la source principale demeure une variable inconnue au bout du fil. C’est exactement ce qui est en train de se passer depuis ces dernières années.

[…]

Comme collectivité, nous devons être conscients de l’impact que causera ce déclin médiatique sur la population et le pouvoir qui sera donné aux décideurs politiques pour passer des lois sans que les citoyens s’en soient aperçus, sans la vulgarisation de journalistes qui font ressortir les détails de certaines décisions parfois douteuses.

Les médias se meurent tout doucement à la vue de tous et en silence.

[…]

À titre personnel, j’invite donc les gens à sensibiliser leur député à l’importance de nos divers médias locaux et de solliciter de lui une action d’urgence concrète.

Je n’accuse pas ici la municipalité de Wickham de vouloir faire des entourloupettes en catimini, comme le craignait Mme Daneau dans sa lettre sur la disparition silencieuse des médias locaux. Mais aujourd’hui, ses propos ont aussi bien vieilli qu’une pinte de lait oubliée 48 heures sur un patio en plein mois d’août. En inscrivant L’Express sur sa liste noire, Mme Daneau fait exactement le contraire de ce qu’elle prêchait en juin 2024. Le soutien aux médias locaux est-il à géométrie variable?

Mme Daneau prend toutefois le temps d’écrire sur Facebook que « la Municipalité reconnaît pleinement le rôle essentiel des médias dans une démocratie et demeure attachée à une information juste, équilibrée et rigoureuse. »

On peut trouver qu’un média fait du mauvais journalisme, il faut tout de même soutenir la liberté de presse. Il existe des mécanismes pour se plaindre et obtenir des corrections si de mauvaises informations sont publiées.

Les citoyens pénalisés

Évidemment, la Fédération professionnelle des journalistes du Québec a rapidement dénoncé cette résolution.

« Au cours du débat de 5 minutes précédant l’adoption de cette résolution par les élus de Wickham, les discussions laissent plutôt croire à une mesure de représailles à l’endroit de L’Express de Drummondville, soutient le président de la FPJQ », Éric-Pierre Champagne.

« Si la municipalité a des griefs légitimes contre ce média et ses journalistes, elle doit les nommer clairement, ajoute M. Champagne. La municipalité de Wickham ou l’un de ses représentants peut également déposer une plainte officielle au Conseil de presse du Québec. Mais il faut que les choses soient claires : aucune instance sérieuse ne va ouvrir une enquête sous le prétexte qu’un média ne publie pas les bonnes nouvelles qu’une municipalité lui transmet. »

Hebdos Québec a réagi via son président, Benoit Chartier (propriétaire d’un autre média qui couvre Wickham), aux côtés de la FPJQ, la semaine dernière.

« L’approche de la municipalité de Wickham, l’attitude des élus et l’adoption d’une telle résolution sont tout à fait inacceptables et scandaleuses à l’heure où l’information est plus que jamais menacée. C’est une atteinte directe au droit du public à l’information et à la liberté de presse et nous dénonçons vivement une telle décision.»

Le pire dans toute cette histoire, c’est que ce sont les citoyens de Wickham qui perdent au change. Ce sont eux qui seront privés d’une couverture journalistique adéquate sur les affaires municipales qui les concernent. Parce que les journalistes de L’Express pourront toujours continuer à creuser des nouvelles à propos de la ville; ils n’obtiendront peut-être pas toujours de commentaires ou de précisions de la part de l’administration, mais ils ont encore le droit de faire leur travail. Rappelons ici que la liberté d’expression, dont découle la liberté de presse, consiste en le droit d’enquêter, de rechercher, de partager (ou de ne PAS partager) des informations. Le tout est protégé par nos chartes.

Enfin, l’importance de la diversité des médias est la diversité des points de vue. Deux journalistes assignés au même reportage ne verront pas toujours la situation d’un même oeil, ce qui mène à des traitements distincts de l’information, à choisir des sources différentes et donc à des comptes-rendus complémentaires qui, ensemble, offrent aux citoyens un topo plus large.

Tenir un média local dans le noir équivaut à priver ces citoyens d’un accès aux affaires publiques. Ceux qui ne s’y intéressaient que par leur journal ne courront pas à l’hôtel de ville. Ils n’iront peut-être pas non plus s’informer auprès d’autres médias.

Et le message que la décision de Wickham envoie aux autres journalistes des journaux, du numérique de la radio ou de la télévision locale, c’est: « faites attention à la manière dont vous parlez de nous, ou vous subirez pareil sort. »

Et c’est là que Wickham s’est tiré dans le pied.

J’invite la municipalité à reculer sur cette résolution et à tenir une rencontre avec la direction de L’Express en présence d’un parti neutre – pourquoi pas le Conseil de Presse du Québec – pour venir à bout de ce différend.

Rappelons qu’élus municipaux et journalistes locaux œuvrent pour le même public de manières différentes. On ne saurait se passer ni de l’un ni de l’autre.

J’espère que Wickham ne sera pas copiée par d’autres municipalités. Parce que refuser de transmettre des informations d’intérêt public à un média équivaut à lui mettre des bâtons dans les roues.

Autrement, Mme Daneau finira, comme d’autres élus, par prêcher dans un désert…médiatique.

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***Une version précédente de ce billet faisait référence à un boycott total de la part de la municipalité. Des informations m’étant parvenues via une source au courant du dossier m’ont fait réécrire des passages de ce texte pour nuancer mes propos.

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