Je terminais mon dernier billet en mentionnant que même si le titre de journaliste n’était pas réservé, puisqu’il n’y a ni au Québec ni au Canada d’ordre professionnel en la matière, que ce métier ne pouvait pas s’improviser en raison de l’importance de la démarche qui le caractérise.
Or, il n’y a pas que les « faux journalistes » qui sèment la confusion dans l’esprit du public. Certaines entreprises contribuent aussi à alimenter un certain flou en affichant des postes de créateur de contenu, qui relèvent davantage des communications et du marketing, comme étant des emplois de journaliste.
Le plus récent exemple en lice concerne le groupe Croisières AML, qui a récemment affiché une offre d’emploi à cet effet:

En lisant l’offre d’emploi, on comprend que l’entreprise souhaite embaucher une personne qui crée du contenu informatif en vertu de la démarche journalistique pour parler de l’environnement, de la faune et de la flore qui sont rencontrés par la clientèle lors de ses croisières.
Bref, le mandat peut effectivement toucher aux tâches qu’on attribue aux journalistes (mais pas que), mais il n’en demeure pas moins que l’emploi en tant que tel n’en est pas un de journaliste puisqu’il répond des communications corporatives. Cela contrevient essentiellement au principe d’indépendance du journaliste, qui n’a que pour client le public lui-même.
Autrement dit, si le créateur de contenu doit servir les intérêts d’une entreprise privée qui n’est pas un média d’information reconnu, on sort du journalisme. Parce que l’objectif de cet emploi n’est pas uniquement d’informer le public; il est aussi de bien faire paraître l’entreprise et ses services, ce qui correspond à de la publicité.
À cet effet, la Fédération professionnelle des journalistes avait publié, au printemps dernier, une mise en garde à cet effet:
La FPJQ rappelle, à ce sujet, ce qu’on retrouve dans son Guide de déontologie, aux articles 5 et 6 notamment:
5 d) Publicité
Les journalistes ne s’engagent pas auprès de leurs sources à diffuser l’information que celles-ci désirent, et ils refusent de diffuser une information en échange d’un contrat publicitaire pour leur entreprise de presse ou en échange de tout autre avantage. L’information et la publicité doivent être séparées. Les journalistes n’écrivent pas de publireportages. S’ils sont tenus de le faire, ils ne les signent jamais. Les publireportages doivent être très clairement identifiés comme tels afin de ne pouvoir être confondus, même par leur mise en pages, avec l’information. Les journalistes doivent couvrir les événements que commandite leur média avec la même rigueur que tout autre événement. Dans tous les cas, les journalistes jugent de la pertinence de diffuser une information selon son mérite, son intérêt public et en tenant compte des autres informations disponibles.
6 e) Rémunération des sources
Les journalistes et les entreprises de presse ne versent aucune rémunération aux personnes qui acceptent d’être leurs sources d’information.
La FPJQ réagissait à l’époque à une offre d’emploi du Groupe Abatiello, qui possède plusieurs chaînes de restaurants, où était affiché un poste de « journaliste ». Le titre a depuis été modifié pour « Rédacteur Web ».
Quelques années auparavant, Hydro-Québec avait aussi affiché des postes de journalistes pigistes!
Or, même si ces emplois visaient à alimenter en contenus les magazines et publications de la société d’État, le fait est que les personnes qui y travaillent ne sont pas entièrement indépendants. Ils ne pourraient pas enquêter ou publier des articles qui présentent Hydro-Québec, ses partenaires ou ses pratiques sous une lumière désavantageuse.
On pouvait déjà le deviner en lisant l’offre d’emploi, dont ce passage:
Les journalistes pigistes se rapportent à la rédactrice en chef d’Hydro Presse qui est responsable de fixer les règles rédactionnelles et de gérer les affectations et les mandats. Elle effectue son travail dans le cadre de la politique éditoriale établie par son chargé d’équipe qui agit comme éditeur délégué selon l’organisation du travail fixée par la chef – Communications internes.
Cette nouvelle « tendance », bien que timide, rappelle les enjeux entourant la publicité native, ou le marketing de contenu. Plus personne ne porte attention à la publicité, surtout quand elle est facilement différenciable du contenu pour lequel on achetait un journal ou un magazine, à l’époque. C’est pour cette raison que ces nouvelles pratiques commerciales, plus si récentes que ça, usurpent l’identité visuelle du contenu journalistique pour bénéficier de la crédibilité qui en émane.
Le problème, c’est que quand le public réalise qu’il a été dupé, il est difficile de regagner sa confiance.
Laissons donc les pommes dans les pommiers et les poires dans les poiriers.
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