Vendre son âme…

Récemment, j’ai joué à l’intervieweuse interviewée pour aider une rédactrice dans un dossier qu’elle prépare sur les écrivains fantômes. Les ghost writers, en anglais, les nègres, dans le jargon. Tant de mots pour décrire ceux qui en fait, font des autres les Milli Vanilli du journalisme.

La raison de notre rencontre était que je l’ai fait, une seule fois. J’ai servi de prête-nom à un ancien employeur, du temps où je ne travaillais pas comme journaliste, en rédigeant pour lui une chronique d’expert destiné à un magazine spécialisé. Je ne regrette pas. Mais je ne referais pas. J’étais la seule à témoigner. Pourtant, les écrivains fantôme constituent un phénomène peut-être beaucoup plus fréquent qu’on ne le pense.

Une fois l’anecdote racontée, la discussion a pris des tournures un peu plus philosophiques à propos des droits des journalistes et des rédacteurs.

Pourquoi existe-t-il encore des écrivains fantômes à notre époque? Quiconque ayant une bonne plume est en droit d’être publié, d’être lu. L’écriture est un moyen d’expression qui n’est interdit à personne, tant que cela se fait sans heurt pour autrui. Révolue l’époque où les femmes n’avait pas le droit d’être publiée. Dans le pire des cas, l’auteur qui désire conserver l’anonymat peut utiliser un pseudonyme, un nom de plume. Pensons-y: où est la logique d’attribuer tout le crédit d’un travail, parfois de longue haleine, à quelqu’un d’autre?

Je ne parle pas ici de notoriété et de prestige. C’est beaucoup plus que ça. Les écrivains fantômes se retrouvent dans une situation ingrate étant donné que leur travail n’est pas reconnu. On utilise leur talent et on les paie, certes, mais la notion même d’écrivain fantôme équivaut à un renoncement total des droits moraux sur l’œuvre. La propriété intellectuelle d’un texte, pour un journaliste, est quelque chose qui fait l’objet de bien des débats, mais qui pour moi est non négociable.

Ce faisant, l’auteur réel perd tout pouvoir par rapport à son travail. À moins qu’un contrat n’encadre les modalités du mandat, comment peut-il prouver qu’il est le créateur derrière la création? Comment peut-il démontrer qu’il a acquis une certaine expérience s’il ne peut s’attribuer le crédit de cette expérience? Que peut-il faire?

Dans ces circonstances, l’écrivain fantôme n’a aucun contrôle sur l’utilisation qui est faite de son ouvrage. Celui-ci peut être modifié, dénaturé, pris hors contexte… Dans ce cas, si les choses tournent mal, au moins, le nom de l’auteur est sauf.

Dans un autre ordre d’idées, je suis d’avis que, pour tout travail de rédaction qui se base sur des faits réels, il y a plusieurs acteurs impliqués et que le résultat final est collaboratif. Je m’explique: sans sa source, le journaliste n’a pas de reportage. Sans le récit de la vie d’un personnage, par celui-ci ou son entourage, un biographe n’a pas de quoi écrire la vie d’autrui. Ainsi, sans quelqu’un pour l’alimenter ne serait-ce qu’un tout petit peu, l’écrivain fantôme est inutile. Son talent aussi.

Des compétences en rédaction, ça s’acquiert, ça se développe, ça se peaufine. L’art d’utiliser la langue, de faire valser les mots et de les marier harmonieusement pour traduire concrètement ces concepts abstraits que sont les idées et les pensées,  n’est pas donné à tout le monde. Or, les métiers de lettres sont parmi ceux qu’on prend le plus pour acquis. Parce que tout le monde suit des cours de français, à l’école, on sous-estime l’importance de ceux qui en ont fait une profession. Laissez-moi vous dire que sans les rédacteurs, réviseurs, écrivains, et autres scribes professionnels, la différence serait frappante. Et l’Office de la langue française serait débordée.

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