Il reste encore des bélugas

Ce billet répond à Les journalistes sont des bélugas, signé par Martin Bisaillon sur le portail MSN Actualités.

Dans son billet, M. Bisaillon déplore l’extinction du métier de journaliste. Il trace son parcours en rappelant son idéalisme de jeune loup, passionné d’information et épris de son métier, puis sa désillusion croissante alors que le métier encaisse coup dur sur coup dur. Le voilà qui baisse les bras, dressant un désolant constat de la situation et certains passages de son texte ne peuvent passer sous silence.

Aujourd’hui, je regarde ce naufrage du journalisme avec un mélange de tristesse et de rage. J’ai l’impression que mes anciens collègues ne se rendent pas compte de ce qui leur arrive, ou pire : qu’ils le savent et ne peuvent rien faire pour sauver leur profession, par manque d’appui de la collectivité, et à cause de l’indifférence de nos élites.

[…]

Tout le monde s’en fout. Que fait la Fédération professionnelle des journalistes devant la disparition du métier? Elle «déplore» et «regrette» tout en préparant son gala annuel.

[…]

Que font les syndicats représentant les journalistes? Ils «déplorent» et «regrettent» tout en organisant des manifestations pour le Jour de la Terre. Ils ne servent à rien eux non plus.

Vous avez droit à votre opinion M. Bisaillon. Celle-ci est fort bien articulée et elle reflète l’avis de plusieurs des nôtres, qui ne savent plus trop vers où la profession s’en va. Je respecte cela. Mais si les journalistes eux-mêmes abdiquent, il va de soi que la partie est perdue.

Vous vous indignez que les organismes représentants les journalistes « déplorent » et « regrettent » la disparition du métier sans rien faire. Vous conviendrez qu’il est difficile de poser un geste quand on ne sait pas si l’hécatombe n’est pas terminée. C’est comme essayer de sortir d’un immeuble pendant que le tremblement de terre le secoue encore.

Néanmoins, de l’indignation de la part de ces organismes, j’en ai vu et croyez-moi, s’il y avait un seul geste à poser pour arrêter l’hémorragie, il aurait été posé depuis longtemps. À titre de vice-présidente de la section montérégienne de la FPJQ, je peux vous affirmer que nous nous concertons et nous souhaitons passer à l’action. Mais dans les circonstances, notre meilleure arme demeure ce qui nous sert aussi d’outil de gagne-pain: nos mots. C’est pourquoi il faut poursuivre la bataille et rappeler notre utilité et notre valeur.

Mais par où commencer? demandez-vous ensuite. Les journalistes doivent-ils faire la promotion de leur métier tout en l’exerçant? Doit-on éduquer les gens pour qu’ils reconnaissent la valeur de l’information dans leur vie? Comment?

Et si la partie était perdue dans ce Québec où les chroniqueurs, les relationnistes, les ex-politiciens,  les ex-patrons de centrales syndicales et les spécialistes des coups de gueule occupent davantage d’espace rédactionnel que les vrais journalistes? Avons-nous atteint un point de non-retour?

Les gens de pouvoir n’aiment pas les journalistes. Autrefois, ils composaient avec eux. Aujourd’hui, ils se réjouissent de la disparition lente de ce métier en y participant pleinement. Vaut mieux écouter un «ex» mémérer de politique, un ancien joueur du Canadien «analyser» son club ou un «dragon» faire des leçons d’économie que d’avoir un vrai journaliste dans les pattes. Le journalisme n’étant pas une profession reconnue, à quoi bon engager des professionnels?

Oui, nous devons promouvoir notre métier, car le public tend à prendre notre rôle pour acquis. C’est à nous de leur montrer ce que serait la société sans médias avant que cela n’arrive.

Tous ces « substituts » que vous énumérez ensuite ont beau occuper de l’espace ou du temps qui pourrait, en effet, être accordé à de l’information, mais ils ne la remplaceront jamais. Certes, les entreprises de presse coupent car elles recherchent une meilleure rentabilité, mais elles n’obtiendront pas celle-ci en vidant complètement leurs salles de rédaction. Quelle serait la plus-value de médias qui n’ont presque plus de contenus exclusifs?

Vous oubliez également que ces chroniqueurs, ex-politiciens, spécialistes du coup de gueule et autres analystes de tout acabit se fondent sur l’actualité, sur des nouvelles rapportées par des vrais journalistes, pour se faire une opinion. Car eux n’investiront pas les mêmes efforts pour obtenir les renseignements qui leur sont livrés dans les bulletins de nouvelles ou les journaux.

Les gens ne sont pas tous dupes: on peut apprendre sur l’actualité en lisant un texte d’opinion. Mais pour s’en faire une idée, mieux vaut savoir à quoi on a affaire.

Par ailleurs, ce ne sont pas toutes les élites qui souhaitent la disparition des journalistes. La survie de certaines entités dépend même des médias, sans qui ils ne pourraient se faire connaître ou obtenir de la visibilité. La transparence est essentielle et passe plus souvent qu’autrement à travers les canaux d’informations dont s’est dotée une société. Votre commentaire laisse plutôt transparaître un malheureux cynisme à l’endroit de ces élites, qui si elles se réjouissent réellement de la disparition des journalistes, ne méritent pas leur statut vu leur empressement à garder les masses dans le noir.

Bien davantage que les bélugas, les journalistes sont en voie de disparition, concluez-vous. Ils sont attaqués par nos élites qui veulent les faire taire et qui sont en train d’y parvenir.

Mais contrairement aux bélugas, je pense que personne ne lèvera le petit doigt pour eux. Quand on se réveillera collectivement, il sera trop tard.

Je crois comme vous que la crise qui sévit dans notre industrie se déroule dans une certaine indifférence. J’en ai parlé à plusieurs reprises. Mais n’attendons pas que quelqu’un d’autre « lève le petit doigt » pour nous. Continuons de dénoncer et d’éduquer, pour transformer cette indifférence en connaissance de cause. Et si tout cela est vain, nous aurons le sentiment d’avoir combattu jusqu’à la toute fin, et non le regret d’avoir abandonné trop vite.

Vos propos démontrent que vous avez, ou du moins que vous aviez, en vous, les qualités profondes qui habitent un bon journaliste. Je vous cite une dernière fois:

Même lockouté pendant deux ans, je n’ai jamais cessé de croire que l’information était un des piliers fondamentaux de notre société, cela en dépit du peu de soutien que nous recevions de la part des lecteurs de notre ancien journal.

Vous croyiez encore au bien-fondé de votre vocation alors même que vous vous sentiez délaissés par ceux pour qui vous travailliez chaque jour. En quoi serait-ce différent maintenant, alors que la tempête unit les journalistes, tous médias confondus, et en dépit de la concurrence? Ne croyez-vous plus que l’information est plus nécessaire que jamais aujourd’hui?

Peut-être suis-je emplie d’illusions, et peut-être est-ce un excès de naïveté de ma part. Peut-être me désillusionnerai-je, moi aussi, dans un futur plus ou moins rapproché. Ce serait assurément douloureux. Mais pour l’instant, je connais encore suffisamment de journalistes prêts à se battre pour croire que le jeu en vaut encore la chandelle.

 

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