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Le naufrage

Nous traversons actuellement une crise de confiance envers les différents pouvoirs.

Le pouvoir politique est mis à mal ces temps-ci, certains citoyens jugeant que le gouvernement abuse de ses pouvoirs et outrepasse son mandat avec pour prétexte la pandémie. Il suffit de se rappeler du tollé suscité par le projet de loi 61. Pour sa part, le pouvoir judiciaire est fréquemment remis en question quand une décision d’un tribunal déplaît à l’opinion populaire.

Ajoutons à cela la crise de confiance du « quatrième pouvoir », c’est-à-dire les médias d’information, une crise exacerbée au cours des derniers mois par la pandémie du coronavirus.

Comme les personnalités politiques, les journalistes sont des cibles faciles pour les intimidateurs. Après tout, leur travail est public et leur nom, leur visage et leurs coordonnées sont facilement accessibles en ligne.

Pourtant, dans les premiers balbutiements de la pandémie, le taux de satisfaction des Québécois envers les journalistes était de 61%. Les Québécois sont d’ailleurs ceux qui, au Canada, faisaient le plus confiance aux médias d’information.

Mais une autre étude a révélé que près de la moitié des Canadiens se seraient fait avoir au moins une fois par une fausse nouvelle ou auraient des croyances erronées depuis le début de l’épidémie.

Et puis, c’est tellement facile de crier aux fausses nouvelles quand les reportages ne nous plaisent pas ou plutôt que de nous conforter dans nos opinions, nous confrontent à une réalité qu’on refuse d’accepter.

On peut penser que la fermeture temporaire de bon nombre d’entreprises et la mise à pied de milliers de travailleurs a fait en sorte que ces adeptes des théories du complot ont eu, du jour au lendemain, le champ complètement libre pour « faire leurs recherches ».

La fracture sociale semble être plus profonde que jamais, du moins elle est beaucoup plus visible qu’elle ne l’a été au cours des dernières décennies, notamment en raison de l’activité croissante et constante de la population sur les réseaux sociaux.

Ces plateformes, bien qu’elles ne soient plus toutes jeunes, servent désormais de tribune pour quiconque ayant une opinion à exprimer, que celle-ci soit fondée sur des faits démontrés ou non.

« Les réseaux sociaux ont donné le droit à la parole à des légions d’imbéciles qui avant ne parlaient qu’au bar et ne causaient aucun tort à la collectivité. On les faisait taire tout de suite. Aujourd’hui ils ont le même droit de parole qu’un prix Nobel », veut une citation attribuée au défunt romancier italien Umberto Eco.

On nage donc dans un océan d’idées, alimentées d’abord par l’intuition et l’émotion, plutôt que par des faits.

Pas étonnant, alors, que notre société se trouve à la dérive.

Mais après la dérive se trouve le naufrage.

Ce printemps, à la suite du meurtre de l’Afro-Américain George Floyd, beaucoup de journalistes ont été pris à partie par des manifestants, mais aussi par des policiers chargés de faire respecter la loi et l’ordre lors de ces rassemblements. Certains ont même été arrêtés en faisant leur travail de manière pacifique.

En quelques jours à peine, le mouvement US Freedom Press Tracker a recensé plus de 140 attaques envers des journalistes en devoir.

On peut penser que certains ont été influencés par le président Trump, qui n’hésite pas lui-même à traiter les représentants des médias « d’ennemis du peuple » et à s’en prendre à leur crédibilité lorsque la couverture de presse lui est défavorable.   Néanmoins, certaines attaques et arrestations se sont poursuivies même après qu’un juge les ait explicitement interdites.

D’ailleurs, depuis 2018, les États-Unis font partie de la honteuse liste des pays les plus dangereux pour les journalistes tenue par l’organisation Reporters sans Frontières.

Malheureusement, cette tempête qui nous semblait d’abord bien loin chez nos voisins du sud a fini par gagner le pays et la province. Il a été démontré que depuis la pandémie, les actes violents envers les journalistes et les médias ont crû chez nous.

L’existence même du virus, le confinement et débat sur le port obligatoire du masque dans les lieux publics fermés nous divise plus que jamais.

Pas plus tard que la semaine dernière, deux journalistes du Groupe TVA, Yves Poirier et Kariane Bourassa, ont été littéralement attaqués par des manifestants réunis à un rassemblement protestant contre le port du masque obligatoire.

Si le premier a été insulté et s’est fait lancer une canette de bière, la seconde a pour sa part été enlacée par deux inconnus visiblement fiers de perturber la professionnelle en direct.

La vague d’indignation ayant suivi cette agression, parce que c’en est une, me donne espoir pour l’avenir de l’humanité, et ce, même si un groupuscule d’individus ont fait circuler de fausses informations identifiant les hommes comme des agents de sécurité ou bien le conjoint de la journaliste. D’autres qu’il s’agissait d’un coup monté pour attirer l’attention.

L’attention, justement. Les deux hommes devaient être bien fiers d’eux de voir une capture d’écran de leur « vilain » tour se répandre en ligne comme une traînée de poudre. Mais la réaction populaire ne leur étant pas favorable, l’un d’entre eux s’est confondu en excuses. L’autre s’est défendu en affirmant que cette accolade se voulait une « preuve d’amour« .  Mais une preuve d’amour dont on ne veut pas et qui nous est imposée demeure une agression.

Rappelons-nous, il n’y a pas si longtemps, cette journaliste à qui un passant avait forcé un baiser. Ou la vague stupide du « fuck her in the pussy », qui consistait à crier cette vulgaire phrase en ondes pendant un direct pour perturber la journaliste.

Et comme si ce n’était pas assez, un homme de Saint-Placide, Guillaume Lagacé, en a rajouté sur Internet en proférant des menaces et en incitant à la haine à l’endroit de Mme Bourassa, dimanche. L’individu a été arrêté lundi et comparaîtra devant un juge en octobre, a-t-on appris.

En avril, c’est leur collègue Amélie St-Yves qui s’est fait insulter par des jeunes alors qu’elle tentait simplement de faire son travail dans un parc, un lieu public doit-on rappeler.

C’est quand même encore rare de voir des gens subir les conséquences de leurs gestes quand il s’agit d’intimider un ou une journaliste.

À la fin juillet, Jessy Dylan Lapointe a plaidé coupable d’avoir intimidé le journaliste judiciaire Michaël Nguyen, également président de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec, dans une salle d’audience. Il aurait laissé entendre qu’il allait « mettre un contrat » sur la tête du journaliste.

L’individu s’en est sorti avec une peine suspendue, assortie de travaux communautaires.

Et il est loin d’être le seul dans son cas.

Car, malheureusement, les actes d’intimidation envers les journalistes sont banalisés.

Il suffit de penser à l’acquittement du chef du groupe Atalante, des accusations d’intimidées portées à son endroit après qu’il soit entré dans les bureaux du défunt média Vice Québec avec six autres hommes pour remettre un prix « poubelle » au journaliste Simon Coutu et en lui disant qu’il avait déclenché « une guerre ». Parce que cette altercation s’est déroulée sans insulte ou vulgarité, la juge Joëlle Roy avait conclu à un geste d’incivilité, mais non à de l’intimidation.  La cause a depuis été portée en appel.

Pour citer mon collègue Martin Francoeur : « quelqu’un a le droit de penser que les médias devraient faire leur travail différemment. Quelqu’un a le droit de ne pas apprécier l’insistance de certains journalistes ou les angles de traitement d’une nouvelle. Mais le fait d’empêcher les journalistes de faire leur travail ne doit pas être toléré. »

Parce qu’en effet, il est contradictoire de revendiquer sa propre liberté tout en brimant la liberté de presse.

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Médias et COVID-19: pour des solutions collectives et durables

Depuis la parution de mon dernier billet, traitant de l’hécatombe dans l’industrie québécoise des médias à la suite de l’effondrement publicitaire provoqué par le ralentissement économique imposé par la pandémie de la COVID-19, les gouvernements, qui ont qualifié ces médias de « services essentiels » ont fini par réagir et par annoncer certaines mesures de soutien pour permettre aux travailleurs de l’information de poursuivre leur mission.

Déjà, le gouvernement fédéral a annoncé qu’il redirigerait « une grande partie » des 30 millions de dollars prévus en investissements publicitaires dans le cadre d’une large campagne de sensibilisation sur la COVID-19 vers les médias traditionnels. Un premier pas dans la bonne direction, compte tenu qu’il ne s’agit pas d’argent neuf, ces sommes étant d’abord majoritairement destinées aux GAFAM, les grandes plateformes américaines accaparant près de 80% des revenus publicitaires en ligne au pays et dans la province. Le montant de 30 millions de dollars est toutefois insuffisant pour pallier à toutes les pertes subies par l’ensemble des médias du pays.

De plus, le comité chargé d’évaluer les critères d’admissibilité aux différents crédits d’impôt destinés aux médias d’information – soient sur la masse salariale des journalistes, l’abonnement à des médias numériques et des dons de charité aux médias constitués en OBNL – a été finalement mis sur pied. Ce n’est pas trop tôt, compte tenu que ces crédits avaient été annoncés pour la toute première fois en novembre 2018.

À Québec, les investissements publicitaires ont été triplés et concentrés dans les médias québécois, alors que le traitement des crédits d’impôt sur la masse salariale des journalistes a été accéléré histoire de donner un peu d’oxygène aux entreprises de presse.

Ça n’a pas empêché certains décideurs de faire une jambette aux médias en ces temps difficiles, comme l’agglomération de Longueuil qui souhaite retirer ses avis publics des journaux hebdomadaires de son territoire. Il n’y a rien d’étonnant à cette décision, une mesure adoptée par plusieurs dizaines de municipalités depuis l’entrée en vigueur de la loi 122 qui leur permet d’afficher leurs avis uniquement sur leur site et à l’hôtel de ville.

Mais le timing de cette décision, qui heureusement ne fait pas l’unanimité, est bien étrange, alors que les élus souhaitent mettre en place des mesures de soutien aux entreprises locales pour leur permettre de survivre au-delà de la pandémie.

Cela met une fois de plus en relief qu’on a tendance à oublier que les médias sont eux aussi des entreprises locales employant de la main-d’oeuvre qui permet elle aussi de faire tourner l’économie locale.

J’en avais glissé un mot dans mon essai Extinction de voix, mais aussi régulièrement sur ce blogue: cette loi permet aux villes de faire des économies de bout de chandelle, parfois de 1% ou moins de leur budget, mais avec pour conséquence un accès moins direct à la population pour des informations pourtant d’intérêt public, donc un déficit démocratique.

S’il y a quelque chose qui importe en ces temps incertains, c’est la libre circulation de l’information.

Pas de solution à l’emporte-pièce

Si les mesures annoncées par les gouvernements permettront à quelques médias de poursuivre leurs activités pendant quelques mois de plus, mais à plus long terme, ils sont loin d’être tirés d’affaire.

Déjà affaiblis par un recul important de leurs revenus d’abonnement et par une chute dramatique et accélérée de leurs revenus publicitaires, les médias continuent, parfois même de façon déficitaire, à opérer au nom de l’intérêt public.

L’épisode de la COVID-19 aura permis de démontrer au monde entier le rôle essentiel des médias au quotidien en temps de crise, mais cela ne suffira pas à leur faire retrouver le chemin de la santé financière.

Les solutions à l’emporte-pièce n’auront qu’un effet ponctuel et limité. Les mesures de soutien aux médias d’information, qu’ils soient du secteur de la presse écrite, de la radio ou de la télévision, doivent s’inscrire dans un plan de relance durable élaboré par le milieu de l’information lui-même, avec la concertation des divers partenaires et gouvernements.

Déjà, d’un côté, la Fédération nationale de la culture et des communications (FNCC) et la Fédération professionnelle des journalistes du Québec ont mis sur pied des cellules de crise afin de dresser un portrait des impacts de la situation actuelle sur l’industrie de l’information et pour réfléchir à des pistes de sortie de crise.

Ces pistes doivent être concrètes, facilement applicables et avoir des répercussions durables.

Les médias d’information – professionnels, de qualité et rigoureux- doivent redevenir un moteur économique, tout simplement parce que l’information est un bien public malheureusement pris pour acquis et discrédité par un trop grand nombre de personnes.

D’abord, les gouvernements doivent maintenir leurs investissements publicitaires dans les médias québécois et canadiens, comme ils le font pendant la crise, et cesser de privilégier des entreprises américaines ne payant pas de taxes et d’impôts chez nous. Si Québec et Ottawa sont capables de concentrer leurs investissements publicitaires dans les médias traditionnels pendant la crise, ils ont fait la démonstration qu’ils pourraient le faire en tout temps et que la volonté politique est au coeur de cette solution.

De plus, pourrait-on ENFIN imposer une taxe ou une redevance aux GAFAM, ces géants du Web américains pour la plupart, qui s’enrichissent allègrement grâce au trafic généré par des contenus médiatiques canadiens et québécois sans leur verser le moindre sou en retour? La France l’avait déjà fait, et l’Australie vient d’annoncer une telle mesure pour forcer ces gros joueurs à partager les revenus publicitaires.

Rappelons du même souffle que les deux paliers de gouvernement s’étaient engagés à taxer les GAFAM à hauteur de 3% – un engagement électoral dans le cas de Justin Trudeau – une promesse repoussée du revers de la main en attendant un rapport de l’OCDE sur le sujet.

Avec ces sommes, pourrait-on mettre sur pied un fonds permanent dédié à la couverture journalistique des enjeux d’intérêt public dans les différentes communautés?  Ce fonds pourrait aussi être alimenté par des dons citoyens, avec ou sans crédit d’impôt,à la manière de la plateforme française J’aime l’info.

Pourrait-on bonifier le programme Initiatives de journalisme local, qui permet au moment où j’écris ces lignes de subventionner le salaire de journalistes dans des régions peu ou mal desservies afin qu’ils couvrent différents enjeux dont les reportages sont ensuite rendus disponibles dans un bassin offert à tous les médias qui y participent. En plus du caractère géographique, ce programme pourrait ajouter un volet pour la couverture de secteurs d’actualité (beats) peu traités dans les médias, ce qui permettrait à des pigistes spécialisés sur ces questions pointues de tirer leur épingle du jeu.

Outre le partage des contenus, serait-il envisageable pour des médias de tout acabit de constituer, à l’image de ce qui se fait en radio ou en télévision ou à travers des agences, une régie publicitaire où les annonceurs pourraient obtenir de la visibilité dans plusieurs plateforme à la fois sans avoir à contracter des ententes individuelles avec chacun de ces médias? Des économies d’échelle pourraient être générées pour ces annonceurs qui, en retour, reviendraient au bercail chez les médias qui ont grandement besoin de ces revenus publicitaires.

Pourrait-on également voir naître des crédits d’impôt pour les investissements publicitaires réalisés par les entreprises canadiennes et québécoises dans les médias d’ici? Depuis une dizaine d’années, bon nombre d’annonceurs ont délaissé les médias traditionnels au profit des GAFAM, qui offrent une visibilité en théorie plus ciblée et beaucoup moins chère. Cet incitatif fiscal, s’il n’est accordé que lorsque les investissements  dans les médias québécois représentent le deux tiers ou plus de l’assiette publicitaire d’une entreprise, par exemple, pourrait encourager celle-ci à revoir sa stratégie de communication au profit d’un marché plus local.

Dans un autre ordre d’idées, serait-il possible d’envisager une bonification du crédit fédéral d’impôt pour un abonnement à un média canadien pour encourager la population à s’informer davantage? Ce crédit d’impôt pourrait être d’un certain pourcentage pour l’abonnement à des médias de couverture nationale, auquel pourrait se greffer un autre crédit d’impôt complémentaire pour les abonnements à des médias locaux, afin d’éviter que ceux-ci ne soient défavorisés au profit des plus gros joueurs qui disposent d’un capital d’attraction plus grand en raison de leur marché plus étendu.

La gratuité ne pourra plus être une option pour de nombreux médias. Il y a fort à parier que des murs payants vont voir le jour d’ici quelques mois.

L’éducation aux médias doit aussi faire partie de la solution à long terme. Des programmes comme #30secondesavantdycroire mis sur pied par la FPJQ doivent être soutenus et déployés à plus grande échelle. Pourquoi ne pas mettre en place un incitatif financier ou un crédit d’impôt pour favoriser l’utilisation des médias professionnels d’information dans le parcours scolaire des élèves? Les plateformes sont diversifiées, les contenus sont infinis et la consommation de médias, dès un jeune âge, permet aux individus de devenir de meilleurs citoyens et d’apprendre à bien s’informer.

Comme société, il est de notre devoir de revaloriser le rôle des médias comme outil démocratique et de connaissances. En les soutenant collectivement, nous nous donnons aussi le droit d’exiger davantage d’eux.

Offrons-nous ce privilège.

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COVID-19: effet domino dans les médias

C’est un paradoxe pas si difficile à expliquer.

Alors que le monde entier est paralysé en raison de la pandémie de coronavirus (COVID-19), tous les médias sont au pied d’alerte et rapportent le moindre fait nouveau en temps réel.

Ça a du bon. Ça remet les priorités à la bonne place. L’intérêt public est ce qui prime, la concurrence est mise de côté. Et les médias réaffirment leur importance en temps de crise, en tant que plateformes fiables d’information. Les équipes journalistiques, telles des armées, travaillent d’arrache-pied (beaucoup à partir de la maison) pour livrer les derniers développements, mais aussi pour démentir la quantité effroyable de fausses informations qui circulent sur Interner.

Et pourtant, alors qu’ils sont plus nécessaires que jamais, il s’en est trouvé pour couper des postes de journalistes. Eh oui, six journalistes ont été remerciés du journal Le Citoyen, en Abitbi, lundi après-midi. Puis, mardi, c’est en Gaspésie que le couperet a tombé, avec la mise à pied temporaire de trois journalistes et tout autant de représentants publicitaires pour les journaux L’Avantage gaspésien, L’Avant-poste et Chaleurs nouvelles.

Ailleurs, des journalistes ont vu leurs heures de travail réduites pour éviter d’en arriver à des coupures de poste. On resserre les cordons de la bourse. C’est sans compter tous les pigistes, journaliste et photographes, dont le téléphone a arrêté de sonner et la boîte de courriels a arrêté de se remplir, parce qu’on n’a plus les sous pour leur donner de l’ouvrage.

Mercredi, c’est le magazine culturel Voir qui a sabré dans sa salle, en remerciant pour six mois sept de ses journalistes , a rapporté le journaliste Étienne Fortin-Gauthier. Le propriétaire du média, Alexandre Taillefer, a confirmé la nouvelle et a indiqué que la mesure est directement liée au coronavirus, notamment parce que les annonceurs principaux de la publication sont des restaurants et des organisations du milieu culturel. Celui-ci a d’ailleurs mentionné que 70% des publicités nationales dans les médias imprimés ont été annulées pour les trois prochains mois.

Ce même jour, CBC, le pendant anglais de Radio-Canada, a annoncé qu’il suspendait tous ses bulletins de nouvelles locaux. Des reportages régionaux seront toujours réalisés, mais ils seront présentés dans le cadre d’un bulletin de nouvelles national unique. La Guilde canadienne des médias n’a pas tardé à dénoncer cette mesure.

Journalistiquement, c’est en effet discutable. Ce qui préoccupe les gens à l’heure actuelle, c’est de savoir comment la situation évolue chez eux. Quelles sont les mesures en place pour atténuer la crise? Combien de cas locaux ont été dépistés? Y a-t-il des initiatives à souligner? Qui contacter au besoin? Quels services sont maintenus et lesquels ne le sont plus?

Et puis, dans Le Devoir, vendredi, Philippe Papineau signait un papier faisant état de l’ampleur de cette autre crise provoquée par la crise. Dans certains hebdomadaires, la chute de revenus est de 30%, en une semaine à peine.

Encore une fois, une question de revenus. Quand on parle de survie des médias, c’est toujours une question d’argent.

Paradoxalement, alors que les médias professionnels sont plus consultés que jamais, les annonceurs, eux, se retirent.

D’abord parce que certains ne souhaitent pas être « associés » aux mauvaises nouvelles qui touchent le coronavirus alors que celui-ci n’était pas encore le sujet du jour (et de la semaine).

Ensuite, et surtout pour cette raison, parce que ces annonceurs essuient eux-mêmes des pertes financières importantes en raison de la distanciation sociale exigée par le gouvernement et qui force bon nombre de citoyens à demeurer à la maison.

Plusieurs entreprises, commerces et lieux de rassemblement ont également été contraints de fermer leurs portes pour limiter les groupuscules d’individus, et beaucoup d’employés doivent demeurer chez eux. Ce faisant, l’activité économique a été freinée très rapidement. Et où coupent les entreprises lorsqu’elles doivent se serrer la ceinture? Le budget publicitaire dans les journaux est, règle générale, parmi les premières économies réalisées.

La situation renforce l’argumentaire de ceux qui, comme moi, sont en faveur d’une certaine aide financière de l’État aux médias d’information professionnels, afin que ceux-ci ne soient pas soumis aux aléas de l’économie et qu’ils puissent poursuivre leur mission d’informer en temps de crise.

C’est souvent dans ces moments-là que les médias prouvent leur utilité. Et le premier ministre québécois François Legault l’a reconnu, vendredi, lors de son point de presse quotidien pour traiter des plus récents développements de la crise. « Les médias assurent un service essentiel », a-t-il dit, ajoutant que le gouvernement était à la recherche de solutions pour soutenir les entreprises de presse, plus vulnérables que jamais au moment où elles sont les plus nécessaires.

Québec solidaire n’a pas tardé à proposer au gouvernement du Québec d’investir en publicité dans les médias pour communiquer des messages d’intérêt public tout en soutenant financièrement le journalisme.

Évidemment, chaque fois qu’il est question d’une aide gouvernementale, la question se pose: qui doit-on aider? Qui est journaliste et qui ne l’est pas? Quels médias sont crédibles et lesquels ne le sont pas?

Vendredi après-midi, tout en saluant la déclaration du premier ministre Legault, la Fédération professionnelle des journalistes du Québec a rappelé l’importance des médias professionnels d’information et la gravité de la situation dans laquelle ils se trouvent.

Les commerces locaux ont besoin d’aide, les médias locaux aussi. On espère que lorsque la situation sera rétablie, que la communauté se souviendra du rôle de leurs journaux, radios et stations de télévision, pour ne nommer que ceux-là, en temps de crise.

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Médias: après la crise, la nécessaire réorganisation

Plusieurs pistes de solution pour permettre aux médias d’information de se sortir de la crise qui les accable depuis plusieurs années ont été abordées lors de la conférence Les journaux au 21e siècle: quelle place pour la presse d’information ?,  organisée par le Centre d’étude sur les médias et l’École des médias de l’UQAM, mardi soir.

Vincent Peyrègne, directeur général, et Fernando de Yarza, président de l’Association mondiale des journaux ont été les invités d’honneur de cette discussion, au cours de laquelle ils ont présenté leur vision des sorties de crise des médias, et plus particulièrement des médias de la presse écrite.

Les problèmes

M. Peyrègne a rappelé que c’est en 2016 que pour la toute première fois dans l’histoire pluricentenaire de la presse, les revenus issus des abonnements et des lecteurs dépassaient les revenus publicitaires qui avaient depuis toujours financé les opérations des journaux.

Le conférencier parle même d’une « rupture fondamentale », puisque les médias ont alors été confrontés au fait qu’ils n’ont jamais réellement pris compte des intérêts de leurs lecteurs dans la création de leur produit étant donné que leur financement provenait d’une autre source. Ils sont maintenant obligés de se réintéresser à leurs lecteurs, qu’ils avaient oublié depuis plus d’un siècle, a-t-il indiqué.

« Les investissements ont toujours été liés à servir les annonceurs, jamais les lecteurs, a-t-il déploré. Ce point de rupture de 2016 a suscité une prise de conscience qu’il faut rendre la priorité au lecteur. »

Fernando de Yarza abonde en ce sens. « On ne fait plus les contenus que veulent nos lecteurs », a-t-il souligné.

Ce bouleversement était inévitable et sera irréversible, ont indiqué les invités, parce que désormais, plus de 80% des revenus publicitaires sont avalés par les GAFAM et qu’il n’y aura pas de retour massif au bercail pour les annonceurs.

En plus de concentrer la majorité des revenus publicitaires, les GAFAM ont retiré aux médias traditionnels le monopole de la diffusion de l’information, leur enlevant également un certain ascendant sur le public, ajoute Peyrègne, en plus de ne plus pouvoir capter suffisamment d’annonceurs dans leur marché pour survivre.

Les solutions

Pour Vincent Peyrègne, il est inévitable que pour assurer leur survie, les médias d’information doivent recommencer à monétiser des contenus qu’ils offraient jusqu’à tout récemment ou qu’ils offrent encore gratuitement. Une erreur que tous, ou presque, ont commise, dit-il.

Les contenus seront payants s’ils ont une valeur ajoutée, ajoute-t-il, c’est-à-dire qu’ils présenteront une profondeur et des analyses qui vont au-delà de la simple nouvelle rapportée, comme le journalisme d’enquête ou le journalisme de solutions.

Les médias devront également varier leurs sources de revenus en offrant, entre autres des solutions en marketing local, l’organisation d’événement et des conférences commanditées par les annonceurs.

Il faut également que les gouvernements mettent en place une réglementation et une législation claires pour forcer les GAFAM à être sur un pied d’égalité avec les médias traditionnels. « Ce n’est pas juste qu’ils ne paient pas de taxes quand nous, nous devons le faire », a mentionné M. de Yarza.

De par son expérience, celui-ci estime également que les médias devraient former des alliances pour partager tout ce qui touche aux technologies et aux différents supports de l’information afin de générer des coûts d’échelle, mais aussi une puissance de frappe beaucoup plus grande face aux géants du Web et de l’État. La compétition ne doit se faire que sur le plan des contenus, avance-t-il.

Surtout, croit M. de Yarza, l’indépendance journalistique est tributaire d’une indépendance financière totale des médias, c’est pourquoi il s’oppose à une aide financière gouvernementale qui, même minime, lie les journaux à l’État.

Là-dessus, son collègue français a une opinion divergente. Il rappelle que les médias de France sont financés à un certain pourcentage et que l’État a une « responsabilité indéniable » dans le soutien à la presse puisque le journalisme est un bien public et un instrument culturel indispensable.

Il prêche d’ailleurs pour une meilleure éducation aux médias, afin de sensibiliser la population à ces rôles de la presse.

« L’avantage avec Netflix, c’est qu’il démontre que les gens sont prêts à payer pour des contenus qu’ils veulent consulter, avance-t-il. Pourquoi ce ne serait pas la même chose avec les médias? »

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Un bulletin municipal ne remplacera jamais un journal

Dans l’édition de ce matin de La Voix de l’Est, ma collègue Cynthia Laflamme signe un texte portant sur une pétition ayant cours dans la municipalité de Saint-Armand.

Un article d’information locale comme il s’en fait tous les jours, dans presque toutes les régions du Québec.

Une citation de la mairesse de l’endroit, a toutefois capté mon attention:

« Pour le reste des commentaires, il y aura un message dans la Voie municipale. Je préfère que mes citoyens voient le message dans la Voie municipale plutôt que dans le journal. »

Bref, à Saint-Armand, le conseil municipal préfère informer ses citoyens via son bulletin municipal et éviter de s’adresser aux médias lorsque c’est possible. Notons que plus haut dans l’article, la directrice générale de Saint-Armand a confié à ma collègue qu’elle ne répondait pas aux questions des journalistes à moins d’avoir eu l’autorisation préalable des élus.

Entendons-nous bien: les journalistes sont des citoyens comme les autres. Personne n’est obligé de leur répondre, ils n’ont pas de pouvoir d’enquête comme un policier ou un juge. Mais les journalistes, parce qu’ils sont des citoyens comme les autres, représentent ces citoyens. Ils posent des questions au nom des contribuables à ceux qui les représentent et  qui leur sont redevables.

C’est pour cela qu’il faut nuancer la notion de bulletin municipal, ou de journal municipal, qui est un journal sans en être vraiment un.

Dans les faits, un bulletin municipal répond à la définition d’un média, qui se veut une plateforme accessible à un public donné pour y partager des informations, bref de la diffusion de masse. S’il est sur support papier, alors oui, c’est un journal.

Mais les prérogatives d’un bulletin municipal diffèrent largement de celles d’un média d’information, en ce sens où le premier sert aussi d’outil promotionnel et politique, voire idéologique (le mot propagande est un peu trop fort, quoi que dans certains villages, il serait approprié), alors que le second doit, par sa nature même, vérifier l’information, la remettre en contexte et la remettre en question afin de lui donner un sens plus large, dénué de partisanerie, au profit de l’intérêt public. C’est la définition même de ce qu’on appelle « l’objectivité journalistique », qui est plutôt, à mon avis, une neutralité dans le traitement de l’information en ce sens où il n’y a aucun partis pris.

Un bulletin municipal, c’est un média produit et diffusé par l’organisation qui est à la source même de l’information, c’est-à-dire l’appareil municipal.

De plus en plus, on remarque que les municipalités gèrent leurs communications publiques non plus comme la transmission d’informations d’intérêt public au bénéfice de leurs citoyens, mais plutôt comme le feraient des entreprises privées qui ont un département de marketing: la municipalité devient une compagnie qui fait la promotion de ses nombreux services en moussant la qualité de vie qui en résulte, le tout pour convaincre la population qu’il fait si bon vivre chez nous qu’on doit non seulement y demeurer, mais venir s’y installer (et payer des taxes foncières…)

C’est pour cette raison que vous ne voyez que de bonnes nouvelles dans les bulletins municipaux, hormis des bris d’aqueduc et des avis de travaux qui sont, somme toute nécessaires. Parfois, un maire signera un mot pour répondre à une controverse ou à une couverture journalistique qui, à son avis, était trop négative ou orientée, bref qui n’a pas repris mot pour mot le message que la Ville voulait faire passer.

Sans filtre journalistique, il manque la distance et la critique nécessaire pour prendre acte des informations transmises dans leur contexte et sans leur enrobage de relations publiques.

Tout ça m’a rappelé une chronique récente  d’Isabelle Hachey dans La Presse + , où elle parlait du bulletin Mirabel vous informe, financé à même le retrait des avis publics de la municipalité dans les hebdomadaires L’Éveil et Nord info.

Deux passages me frappent:

Selon le maire, les hebdos exercent « un certain monopole au niveau de la diffusion de l’information ». Parfois, ils ne publient rien sur des projets que la mairie veut faire connaître.

Désormais, Mirabel n’a plus à passer par ce filtre désagréable. Mieux, la Ville contrôle à la virgule près l’info distribuée dans les foyers des citoyens – et ce, aux frais de ces derniers.

Tout ça en plus d’interdire la distribution des Publi-sac sur son territoire, seul véhicule pour les hebdomadaires indépendants. Le Mirabel vous informe est pour sa part livré par la poste aux citoyens.

Il est tout à fait possible d’avoir un ou plusieurs bulletins municipaux cohabiter avec des médias d’information indépendants sur un territoire donné. Même que les premiers sont souvent des sources d’information pour les seconds, qui vont plus loin en approfondissant la nouvelle.

Mais jamais les premiers ne pourront remplacer les seconds.

Autrement, qui écope? Les citoyens. Et par la bande, la démocratie.

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Pour des solutions durables pour sauvegarder l’information régionale

La Commission parlementaire sur l’avenir des médias d’information a débuté hier à l’Assemblée nationale. J’ai eu l’immense honneur d’être la toute première à témoigner des solutions possibles pour endiguer la crise des médias.

Vous pouvez lire des comptes rendus ici, ici et ici.

Vous pouvez également regarder la vidéo de mon allocution, suivie de la période de questions http://www.assnat.qc.ca/fr/video-audio/archives-parlementaires/travaux-commissions/AudioVideo-81507.html?fbclid=IwAR1zE96Dy4WjdaEdO8j3bECOUhAZZIw_naszTxo_56OUuwsDB-JeWjDYOIQdes parlementaires, ici.

Et voici le texte intégral que j’ai lu au Salon rouge:

« Monsieur le président,

Mesdames et messieurs les parlementaires, membres de la commission

Je vous remercie de m’avoir invité à témoigner  dans le cadre de ce mandat d’initiative sur l’avenir des médias.

Il va sans dire que l’urgence d’agir n’est plus à prouver : au cours de la dernière décennie, au moins une cinquantaine de médias d’information, particulièrement dans la presse écrite régionale, ont disparu de l’écosystème médiatique québécois. On recense la perte de plus d’un emploi de journaliste sur 10, mais aussi de près de la moitié de tous les postes dans les entreprises de presse. Et il y a à peine une semaine, mon monde a passé bien près de s’écrouler.

Cette hémorragie n’est pas en voie de s’arrêter, bien au contraire. À l’heure actuelle, ce sont presque tous les médias d’information québécois qui risquent de disparaître, avec de lourdes et irréversibles conséquences pour la démocratie si rien n’est fait pour les soutenir. Et, le cas échéant, ce sont des villes, voire des MRC toutes entières, et des pans complets de vos circonscriptions qui deviendront des déserts médiatiques, des lieux où se déroulent tout plein de choses mais dont personne ne parlera.

Aux prises avec une crise financière sans précédent, ces médiascherchent à se réinventer, à trouver une manière de traverser la tempête avant de faire naufrage. Je peux personnellement témoigner de nombreux efforts effectués par les artisans des quotidiens de Groupe Capitales Médias, mais aussi d’autres journaux, pour garder la tête hors de l’eau. Mais la recette magique n’a pas encore été découverte. Comme disait la publicité : si ça existait, on l’aurait!

Si les médias se trouvent à un carrefour déterminant de leur avenir, leur pertinence, elle, n’a pas à être à nouveau établie, et ce, bien que leur vocation mercantile soit en contradiction avec leur mission de servir l’intérêt public.

Dans leurs milieux respectifs, les médias jouent un rôle social, démocratique, économique et culturel de premier plan, le tout en étant les témoins de ce qui se déroule dans des centaines de communautés réparties dans plusieurs régions du Québec.

Les nouvelles technologies d’information ont permis l’avènement de ce qu’on appelle l’économie du savoir : or, jamais il n’est question, grâce à celles-ci, d’une démocratie par le savoir.

En ce sens, les médias d’information sont un rempart indispensable à la désinformation pour remettre les pendules à l’heure et pour permettre aux citoyens de faire un choix éclairé sur une pléthore d’enjeux publics. Surtout, afin d’obtenir un son de cloche équilibré, il est primordial que les citoyens aient accès à une diversité de sources d’information, qui ne traitent pas toujours de ces enjeux de la même manière et en faisant appel à des intervenants différents.

Les retombées locales des médias ne se mesurent pas toujours de manière tangible, mais elles existent. Des études réalisées en Amérique du Nord ont démontré que dans les communautés où les médias se sont éteints, les coûts des contrats publics octroyés étaient plus élevés qu’ailleurs, signe qu’il n’y avait pas de « chien de garde de la démocratie » pour surveiller la gestion des deniers publics; que le débat politique est davantage polarisé et que moins de personnes s’impliquent activement dans la vie publique ou se portent candidates à des postes électifs.

En région, ce constat est encore plus frappant. Les grands médias n’ont pas les ressources et l’espace pour traiter de tout ce qui se déroule hors des grands centres. Il faut donc qu’une nouvelle soit hors normes pour qu’elle se fraie un chemin jusqu’à eux. Pourtant, de nombreuses initiatives locales méritent d’être soulignées et de faire parler d’elles. Des injustices et des drames doivent aussi être dénoncés et c’est plus souvent qu’autrement via les médias locaux que ces cris se font d’abord entendre.

N’oublions pas non plus que les médias sont des acteurs de construction identitaire locale, des adjuvants à la cohésion sociale et une agora populaire où s’échangent les idées. En décrivant les initiatives locales et en laissant la place à des débats, en rappelant des moments et personnages marquants de l’histoire locale et en usant de référents propres à la région, les médias posent les balises d’une identité et d’une culture qui caractérise leurs communautés d’ancrage.

À la suite de la publication de mon essai Extinction de voix, j’ai eu l’occasion de visiter plusieurs régions du Québec pour parler d’information locale non seulement avec des journalistes du coin, mais aussi avec des citoyens se sentant concernés par l’avenir de leurs médias locaux.

Plusieurs constats ont émergé de ces rencontres, démontrant des constantes d’une région à l’autre : d’une part, la population, en général, est certes attachée à son ou ses médias d’information, mais elle ne comprend pas qu’il y a péril en la demeure. Elle prend ses journaux et ses stations de radio et télévision communautaires pour acquis et ne comprend pas que ceux-ci sont aux prises avec une crise économique sans précédent. Et pour cause : les questions et les affirmations m’étant parvenues du public m’ont fait réaliser que celui-ci peine à distinguer les différents genres journalistiques, par exemple différencier un article factuel d’une chronique d’opinion, de même que les différentes propriétés médiatiques ainsi que les publics visés. Certaines personnes croient encore qu’il faut payer pour faire l’objet d’un reportage journalistique. Il serait possible d’endiguer cette confusion grâce à des initiatives en éducation aux médias, qui permettraient aux citoyens d’apprendre à mieux consommer ceux-ci. L’éducation aux médias doit aussi être offerte aux élus, dont certains ont encore aujourd’hui une mauvaise perception ou une méconnaissance du rôle du journaliste. Cela donne lieu à des entraves à la liberté de presse, mais aussi au droit du public à l’information. La transparence, dans certains lieux, est hermétique et vise d’abord à maintenir une image plutôt que d’informer.

On pourrait donc se laver les mains et laisser la loi du marché dicter l’avenir des médias d’information. Que les plus innovants et ceux ayant le plus de moyens survivent, et tant pis pour les autres.

Mais l’entrée en jeu de joueurs étrangers auxquels les règles du jeu ne semblent pas s’appliquer a créé un déséquilibre inquiétant dont il faut se préoccuper. Advenant la disparition des médias, dont les revenus publicitaires ont été vampirisés par ces fameux GAFA, ce ne sont ni Facebook, Google et compagnie qui enverront des journalistes professionnels couvrir les séances des conseils municipaux ou enquêter sur de nombreux sujets d’intérêt public.

Ajoutons à cela le fait que moins d’une personne sur dix paie désormais pour s’informer, ce qui a pour effet d’occulter le fait que l’information a un coût à produire, mais aussi une valeur.

Collectivement, nous avons oublié la valeur du journalisme et nous nous sommes détournés de sa mission première, croyant à tort qu’ici, au Québec, la liberté de presse et l’accès à l’information étaient acquis pour toujours.

La situation se résume bien simplement : désormais, les médias d’information financent à grands frais la production de reportages d’intérêt public, mais ils ne peuvent plus compter sur les revenus publicitaires ou les revenus d’abonnement d’autrefois pour y parvenir. Connaissez-vous beaucoup d’entreprises qui parviendraient à survivre dans de telles circonstances?

Le cœur du problème est un peu là : tout le monde est pour la sauvegarde de l’information, mais personne ne veut payer pour.

Or, le simple libre-marché ne peut s’appliquer dans l’industrie de l’information, car celle-ci n’est pas un produit qui peut être sous-traité ailleurs pour moins cher. Le fruit du travail des journalistes n’est pas un simple produit de consommation comme tant d’autres qui pourrait être remplacé s’il disparaissait : l’information est un bien public dont bénéficie la société toute entière, car elle sert la démocratie en présentant une diversité de points de vue autour d’enjeux qui concernent toute une communauté.

S’il est donc une seule chose que vous devez retenir de mon témoignage, c’est que la pérennité de ce bien public dépend des efforts de la communauté toute entière pour le faire survivre. C’est donc pour vous demander, à titre d’élus, de préserver l’information régionale québécoise, que je m’adresse à vous aujourd’hui.

Le débat entourant la survie des médias d’information s’est longuement attardé sur le virage numérique à entreprendre : nous avons beaucoup entendu parler du contenant transportant les nouvelles, mais très peu du contenu lui-même. Je considère plutôt que le véhicule importe peu, en autant que les contenus qui s’y trouvent sont pertinents. Papier ou numérique, un média d’information trouvera sa pertinence dans la qualité de ses reportages, de ses enquêtes journalistiques et des analyses que ses artisans en tireront.

Ainsi, je recommande à la Commission d’étudier la possibilité d’établir des crédits d’impôt sur les masses salariales des médias, qui pourraient encourager ceux-ci à embaucher et à investir dans leurs salles de rédaction plutôt que d’effectuer des compressions, avec pour impact direct une augmentation de la couverture journalistique, particulièrement au niveau local. La reconnaissance de l’information journalistique en tant que produit culturel pourrait également assujettir celle-ci aux différentes mesures fiscales qui existent déjà; il ne suffirait que de bonifier les enveloppes existantes pour ne pas pénaliser les actuels bénéficiaires de ces programmes.

Évidemment, j’encourage le gouvernement du Québec à poursuivre ses investissements publicitaires dans les médias d’information québécois afin de donner l’exemple aux entreprises privées qui les ont délaissés au profit des GAFA : il m’apparaît contradictoire de prêcher pour l’achat local sans être conséquent à ce sujet.

Je lance aussi l’idée de créer un fonds dédié au financement de reportages d’information d’intérêt public, un fonds auquel auraient accès tous les médias généralistes québécois, tout en respectant leur indépendance journalistique. Je propose par exemple que l’accessibilité à l’aide financière issue de ce fonds soit proportionnelle au contenu original et local produit par chaque média sous forme de retour sur investissement. Le fonds pourrait aussi être géré par un comité indépendant et chapeauté par la Fédération professionnelle des journalistes du Québec.

Membres de la commission, vous avez le pouvoir, et le devoir dis-je, de maintenir l’un des piliers de notre démocratie. Vous devez vous élever au-dessus du débat partisan et mettre en place des mesures qui soutiendront les médias d’information, peu importe à qui ceux-ci appartiennent, et surtout, peu importe leur taille, en autant qu’ils continuent leur mission de servir l’intérêt public. Car qui, à l’heure actuelle, pourrait répondre à cette prérogative sur les médias disparaissent?

Vous devrez toutefois agir vite. Plus le temps passe, et plus la précarité des médias s’accroît. Si rien n’est fait à court terme, cela représenterait une atteinte importante au droit du public à l’information, au droit du public d’avoir accès à une pluralité de sources et de points de vue.

Ne laissez pas des régions sombrer dans le noir. »

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Le sociofinancement est-il la bouée de sauvetage des médias?

Le sociofinancement a la cote. Que ce soit pour lancer un produit ou démarrer une entreprise, amasser des fonds pour les sinistrés d’un drame, pour payer des soins de santé ou pour réaliser le rêve d’un enfant malade, toutes les raisons sont bonnes pour solliciter la générosité d’inconnus en ligne dans l’espoir d’avoir suffisamment de dons pour concrétiser son projet.

Il semble même que le sociofinancement soit devenu une avenue pour certains médias québécois, qui, a-t-on besoin de le rappeler, sont aux prises avec une crise majeure de revenus qui menace leur existence.

Dans un texte daté de 2015 sur le site Infopresse, Frédéric Rondeau, qui rappelait alors que Ricochet et Nouveau Projet étaient nés du sociofinancement, affirmait qu’il s’agissait d’une « initiative inattendue » n’ayant toutefois rien « d’inhabituel ». Le texte mentionnait que les campagnes de sociofinancement n’étaient que des solutions temporaires pour la survie des médias; si c’est bel et bien le cas, force est d’admettre que dans l’état actuel des choses, il n’existe pas encore de porte de sortie à long terme.

La semaine dernière, le comité chargé d’analyser les mesures d’aide aux médias mises de l’avant par le gouvernement fédéral a dévoilé son rapport comprenant plusieurs recommandations. Son premier constat affirme que les mesures proposées ne suffiront pas à elles seules à endiguer le problème.

Bref, le sociofinancement et la sollicitation de dons par les lecteurs, à condition que ces dons puissent être récompensés par un reçu d’impôt si Ottawa assouplit les mesures en place, peut compenser en partie l’exode des revenus publicitaires.

Déjà, au cours de la dernière année, des initiatives ont permis de rallier un certain appui.

Il y a quelques jours, Le Soleil annonçait que la campagne de sociofinancement pour permettre la production d’une nouvelle saison de l’émission Québec, réveille!  sur les ondes de CKIA était en voie d’être un succès.  Il reste encore huit jours à la campagne pour lui permettre d’atteindre la barre des 30 000$.

En septembre dernier, c’est le média hyperlocal Pamplemousse qui a pu reprendre ses activités grâce à la contribution populaire. (AJOUT: cela n’a toutefois pas été suffisant pour assurer sa survie à long terme.) Rappelons que la plateforme montréalaise avait dû mettre la clé sous la porte, faute de financement. Le directeur du média, Stéphane Desjardins, avait à l’époque écrit un vitriolent éditorial pour semoncer les annonceurs locaux, qui n’ont pas suffisamment soutenu l’initiative.

Plus tôt cette année,  Le Devoir a annoncé avoir renoué avec la rentabilité pour une deuxième année consécutive. Le média peut également compter sur l’appui de ses fidèles abonnés et des donateurs à la fondation Les Amis du Devoir, où par un don, il est possible de soutenir la mission du quotidien.

Tout cela porte à croire que le modèle utilisateur-payeur est encore celui qui permettra aux médias d’informations d’exister. C’est logique: ceux qui continuent de s’informer devraient payer pour les contenus qu’ils consomment.

Or, le contexte actuel fait en sorte que ceux qui paient toujours pour s’informer le font aussi pour tous les autres qui ne déboursent pas un sou, ce qui ne suffit pas à financer la production et la diffusion d’information.

À l’heure actuelle, moins d’un Canadien sur dix paie pour s’informer auprès d’un média professionnel d’information.

Bref, ce sont (souvent) les mêmes âmes généreuses, qui ont compris la valeur sociale de l’information, qui se retrouvent à financer celle-ci pour le bénéfice de toute la communauté.

Il y a des limites à exploiter la même vache à lait.

Ceux qui financent volontairement l’information le font parce qu’ils jugent celle-ci importante, d’une manière ou d’une autre.

L’information est un bien public en ce sens où elle permet à tous les citoyens d’être mieux éclairés sur plusieurs enjeux touchant la société. Elle contribue à chacun de faire des choix plus judicieux et d’avoir accès à une pléthore d’arguments pour établir les bases de toute décision.

En partant de ce postulat, pourquoi son financement ne relève uniquement que de quelques milliers de personnes? Ne devrait-il pas être l’affaire de tous?

Poser la question, c’est un peu y répondre, à mon avis.

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Avis publics: le droit du public à l’information écope

Il n’y a rien d’étonnant à ce que la Ville de Montréal envisage de retirer ses avis publics des journaux imprimés sur son territoire, et ce, dès septembre.

Depuis les changements apportés à la Loi sur les cités et villes et au Code municipal qui permettent aux villes de limiter la diffusion de leurs avis publics à leur site Internet, en  2017, plusieurs dizaines de municipalités québécoises ont retiré leurs avis publics des journaux imprimés.*

Déjà, quelques arrondissements de la Ville avaient pris une telle décision. C’est notamment le cas de LaSalle, de l’arrondissement Sud-Ouest, de Rosemont-La Petite Patrie, d’Anjou, d’Outremont, de Mercier Hochelaga-Maisonneuve, de Côte-des-Neiges-Notre-Dame-de-Grâce, de Verdun et de Pierrefonds Roxboro.

On affirme réaliser ainsi une économie annuelle de 350 000$, que Montréal considère comme étant « des frais considérables » dans ce sommaire décisionnel disponible en ligne. Or, sachant que le budget global de la métropole québécoise est de plus de 5,7 milliards de dollars, « l’économie considérable » réalisée représentera en fait à peine 0,0061348 % des dépenses de l’appareil municipal montréalais.

Dans certains cas, cette solution était bien simple et la seule applicable: il n’existait plus de média imprimé sur leur territoire leur permettant de se conformer à la loi. Dans d’autres, comme à Montréal, on évoque une économie d’argent qui, plus souvent qu’autrement, est inférieure à 1%  du budget global de fonctionnement, qu’elle qu’en soit son ampleur.

Des peanuts, en bon français, qui démontrent que le retrait des avis publics des journaux papier relève davantage de l’idéologie que d’un souci financier.

Un autre argument avancé par les municipalités est que les citoyens ont tous accès à toute l’information directement sur leur site Web. Or, la proportion de citoyens qui consulte ces sites, du moins sur une base régulière et dans l’optique volontaire de prendre connaissance des avis publics, est minime.  Il est aussi faux de croire que les citoyens vont se ruer massivement en ligne pour les lire. Et ça, c’est si les avis publics sont faciles à trouver une fois sur le site Internet de la municipalité, car plusieurs portails sont loin d’être conviviaux.

Le seul argument valable avancé par Montréal est la souplesse que permet une diffusion en ligne plutôt que sur support papier, notamment en raison des tombées rigides des journaux et des erreurs qui peuvent être corrigées en quelques clics et en quelques secondes à peine. Mais contrairement à ce qu’on y mentionne, ça n’est pas « offrir un meilleur service aux citoyens ».
Pas quand la diversité des sources d’accès à l’information s’en trouve affectée.

Car il y a fort à parier que moins de gens seront au courant des différentes initiatives municipales maintenant qu’ils ne les verront plus en feuilletant un journal. Il y a là un danger réel pour le droit du public à l’information, même si les villes se prétendent plus transparentes.

Au fait, plusieurs projets pourraient être dorénavant adoptés sans opposition si personne ne prend le temps d’aller sur les sites Internet des villes pour consulter toute la liste des avis publics en vigueur…

Lorsque le règlement de Montréal sera adopté et appliqué cela signifiera que les deux villes les plus importantes de la province, car Québec avait fait de même, auront retiré leurs avis des journaux imprimés. Certes, les mairies et administrations de ces villes sont bien couvertes par des journalistes, ce qui n’est pas nécessairement le cas dans des municipalités de moindre ampleur.

Une autre Ville d’importance au Québec , Laval, n’est pas encore passée à l’action, mais s’était montrée favorable à la mesure dans son mémoire à propos du projet de loi 122, à l’époque.

Il est particulièrement préoccupant que ce mouvement de retraits des avis publics croit alors même que les médias d’information s’enfoncent de plus en plus profondément dans une crise financière qui menace leur survie, particulièrement en région.

Bon nombre de représentants de l’industrie, moi y compris, sont d’avis que les gouvernements doivent offrir un soutien financier, à tout le moins temporaire, aux entreprises de presse afin qu’elles parviennent à redéfinir leur modèle d’affaires, devenu désuet par l’exode des revenus publicitaires vers des entreprises numériques américaines qui ne paient pas d’impôts au Canada ou au Québec.

Ensemble, les montants que ne toucheront plus les journaux par le retrait des avis publics représentent des centaines de milliers, voire des millions de dollars. Des sommes qui ne pourront plus être investies dans la production d’informations d’intérêt public locales: s’ils comptent souvent pour moins de 1% des budgets des villes, ces montants représentent parfois le salaire d’un, voire de deux ou trois journalistes, qui en région peuvent constituer une salle de nouvelles toute entière.

On ne se le cachera pas; les avis publics représentaient, d’une certaine façon, une subvention déguisée aux médias. Et ce n’est pas le rôle des municipalités de garder des entreprises (de presse) privées en vie. Par contre, les villes bénéficient assurément de la présence de médias sur leur territoire, ne seraient-ce parce que ceux-ci contribuent à la vitalité de la vie en communauté en informant la population de ce qui s’y passe. D’autant plus, bien heureux sont les élus lorsqu’on rapporte leurs bons coups et leurs initiatives.

Mais n’oublions pas une chose: l’information, les nouvelles, ne sont pas un produit de consommation comme les autres. Elles revêtent un caractère essentiel à la démocratie et sont en fait un bien public.

Je connais personnellement certains élus qui, conscients de ce fait, choisissent sciemment de continuer à publier leurs avis publics dans des journaux locaux, reconnaissant l’importance que ceux-ci ont dans leur communauté.

Et c’est tout à leur honneur.

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* Voici la liste de toutes les municipalités ayant fait le choix de retirer leurs avis publics des journaux imprimés. C’est un recensement personnel et non exhaustif, alors si vous en connaissez qui n’y figurent pas, n’hésitez pas à me faire parvenir les informations!

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Pourquoi le journalisme doit être payé à sa juste valeur

Un membre de mon réseau de contacts a fait circuler ce matin une offre d’emploi pour un journal mensuel distribué dans la région de Québec.

Cette publication locale était à la recherche d’un nouveau journaliste rédacteur en chef, dont les principales tâches seraient de réaliser des entrevues et d’écrire des reportages, de couvrir l’actualité locale, de prendre des photos, de mettre les textes en ligne, d’assurer le montage du journal sur son support papier une fois par mois et de gérer la page Facebook du média.

Le candidat recherché devait avoir une bonne connaissance du français (surtout que l’offre d’emploi contenait des fautes élémentaires), mais aussi du journalisme, en rédaction, de la photographie et de l’univers technologique du journal.

L’offre d’emploi fait état d’une charge de travail équivalente à 25 ou 30 heures par semaine. Le salaire offert? 24 000$ par an, soit environ 462$ par semaine, avant impôt. À 30 heures par semaine, cela représente un salaire horaire de 15,40$, à peu près, , mais dans ce genre de média, il n’est pas rare que les journées soient plus longues, surtout si l’équipe de rédaction est réduite…

C’est peu, mais un salaire de cet ordre est régulièrement offert dans les médias communautaires ou les plus petits médias régionaux. Pourquoi? Parce qu’il n’est pas possible d’offrir davantage, d’autant plus que les revenus publicitaires se font de plus en plus rares. Mais aussi parce qu’il se trouve toujours quelqu’un pour accepter de travailler sous de telles conditions, ne serait-ce que pour gagner un peu d’expérience. Ou pour le plaisir de la chose.

La situation dont il est question ici illustre très bien les nombreux défis auxquels sont confrontés les petits médias régionaux, mais aussi les médias communautaires.

Ceux-ci ont peu de moyens, mais plein de bonne volonté.

Cela amène parfois et bien malgré eux quelques entorses à l’éthique et la déontologie journalistiques, notamment lorsque les besoins viennent compromettre la nécessaire indépendance entre le travail rédactionnel et les tâches publicitaires du média, qui lui permettent de survivre.

Dans le cas qui nous intéresse, l’offre d’emploi stipule que la personne embauchée aura à gérer les pages Facebook de certains clients du journal, donc des annonceurs. Il est aussi spécifié que « certains contrats » pourraient s’ajouter à la tâche pour bonifier la rémunération. S’agit-il de rédaction de publireportages?

Aussi, d’autres médias offrent des emplois peu rémunérés à temps partiel, ce qui permet aux journalistes d’avoir une autre occupation. Encore là, il y a le piège d’occuper une fonction incompatible avec le métier de journaliste.

Malheureusement, la difficulté des médias d’information, particulièrement les plus petits, à se financer adéquatement grâce à la publicité qui consiste souvent en leur seul revenu en amène plusieurs à devoir « tourner les coins ronds », pour reprendre l’expression d’un collègue.

Or, lorsqu’il est question d’éthique et de déontologie journalistique, absolument rien ne justifie des entorses de ce genre, pas même des raisons économiques.

Une responsabilité sociale a un coût

D’ailleurs, pourquoi cette profession devrait-elle être bien, voire mieux rémunérée, compte tenu des déboires actuels de l’industrie de l’information? D’abord parce que celle-ci est un bien public d’une grande importance pour la démocratie, on ne le dira jamais assez.

Ensuite, parce que pour exercer la profession de journaliste professionnel, il faut souvent détenir un diplôme universitaire. Dans certains petits médias en région ou dans le communautaire, cette exigence est plus souple, mais dans les grands médias, un baccalauréat au minimum est requis. Pourtant, les journalistes font partie des diplômés universitaires les moins bien rémunérés, et gagnent souvent moins bien payés que des professionnels ayant des diplômes professionnels ou techniques.

Mais surtout, le fait de rapporter des faits publics et d’avoir un réel pouvoir de contribuer à changer les choses en informant la population, vient avec une énorme responsabilité sociale. Une erreur peut détruire une carrière, un manquement éthique ou déontologique est une faute grave. Le fait de vérifier les faits et de les revérifier avant de les rapporter publiquement est une notion centrale se trouvant au cœur du métier de journaliste.

Il ne faut rien prendre à la légère, car notre travail a des conséquences importantes dans la vie de plusieurs personnes.

La (bonne) information a un prix

Même si on la retrouve gratuitement sur Internet, la qualité de l’information a un prix. Les patrons des médias peuvent tenter d’économiser ici et là, viendra toujours un point de rupture où ces coupures affecteront la qualité des contenus.

Des articles qui ne seront pas faits et dont l’espace sera occupé par un communiqué non traité dans le journal. Moins de temps alloué à une enquête, moins de sources sondées pour un reportage. Des photographies de moindre qualité, car le journaliste devra prendre lui-même ses photos, en même temps qu’il assiste à un événement, après qu’on ait remercié le photographe professionnel. Un texte moins peaufiné parce que la charge de travail du journaliste a augmenté lorsqu’on a mis à pied son collègue.

Malheureusement, la situation économique actuelle des médias d’information, petits et grands, est loin d’aller en s’améliorant. Je termine donc ce billet avec quelques questions histoire de lancer la réflexion.

Comme public, que désirons-nous? Une information de qualité, variée et d’intérêt public?  Si ce n’est pas nous, qui doit payer pour celle-ci?

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Liberté de presse, ma précieuse

Chronique publiée dans La Voix de l’Est, le samedi 4 mai

Chaque année, le 3 mai marque la Journée internationale de la liberté de presse. Malheureusement, celle-ci se porte plutôt mal, ces temps-ci.

Le plus récent classement mondial de la liberté de presse, dévoilé il y a deux semaines par l’organisme Reporters sans frontières (RSF), nous apprend qu’il y a de moins en moins de pays jugés « sûrs » pour les journalistes, c’est-à-dire où ces derniers peuvent accomplir leur travail à l’abri d’entraves. Surtout, RSF affirme que « la haine des journalistes a dégénéré en violence ».

Une affirmation qui s’est une fois de plus confirmée lorsque, dans la nuit du 18 au 19 avril dernier, la journaliste Lyra McKee a été atteinte mortellement par les balles d’un tireur.

Ça ne s’est pas déroulé au Censurekistan, mais en Irlande. Un pays qui se situe au 15e rang des pays les plus sûrs pour les journalistes dans le monde, sur un classement qui hiérarchise 180 états souverains.

Sans surprise, l’Arabie saoudite, où a été assassiné le journaliste Jamal Khashoggi et où est toujours détenu Raif Badawi, se situe en queue de peloton, à la 172e place du classement. Il n’y a qu’au Djibouti, en Chine, en Syrie, au Soudan, au Vietnam, en Érythrée, en Corée du Nord et au Turkménistan que la situation est encore plus dramatique, des pays qui, dans certains cas, sont rarement sur le radar de la presse internationale.

Le décès de Lyra McKee s’ajoute donc à celui de huit autres représentants de médias tués depuis le début de l’année. Plus de 330 autres sont actuellement emprisonnés, parfois simplement pour avoir posé une question ou émis une opinion qui dérangeait.

On n’est pas mieux

Il est toutefois faux de penser que ce n’est que dans ces contrées lointaines, où la démocratie peine à régner, que les journalistes sont maltraités.

Selon RSF, c’est en Amérique où les conditions d’exercice du journalisme se sont le plus dégradées au cours de la dernière année.

Pensez-vous que parce que les journalistes nord-américains ne meurent pas, qu’ils peuvent faire leur travail en toute quiétude ? Détrompez-vous.

Même s’il fait bonne figure à la 18e place du classement — le même rang qu’il occupait l’an dernier —, le Canada pourrait faire mieux. Et même le Québec, où il existe tellement d’exemples d’entraves à la liberté de presse que j’en ai écrit un livre !

Dans plusieurs régions, des élus expulsent encore des journalistes de séances publiques sous prétexte que leur présence est intimidante pour les citoyens. On les empêche de filmer ou d’enregistrer les réunions du conseil municipal, quand on ne les boycotte tout simplement pas.

Des organisations intimident et menacent des journalistes parce que ceux-ci creusent là où ça leur fait mal. Ils punissent des médias en retirant leurs publicités, privant les journalistes des moyens d’enquêter, quitte à ce que le média finisse par disparaître.

Il y a également toute la question de la protection des lanceurs d’alerte, des gens qui, en transmettant des informations d’intérêt public aux journalistes, souhaitent contribuer à l’endiguement de problématiques dont ils sont témoins, mais qui font l’objet de représailles par les organisations éclaboussées par ces révélations.

Plus au Sud, les États-Unis ont dégringolé pour une troisième année d’affilée, atteignant la 48e place. En 2013, la « plus grande nation du monde » autoproclamée était 32e au classement.

Cette diminution coïncide avec l’élection d’un président qui n’hésite pas à qualifier de « fake news » toute actualité qui le dépeint de manière négative ou qui ne sert pas ses intérêts. Un président qui n’a pas hésité à qualifier les journalistes « d’ennemis du peuple » et à cautionner tacitement les actes de violence commis à leur endroit en ne condamnant pas ceux-ci sur la place publique.

Donald Trump, comme son émule ontarien Doug Ford, juge les médias d’information inutiles, lui qui préfère contourner tout filtre journalistique pour livrer un message à son avantage.

Le droit du public à l’information ? Un détail dans lequel on ne s’empêtre plus trop trop par les temps qui courent.

On s’en fout, quoi !

Pourquoi en sommes-nous rendus là ? C’est si simple et si complexe à la fois.

D’une part, il y a la désinformation. La propagation de fausses nouvelles ou d’informations biaisées notamment à travers les médias sociaux, mais aussi par des messagers qui ont un intérêt à vouloir duper et diviser les masses.

L’être humain a la fâcheuse tendance à croire systématiquement ce qui le conforte dans les opinions qui sont déjà ancrées profondément en lui, alors qu’il doute et se méfie davantage d’informations qui, au contraire, le confrontent. Pire encore, certaines personnes se foutent de la véracité des faits qu’ils partagent, parce que de toute façon, ceux-ci reflètent leur pensée.

Et puis, il y a l’indifférence.

Beaucoup de gens, même s’ils n’endossent pas les menaces formulées à l’endroit de journalistes — je dirais même à l’endroit de n’importe qui — ne les dénoncent pas et n’en font pas de cas.

Nous tolérons malheureusement la violence davantage qu’autrefois, et celle-ci, surtout psychologique et verbale, est beaucoup plus pernicieuse.

On parle d’intimidation, surtout de cyberintimidation. Pour certains, recevoir un courriel haineux fait partie de leur routine de travail. On les dénigre parce qu’on n’aime pas les propos rapportés dans un reportage ; on les insulte parce que leur face ne nous revient pas. Et si la journaliste est une femme, celle-ci est encore plus susceptible d’être attaquée sur son apparence ou son intelligence.

Comme si c’était devenu impossible, même chez nous, d’avoir un débat d’idées sans automatiquement attaquer l’autre et conclure que c’est un imbécile parce qu’il ne pense pas comme nous.

Comme société, on vaut mieux que ça.

Je suis la première à l’admettre d’emblée : les journalistes, et les médias par la bande, sont loin d’être parfaits et imperméables à l’erreur. Certains pratiquent ce noble métier avec beaucoup de rigueur alors que d’autres ont l’éthique plutôt élastique.

Le devoir d’informer et l’intérêt public doivent être notre seul phare à travers le brouillard de la désinformation. Mais le respect, qu’on soit au Québec ou à Tombouctou, ne devrait jamais être optionnel.