Résumer cent quarante ans d’histoire en 325 pages, tel est le défi relevé – avec brio, dois-je souligner – par Jean-Hugues Roy dans Les Coops de l’information : petite histoire d’une grande coopérative journalistique, paru début août aux Presses de l’Université du Québec.
Avant de poursuivre cette recension, une mise au point s’impose : je ne peux être totalement objective puisque j’ai moi-même travaillé pendant 10 ans à La Voix de l’Est, en plus d’être, pendant huit de ces dix années, présidente du syndicat représentant ses employés.
Cela dit, c’était un mandat ambitieux que s’était donné l’auteur, professeur de journalisme à l’École des médias de la Faculté de communication de l’UQAM.
Plus de soixante entretiens, consultation d’archives et même un peu journalisme de données : la recherche ayant permis de retracer l’histoire non pas d’un, mais des six quotidiens régionaux de la province est aussi impressionnante qu’exhaustive.
Cette histoire compte de nombreux chapitres, de la création de journaux par les communautés, puis une série de transactions où l’information a semblé prendre un rôle de second plan derrière les visées économiques d’une poignée d’hommes d’affaires.
Malgré toute l’incertitude qui accompagnait chaque changement de propriétaire, les artisans de longue date des six journaux ont vécu chacun de ces bouleversements avec résilience, convaincus de la nécessité d’une information régionale forte. On le sent très bien dans les témoignages de journalistes, cadres, employés de bureau et autres qui se sont racontés à l’auteur.
Pour l’avoir vécu moi-même : c’est difficile de ne pas perdre espoir quand on a l’impression que notre employeur se défait de nous comme d’un vulgaire jouet qui ne l’amuse plus. C’est le sentiment que plusieurs ont eu en 2015 quand Power Corporation, sans crier gare, a cédé ses journaux régionaux à Martin Cauchon, dont on ne connaissait ni fortune ni intérêt à devenir un magnat de la presse.
Le même Martin Cauchon qui, à la manière du devin dans Astérix, s’est présenté en sauveur… pour acculer sa jeune entreprise au bord de la faillite à peine quatre ans plus tard. Jean-Hugues Roy rappelle d’ailleurs, avec un brin d’humour, ses fameux discours debout sur les bureaux, source probable d’un choc de stress post traumatique pour plusieurs.
Je reviens à cette crainte persistante d’une fermeture : pendant des années, voire des décennies, l’arrêt de mort des journaux régionaux était sans cesse annoncé, à la manière d’une épée de Damoclès dont on ne saurait prédire le jour où elle tombera enfin. En dépit de cet avenir incertain, voire de cette mort annoncée, des centaines de personnes ont œuvré chaque jour à créer le meilleur produit possible pour leur communauté respective.
Si bien qu’en travaillant pour l’un ou l’autre des ex de Gesca, puis de Groupe Capitales Médias, on n’occupait pas un simple emploi : pour la plupart d’entre nous, on appartenait à une grande famille dont la mission avait un sens profond. Et ça, Jean-Hugues Roy réussit particulièrement bien à le rendre dans son récit.
C’est cet attachement marqué, peut-être même inhabituel, qui a fait en sorte que les artisans des journaux se sont retroussé les manches, à l’annonce d’une possible faillite, pour sauver l’entreprise. Et c’est là que débute la grande aventure de la coopérative, qui saura en inspirer plusieurs.
À travers l’histoire de ce qu’on connaît aujourd’hui comme les Coops de l’information, l’auteur nous offre donc un exposé sur l’histoire de la presse régionale, mais aussi un cours accéléré sur l’économie des médias, où la chasse aux revenus s’est complexifiée, surtout depuis l’arrivée des GAFAM et des technologies numériques. Il le fait surtout sans complaisance : sauver une entreprise qui compte désormais des centaines de propriétaires n’a pas été une mince affaire, et ça ne s’est pas toujours fait à l’unanimité.
Somme toute, j’ai vécu une ribambelle d’émotions en lisant – en dévorant dis-je – cet essai qui, le temps de 325 pages, m’a rappelé de nombreux souvenirs, aussi bons que mauvais, d’une décennie marquante de ma carrière.
Surtout, j’ai apprécié de découvrir le point de vue de nombreux ex-collègues qui ont traversé les mêmes bouleversements à leur manière.
Résumer cent quarante ans d’histoire en 325 pages est un exploit, écrivais-je en introduction. Lire ces cent quarante ans d’histoire, et revivre du même souffle les quinze dernières, m’a émue de fierté.
Parce que même si je ne suis plus à l’emploi des Coops depuis bientôt quatre ans, cet épisode demeure l’un des plus beaux chapitres de ma vie professionnelle. J’y suis allée pour un emploi : je m’y suis fait des amis et une famille pour la vie.
Longue vie aux Coops!


