L’information régionale, qu’ossa donne? (2017)

Samedi dernier s’est déroulé le tout premier forum montérégien L’Information régionale, qu’ossa donne? organisé par la FPJQ-Montérégie. Un projet sur lequel j’ai planché pendant deux ans en compagnie des autres administrateurs de la section et qui s’est concrétisé grâce à un travail d’équipe formidable.

La rencontre s’est tenue au Centre communautaire de Saint-Bruno-de-Montarville, avec l’objectif de voir échanger journalistes, patrons de presse, observateurs et membres du grand public.

Voici un (très bref) résumé de la demi-journée, forte en réflexions intéressantes.

Sur le rôle de la presse régionale:

Ex-journaliste, la députée caquiste de Montarville, Nathalie Roy, rappelle que les médias sont le contrepoids au pouvoir, même si bon nombre d’élus ne comprennent pas le travail des journalistes. Ceux-ci peuvent poser des questions que certains députés ne peuvent poser.

« J’avais plus de pouvoir dans ma liberté de parole quand j’étais animatrice et journaliste que depuis que je suis députée », affirme celle qui perçoit dans son propre rôle celui d’aider les médias à bien s’acquitter de leur tâche.

Aux yeux de Brenda Shanahan, députée libérale fédérale dans Châteauguay, les médias régionaux permettent à des acteurs ne disposant pas d’une tribune sur le front national de s’exprimer.  La radio et la télévision communautaires ont un rôle de premier plan pour informer, souligne-t-elle.

Des propos qui ont trouvé écho chez ceux de la mairesse de Sainte-Julie et présidente sortante de l’Union des municipalités du Québec, Suzanne Roy. Celle-ci a déploré l’effritement du nombre de voix régionales, qui se traduit par un partage de contenus de moins en moins local. Parce qu’ils s’y reconnaissent moins, il n’est pas étonnant que les gens consultent de moins en moins leurs hebdomadaires, a-t-elle soutenu. Pour pallier au problème, il importe de recréer un lien de proximité avec le public, croit l’élue.

Ce lien a d’ailleurs été transformé avec l’apparition des médias sociaux, a soutenu le maire de Saint-Bruno-de-Montarville, Martin Murray.  « On peut pousser notre information directement, sans intermédiaire. Le journaliste vient poser un certain nombre de nouvelles importantes, qui s’incarnent de façon différente », note-t-il.

Sur le projet de loi 122: 

Le projet de loi, dont un des articles pourrait libérer les municipalités de diffuser leurs avis publics dans les médias imprimés, privant ceux-ci de plusieurs dizaines de milliards de revenus et menaçant de fermeture certains titres.

Les invités n’étaient toutefois pas sur la même longueur d’onde face à la mesure.

Nathalie Roy, elle, reconnaît que la mesure menace la survie financière de certains médias, ajoutant que la CAQ prendrait position afin de maintenir l’obligation des villes à publier des avis publics dans les journaux, car cela aide les médias à survivre. « Les gens doivent savoir ce qui se passent dans leur communauté », ajoute la députée de Montarville, qui perçoit l’étude du projet de loi comme une opportunité de se questionner sur les façons de conserver les journaux locaux,.

Les élus municipaux sont d’un autre avis. Bien qu’en faveur de la survie des médias locaux, ceux-ci allèguent que le financement des médias ne relève pas d’eux exclusivement.

« Est-ce que c’est la responsabilité des villes, à elles seules, de financer les médias? Peut-on obliger les autres palliers de gouvernement à faire de même? » demande Suzanne Roy.

« La crise des médias ne peut pas relever uniquement des municipalités. Notre rôle n’est pas de supporter financièrement des médias, c’est de rejoindre de la façon la plus complète possible les citoyens quand on a une information à leur communiquer », a renchéri Martin Murray.

Sur la captation vidéo et l’enregistrement des séances: 

Là aussi, les opinions ont divergé. Si les journalistes présents se sont tous, ou presque, prononcé en faveur de l’enregistrement des séances, les élus, eux, étaient plus réticents. Ceux-ci plaident pour un encadrement plus serré et ce, afin de limiter les dérapages, comme le cas de Sainte-Marie-Madeleine.

« Les journalistes, contrairement aux citoyens, ont un code de déontologie; ils ne font pas n’importe quoi avec les captations qu’ils font des séances », dit Suzanne Roy.

« Les assemblées publiques ne doivent pas devenir un cirque ou se retrouver dans certaines émissions satyriques, qui ridiculisent les élus », renchérit Martin Murray, ajoutant que des citoyens peuvent être intimidés par la présence de journalistes.

Pierre Saint-Arnaud, journaliste à la Presse canadienne, a toutefois souligné que le Commissaire aux plaintes du MAMOT a récemment rendu une décision permettant aux citoyens de filmer les séances publiques.

Le combat est toutefois loin d’être gagné…

Sur la notion de proximité entre les journalistes et leurs sources:

Trop proches de leurs sources, les journalistes en région? Pour plusieurs patrons de presse,  la proximité tient davantage d’une force que d’une faiblesse.

Un des moteurs du succès des médias locaux, c’est la proximité avec ses lecteurs, ses sources d’information. Il faut toutefois tracer la ligne entre intérêt privé et intérêt public, dit Marc Gendron, directeur de l’information à La Voix de l’Est.

Plus encore,  les médias ultra locaux font partie de la communauté, soutient Éric Aussant, de TC Média. « En étant journaliste, on participe activement à la vie de cette communauté », avance-t-il.

Comme journal, on veut avoir la nouvelle. On n’attend pas nécessairement la conférence de presse, même si les décideurs voudraient qu’on attende la coupe de ruban, note Jean-Luc Lorry, journaliste au Courrier de Saint-Hyacinthe. D’où l’importance de prendre soin des sources sur le terrain.

Bien qu’une certaine proximité avec les sources pourrait mener à des situations où surviennent de potentiels conflits d’intérêts, la déontologie et le professionnalisme des journalistes servent de rempart, note Philippe Clair, propriétaire de l’hebdomadaire Les Versants. « La crédibilité du média relève de l’épaisseur du mur avec les annonceurs et le contenu. La crédibilité du contenu est garante de la survie des médias », ajoute-t-il.

Médias à l’abandon: le triomphe du capitalisme

On sentait que c’était imminent. C’est maintenant officiel. TC Média (Transcontinental) annonce la mise en vente de ses titres québécois et de l’Ontario, à l’exception de quelques-uns, dont le journal Les Affaires.

Cette décision d’affaires a-t-elle un lien avec la future adoption du projet de loi 122, qui libérera les municipalités de leur obligation à publier leurs avis publics dans des médias imprimés locaux? Rappelons-le, la mesure, si elle est retenue par les élus de l’Assemblée nationale, portera un grand coup aux finances des journaux régionaux, qui tirent une bonne partie de leurs revenus des avis publics.

Déjà, la semaine dernière, le groupe s’était délesté de 28 publications dans les Maritimes; l’an dernier, c’étaient les titres de la Saskatchewan.

Actuellement, TC Media emploie environ 1000 personnes dans ses journaux locaux et régionaux québécois.

Qui voudra des hebdos?

Rappelons qu’une purge avait eu lieu en 2014 avec la fin de la guerre des hebdos que s’étaient livrés Québécor et Transcontinental. Une trentaine de journaux avaient été mis en vente; moins de la moitié ont survécu en bout de ligne.

L’occasion s’était présentée il y a trois ans, la revoici. Mais qui voudra acheter un, voire plusieurs, hebdomadaires?

À l’époque, j’avais déjà émis certaines craintes face à la situation, des inquiétudes qui refont surface aujourd’hui:

Or, ce n’est pas d’acheter un média qui coûte cher, c’est de le faire rouler et de le faire prospérer. Et, contrairement à d’autres actifs, la valeur marchande des publications semble diminuer sans cesse.

Qui voudra se porter acquéreur d’une ou plusieurs de ces publications? Qui prendra le risque financier de faire survivre ces hebdomadaires alors que l’industrie des médias au Québec, au Canada et même ailleurs dans le monde semble en crise?

Steve Faguy dresse ici une liste intéressante des (non) acheteurs potentiels. Sa réflexion rejoint la mienne, en tous points.

Certes, plusieurs journaux trouveront preneur, espérons-le. De petits groupes de presse pourraient acquérir quelques titres, à condition qu’ils aient les reins assez solides pour les faire vivre. Des particuliers pourraient aussi tenter la grande aventure. Mais ceux-ci connaîtront-ils, au préalable, le rôle d’un média d’information? Sauront-ils se porter garants d’une information objective et de qualité?

Dans la dépêche, on indique également que les journaux qui ne trouvent pas preneur pourraient être encore édités par Transcontinental. D’accord, mais pour combien de temps? Il va de soi que si l’entreprise souhaite tant se départir de ses titres, qu’elle n’entretiendra pas ses invendus pendant des années, tel un boulet.

En outre, on apprend que « Transcontinental souhaite conclure des ententes avec les acheteurs potentiels pour l’impression et la distribution des journaux vendus. » Ainsi, TC ne souhaite plus éditer ses titres, mais espère que les acheteurs de ses produits lui confient des tâches encore lucratives pour lui.

L’art de déléguer les dépenses en conservant une part de profits, quand on sait que, dans le papier, l’impression et la distribution constitue souvent la plus grande portion des coûts de fabrication.

Ajouter l’insulte à l’injure

Vous aurez compris que je ne suis pas vraiment optimiste quant à la suite des choses. À mes yeux, le président et chef de la direction du groupe, François Olivier a ajouté l’insulte à l’injure en déclarant, dans un communiqué que « la vente de ces actifs à des acteurs locaux représente la meilleure avenue pour contribuer à la pérennité de la presse locale et favoriser une plus grande proximité avec les annonceurs et les communautés desservies ».

Comment cette mise en vente, quand on se doute que ce ne sont pas tous les titres qui seront rachetés, constitue-t-elle une contribution à la pérennité de la presse locale, quand on sait que des voix s’éteindront en région?

En décembre dernier, le même individu, avait affirmé que « bien que son secteur des médias joue un rôle ‘’important’’ dans la société, il n’est pas ‘’essentiel’’ à sa stratégie. »

Considérant l’importance de l’entreprise dans l’industrie de l’information régionale, quel message cette déclaration envoie-t-elle aux employés de ses nombreuses salles de presse?  m’étais-je alors demandé.

Que c’est la rentabilité qui compte, peu importe la vocation. Que l’intérêt public que sont sensés servir les médias n’a que peu d’importance dans l’univers capitaliste dans lequel ils évoluent. Au diable le droit du public à l’information si nous ne pouvons pas nous enrichir grâce à lui, avais-je alors réfléchi.

Et c’est exactement ce qui se produit aujourd’hui. Le triomphe du capitalisme, où la rentabilité prime sur la mission idéaliste  du produit. Paradigme éternel des entreprises de presse privées, qui doivent jongler avec ces deux éléments.

La conclusion de cette mise en vente pourrait donner lieu à un jour très sombre pour l’information régionale. Car c’est surtout par les hebdomadaires que les citoyens vivant hors des grands centres arrivent à s’informer.

J’espère me tromper.

Les quotidiens et les hebdos dans dix ans : halte à la temporalité

Les médias imprimés existeront-ils toujours dans dix ans? Telle était l’objet d’un avant-midi de réflexion portant sur la question aux Assises du journalisme à Tours*, et dont le constat principal fut qu’il serait bien difficile de spéculer sur une décennie alors qu’on ignore ce qu’il adviendra de nos journaux d’ici un ou deux ans.

Plusieurs intervenants sont toutefois d’accord : en raison de leurs plateformes numériques, les médias imprimés devront tôt ou tard laisser tomber la notion de périodicité qui les caractérisent encore aujourd’hui.

« Le problème, c’est que nous sommes encore basés sur une périodicité, souligne Marc Mentré, de l’organisme Journalisme et Citoyenneté. Ce cycle de vie correspond-il encore à quelque chose? »

« Les quotidiens sont d’abord et avant tout des marques, des marques qui travaillent 24 heures sur 24 », soutient Stéphane Frachet, journaliste aux Échos.

« Il faut se demander si un hebdomadaire est quelque chose qui sort une fois par semaine ou si c’est quelque chose qui est lu une fois par semaine? » s’interroge Cyril Petit, rédacteur en chef du Journal du dimanche.

Se recentrer sur l’auditoire

« Ça n’a plus beaucoup de sens de parler de quotidiens, car nous sommes désormais des éditeurs de l’information dénués de temporalité », a renchéri Vincent Preygène, directeur général de WAN-IFRA, l’association mondiale des journaux et des éditeurs de l’information.

Le vrai problème, souligne-t-il ensuite, réside dans le fait que les entreprises de presse se concentrent actuellement sur le support alors qu’ils devraient chercher à créer des liens avec leur auditoire.

Celui-ci suit sur le numérique, mais pas le financement des annonceurs, ce qui créé un déséquilibre financier pour les entreprises de presse. Or, depuis 2015, les abonnements constituent encore la principale source de revenus des médias, mais les entreprises de presse semblent travailler davantage pour leurs annonceurs que pour leur public, déplore Preygène.

Cette obsession de la plateforme épuise les journalistes, soutient David Carzon, qui manquent de temps et d’énergie en raison des compressions subies par les salles de presse depuis les dernières années. « Sortir un journal tous les jours relève du miracle maintenant », affirme le directeur adjoint de Libération.

Pire encore, ces baisses d’effectifs se répercutent sur la qualité du produit offert, et le public n’est pas dupe. « On a perdu de vue les questions les plus importantes. Quel est notre rôle? Quelle est notre plus-value? Qu’est-ce qu’on apporte à la société? » demande-t-il. « C’est d’abord le contenu qui doit être déterminé. Après, on se demandera comment le distribuer. »

Renforcer les marques

Une voie d’avenir concernant le multiplateforme réside dans une meilleure utilisation de chacune, lesquelles n’ont pas toutes les mêmes usages. « Si on jette des articles dans le vide en espérant qu’ils retrouvent les lecteurs, ça ne fonctionnera pas », note Carzon.

« La marque (du média) est concrète, note Carzon. Il faut que le lecteur sache que c’est nous qui avons produit le contenu qu’il consulte, et que ce contenu est en phase avec les valeurs de notre marque. »

Preygène abonde en ce sens. « Le lecteur n’est pas fidèle parce qu’il n’a pas conscience de la marque qui produit les contenus qu’il consomme », résume-t-il.

Les hommes vont plus loin. Pour eux, la marque d’un quotidien doit être représentative du « sens », donc de la raison d’être du média lui-même, son engagement vis-à-vis des lecteurs. « Dans dix ans, sera-t-on encore sur papier ou entièrement numérique? Sera-t-on gratuit ou payant? Demeurera-t-on généraliste ou serons-nous spécialisé? Irons-nous vers la vidéo ou pas? Peu importe ce qu’on choisira de faire, il faut que ça ait du sens », a clamé David Carzon.

D’ailleurs, a complété Preygène, la personnalisation du contenu en symbiose avec la marque, sera ce qui permettra, à terme, de convertir les consommateurs de ces contenus en lecteurs gratuits à des abonnés payants.

« On ne peut pas avoir d’abonnés payants si on n’a pas d’abord une offre gratuite intéressante pour les attirer. Mais si on ne commence pas à s’y pencher rapidement, on se tire dans le pied en continuant d’offrir un print payant et le même contenu gratuitement online, souligne Éric Mettout, directeur adjoint de la rédaction chargé du numérique à L’Express. C’est une erreur historique d’avoir permis la gratuité, mais encore plus de ne pas avoir tout balancé sur le numérique plus tôt. »

Médias sociaux : monter à bord du train

Les médias ont par ailleurs complètement raté le train avec l’arrivée des médias sociaux, il y a près d’une décennie. Plutôt que de d’abord les utiliser comme moyen d’échanger avec leurs publics, ils s’en sont servis comme d’un canal de diffusion unilatéral.

« Il faut repenser la relation avec le lecteur, et comprendre qu’elle s’effectue dans les deux sens. Le lecteur doit sentir qu’il a du poids », rappelle Carzon.

Valeur ajoutée

À terme, pour à la fois cimenter la relation avec les auditoires et pour donner une valeur ajoutée aux marques médiatiques, les entreprises de presse doivent valoriser leurs contenus. Cela passe par l’abandon de certains contenus moins « payants » et par l’automatisation de certains processus qui libéreraient des journalistes pour aller sur le terrain.

Dans un autre ordre d’idées, la concentration de la presse semble inévitable aux yeux de Preygène. Comme les investissements publicitaires dégringolent, que des abonnés quittent au profit de plateformes gratuites et que 80% des revenus de la publicité sont désormais captés par les géants du Web, il faut se consolider et trouver des substituts à cette absence de recettes, estime-t-il.

Les compressions dans les salles de presse devraient toutefois ralentir, puisqu’un seuil critique a été atteint. « Nous sommes rendus à un point où on ne peut plus couper », croit M. Preygène.

« Il faut se recentrer sur notre rôle, qui doit d’être utile et être plaisants à lire, indique Jean-Pierre Vittu de Kerraoul, PDG de Sogemedia. Nous nous devons d’avoir une capacité éditoriale suffisante pour offrir un bon contenu. »

* Ce voyage a été réalisé grâce à une aide financière de Les Offices jeunesse internationaux du Québec.

2007-2017 : le grand bouleversement

Avant de se pencher sur le virage de l’information dans dix ans, les Assises du journalisme à Tours* ont jugé bon de faire un bilan sur l’évolution des médias au cours de la dernière décennie.

Cette période en a été une d’expérimentation, estime-t-on plus que tout. Plusieurs innovations ont vu le jour, se sont éteintes, ont survécu. L’échec fait partie de l’expérimentation d’ailleurs.

Selon plusieurs observateurs, l’arrivée des médias sociaux et des téléphones intelligents a complètement révolutionné la manière de créer, de diffuser, mais surtout de consommer l’information, avec ses avantages et inconvénients.

En revanche, la popularité de certains nouveaux sites d’information, exclusivement en ligne et appelés pure players par l’industrie, ne se dément pas, et est bon signe pour les médias. « On a réussi à casser le sentiment de fatalité à l’endroit des médias, a expliqué Pierre Haski, cofondateur de Rue89, un pionnier du genre. On a prouvé que le journalisme et l’information sont loin d’être morts. »

Aux yeux de Géraldine Mulhmann, professeure et journaliste, l’avènement d’Internet représentait une opportunité sans précédent pour raconter des histoires, ce qui pour elle est le rôle fondamental des journalistes. « Le narratif permet le factuel », a-t-elle souligné.

Le smartphone est la première porte d’entrée vers l’information en France, a-t-on appris. Or, même si le numérique gagne en popularité à une vitesse fulgurante, le papier demeure encore la source de revenus la plus importante pour les médias qui œuvrent sur les deux plateformes, a indiqué Jacques Rosselin, entrepreneur et créateur de Courrier international, qui dirige également l’École de formation en journalisme. Bernard Poulet s’était ainsi trompé en annonçant la mort du journal imprimé.

De plus, malgré les difficultés financières de la presse, les grandes marques (titres) demeurent les sites d’information les plus fréquentés, signe de leur standing et de leur crédibilité auprès du public.

L’apparition des blogues au milieu des années 2000 a aussi permis de renverser le modèle d’affaires des médias. Jusqu’alors un canal de communication à sens unique, ils sont devenus des tribunes permettant un dialogue entre journalistes et lecteurs, permettant des contenus plus riches et représentatifs de chaque couche de la société.

Ce journalisme participatif a également permis, dans certains cas, de renforcer la confiance du public envers les médias.

Dérapages

Or, le tout a fini par déraper parce que les opérateurs de médias sociaux et les entreprises de presse n’ont pas prévu que ces plateformes deviendraient des champs de bataille idéologiques, relève Haski, qui qualifie le Web de « fachosphère ». L’existence des trolls est la défaite idéologique, technique et éditoriale des médias face aux plateformes sociales. Muhlmann parle même d’une « machine d’opinion incontrôlable ».

Agnès Chauveau, directrice déléguée à la diffusion et à l’innovation à l’Institut national de l’audiovisuel, explique que parmi les transformations profondes provoquées par le Net, la déhiérarchisation de l’information a déstructuré le débat public. Celui-ci est maintenant déterminé par les réseaux sociaux et les algorithmes qui régissent ceux-ci.

Ont également proliféré les fausses nouvelles et informations erronées, poison auquel on croyait que la vérification et la rectification seraient l’antidote.

Les nouvelles technologies ont par ailleurs précipité le traitement de l’information, rendant celle-ci plus à risque d’être erronée et surtout, superficielle. Cette dictature du direct, du réactif et de l’instantané a modifié profondément les conditions d’exercice du métier et change le rapport au réel, indique Muhlmann.

Fondateur du magazine papier trimestriel XXI, Patrick de St-Exupéry croit au slow news et se méfie des nouvelles technologies en raison de leur caractère éphémère. Il qualifie de « ruée vers l’or » l’empressement des entreprises de presse à se précipiter sur chaque nouvelle plateforme sans se questionner si elles parviendront ainsi à rejoindre leur public. « La technologie n’est pas le journalisme, a-t-il dit. Le journalisme, est-ce le papier ou l’écran? Non. Pendant dix ans, nous avons réduit le journalisme aux technologies, aux canaux de communication, tout ça plutôt que de valoriser davantage le contenu. »

Haski abonde dans ce sens. « Il y a la nécessité de mettre le journalisme au cœur de nos pratiques en choisissant l’outil qui nous semble le plus approprié pour le faire », a-t-il affirmé.

Le mythe de la gratuité

Le concept de la gratuité a été vivement vilipendé par les intervenants du panel. « À partir du moment où on entre dans la logique de la gratuité, l’information n’a plus de valeur », a clamé Patrick de St-Exupéry, qui croit que les médias sont arrivés à la fin du cycle de la gratuité, une « idée folle » selon lui.

« L’information a une valeur; elle le fruit d’un travail, de compétences. Elle est destinée à un auditoire, à une clientèle. Ce n’est pas rien », a-t-il martelé.

D’ailleurs, la monétisation des contenus passe de moins en moins par la publicité, ont souligné plusieurs intervenants. Ce serait faire fausse route de croire encore qu’information et publicité sont indissociables pour survivre.

Pour être viables, les médias devront être financés par leurs auditoires, indique Mme Chauveau, ce qui obligera les plateformes à offrir du contenu à valeur ajoutée.

* Ce voyage a été réalisé grâce à une aide financière de Les Offices jeunesse internationaux du Québec.

Le profit vs. la raison d’être

Le grand patron de TC Transcontinental ne se doutait pas qu’une simple déclaration au milieu d’une longue allocution allait susciter un tel tollé.

Plus tôt cette semaine, François Olivier affirmait que « bien que son secteur des médias joue un rôle « important » dans la société, (…) il n’est pas « essentiel » à sa stratégie. »

Une déclaration reprise par Julien Arsenault de La Presse canadienne, ici.

Certes, il n’a pas été question pour TC de se défaire de ses titres médiatiques – l’entreprise a d’ailleurs récemment acquis les publications économiques du groupe Rogers-, mais plutôt que comme ceux-ci représentaient une très faible part des revenus de l’entreprise, qu’ils n’étaient plus indispensables à son succès économique.

Et pour preuve, rapporte Arsenault:

Au cours de la dernière année, l’entreprise a licencié plus de 100 personnes, notamment au Québec, en fermant des journaux en Saskatchewan et dans les Maritimes ainsi qu’en éliminant des postes de représentants publicitaires. De plus, son journal spécialisé Les Affaires passera de 42 à 28 numéros par année. Au cours de l’exercice 2016, le déclin des recettes s’est poursuivi dans le secteur médiatique de Transcontinental. Elles ont fléchi de 17,1 %, ou 64,3 millions, pour s’établir à 312,3 millions.

Entre vous et moi: si j’étais journaliste pour TC, je serais perplexe. Certains ont carrément interprété ces propos comme une invitation à regarder ailleurs…

Quel message cette déclaration envoie-t-elle aux employés?

Que c’est la rentabilité qui compte, peu importe la vocation. Que l’intérêt public que sont sensés servir les médias n’a que peu d’importance dans l’univers capitaliste dans lequel ils évoluent. Au diable le droit du public à l’information si nous ne pouvons pas nous enrichir grâce à lui.

Ce n’est certainement pas ce que voulait dire M. Olivier lorsqu’il a pris la parole, j’en conviens. Mais comme bon nombre de patrons de presse, il est d’abord un gestionnaire: plus que les textes, ce sont les chiffres qui suscitent son intérêt.

Ce qui est aussi ironique, c’est que TC Média, avec d’autres partenaires tels que Groupe Capitales Médias et Le Devoir, pour ne nommer que ceux-là, font des représentations auprès de Québec dans l’espoir d’obtenir une aide financière sur cinq ans pour les aider à assurer une transition vers le numérique.

En affirmant que ses médias d’information ne sont pas « essentiels » à l’avenir de son entreprise, M. Olivier s’est-il tiré dans le pied? Poser la question, c’est y répondre.

Voilà donc une énième démonstration du problème fondamental des entreprises de presse: le profit vs. la raison d’être. Comment espérer poursuivre la mission quand celle-ci est constamment compromise par les résultats financiers? Quand l’épée de Damoclès de la rentabilité motive ses orientations?

On le sait: l’information n’est pas sexy. Le divertissement l’est. Certains médias parviennent à jongler avec ces deux types de contenus, la rentabilité de l’un compensant pour le coût de l’autre.

Mais de grâce, n’attendons pas que l’information soit en voie d’extinction avant de se souvenir de son utilité…

Correspondances à la relève

Récemment, la FPJQ-Montérégie recevait la journaliste d’expérience Josée Boileau, qui vient de faire paraître son essai Lettres à une jeune journaliste. La vidéo de cette rencontre se trouve ici.

J’ai eu le plaisir de lire le court ouvrage. Mme Boileau met le doigt  sur les bobos du journalisme, mais souligne aussi à gros traits l’idéalisme qui attire toujours la relève vers cette profession, un idéalisme qu’il faut conserver pour survivre dans un métier parfois sans pitié pour ceux qui l’exercent.

Dans le ton de la confidence, évitant toute condescendance, l’auteure dresse un portrait réaliste et juste de la réalité des médias. À un point tel qu’on réalise que la fameuse « crise » des médias semble dater depuis toujours et qu’elle accompagne les journalistes au quotidien alors que le métier évolue à vitesse grand V. « Quand je suis arrivée, personne n’embauchait, se souvient-elle. Ce n’était pas un métier d’avenir. » Ça vous sonne une cloche?

Défaitiste, Mme Boileau? Pas du tout. Optimiste, même. Malgré la réalité morose qui peut teinter notre vision du métier, une fois les deux pieds dedans, l’auteure convainc ses lecteurs que l’aventure en vaut encore la chandelle, ne serait-ce que pour la mission de service public qui doit motiver les journalistes, dont l’allégeance doit se tourner vers le public.

Beaucoup plus aurait pu être dit au cours de ces correspondances à la relève, mais l’auteure a choisi de se concentrer sur les enjeux propres au métier de journaliste, bien qu’elle aborde brièvement d’autres réalités, telle la conciliation travail-famille.

Bref, Lettres à une jeune journaliste constitue une excellente introduction à celle ou celui qui s’intéresse au journalisme. Mais le livre peut aussi intéresser les plus expérimentés qui y trouveront de quoi entretenir leur flamme.

Régions: la transparence « Saran Wrap »

Hier, la FPJQ, section Outaouais, dénonçait l’exclusion de cameramen et de journalistes de TVA Gatineau-Ottawa et de Radio-Canada Ottawa-Gatineau d’une rencontre tenue plus tôt cette semaine avec le premier ministre du Québec, Philippe Couillard.

« La rencontre, tenue en marge d’une annonce en matière d’éducation et de santé, visait à donner aux médias régionaux l’occasion de discuter des enjeux touchant la région », peut-on lire dans le communiqué.

Comme journaliste, on ne peut s’empêcher de sourciller. Celui qui nous avait promis, à son élection de 2014, d’être « le gouvernement le plus transparent de l’histoire », a la transparence plutôt élastique. Ou hermétique, pour citer le collègue Martin Guidon. Aurait-on affaire à un premier ministre Saran Wrap?

La volonté d’entretenir les médias d’enjeux locaux est fort louable; il est également tout aussi louable de laisser la parole aux plus petits joueurs; ça l’est un peu moins de tenir des antennes régionales à l’écart sous prétexte qu’elles sont affiliées à un média national.

Cela démontre la méconnaissance du premier ministre et, par affiliation, du gouvernement, du paysage médiatique québécois. Un média n’est pas un réseau, et l’inverse est aussi vrai.

Comme la section régionale de la FPJQ l’énonce, cette méconnaissance est surtout nuisible pour les publics en région, particulièrement ceux qui ne s’informent que par la télévision.

Une opération de communication a toujours intrinsèquement un de ces deux objectifs: diffuser une information qui nous avantage et/ou tenter de distraire les médias d’une information qu’on aimerait bien camoufler car elle nous désavantage.

Comme le cabinet a convoqué cette rencontre pour traiter d’enjeux régionaux, on considère que le gouvernement souhaitait faire bonne figure dans son engagement envers lesdits enjeux et transmettre de l’information importante à la population locale.

Alors, en excluant certains médias, ne se tire-t-il pas dans le pied dans sa quête de rejoindre le plus grand nombre de personnes possibles pour faire passer son message?

Outre cette maladresse, que l’équipe du premier ministre a promis de revoir à l’avenir, quelque chose me chicote. Comment les autres journalistes ont-ils réagi devant l’expulsion de leurs collègues?

Comme je n’étais pas là, je ne peux pas présumer de ce qui s’est produit ensuite.

Mais j’ai pour dire que quand il n’y a pas d’exclusivité à avoir, la solidarité journalistique est de mise.

Et si les journalistes, en soutien à leurs collègues, avaient boycotté la rencontre? Et s’ils avaient refusé d’y prendre part tant que les exclus n’étaient pas bienvenus?

Certes, il faut des couilles pour tenir ainsi tête à une source, d’autant plus importante que c’est le premier ministre lui-même. On comprend aussi que les impératifs des médias, qui sont d’avoir la nouvelle à tout prix et de ne rien laisser filer entre les mains de la concurrence, compliquent grandement un tel coup d’éclat.

Mais en ne réagissant pas au sort d’un collègue, le rapport de force entre les médias et leurs sources s’affaiblit.

À cogiter.

La rentrée des médias étudiants – mon hommage

Ça sent la rentrée… Pourquoi ne pas vous entretenir aujourd’hui de médias étudiants?

Les stations de radio des cégeps et universités, tout comme leurs journaux, sont l’une des meilleures écoles pour apprendre le métier, car on est tout de suite immergé dans le bain.

Des années plus tard, nombreux sont les journalistes professionnels qui conservent un bon souvenir de leur passage dans un média sur le campus.

C’est là qu’on apprend sur le tas, bien qu’on ait des croûtes à manger jusqu’à la retraite à mon avis. C’est là qu’on commet des erreurs parfois bêtes, parfois assorties d’une grande leçon, même si de devenir un « professionnel » ne nous met pas à l’abri des bourdes.

Surtout, démodée l’idée que les médias étudiants sont inintéressants. De plus en plus, ces apprentis-reporters réalisent des reportages qui ont parfois l’étoffe de ceux qu’on retrouve dans les médias professionnels. Il est déjà arrivé, d’ailleurs, que ces derniers s’inspirent de ce que font les étudiants, voire que leurs histoires donnent lieu à des reportages défrayant la « vraie » manchette.

Quelques exemples:

  • Le scandale des primes versées par les universités à certains professeurs pour les attirer dans leur établissement et ce, en pleine période de compressions; révélé par Montréal Campus et repris par Le Devoir, entre autres;
  • Des failles dans la réglementation des stationnements de l’Université de Sherbrooke ouvrent la porte à des contestations des constats d’infraction, rapporté par La Tribune après que le tout fut dévoilé dans Le Collectif, forçant la direction de l’université à revoir sa politique;
  • Une série de vols de minéraux dans un pavillon de l’Université Laval, dossier suivi de près par Impact Campus et ayant attiré l’attention du quotidien Le Soleil;
  • Et j’en passe. Beaucoup.

Bref, nos médias étudiants sont non seulement d’importantes écoles pour nos futurs journalistes, ils sont aussi des sources d’information et des plateformes de diffusion à part entière. Ça vaut la peine de s’y attarder.

Ce qui m’amène à un autre fabuleux exemple dont j’ai pris connaissance aujourd’hui. BuzzFeed fait état de cette sordide histoire où une université contestera devant les tribunaux leur obligation de fournir à son journal étudiant des documents traitant d’un enseignant.

Selon le média, une enquête concernant des allégations d’attouchements sexuels commis par un enseignant sur plusieurs élèves aurait été menée dans le plus grand secret. Une entente survenue entre l’établissement et son employé stipule que celui-ci pouvait éviter que ne s’ébruite l’affaire en quittant ses fonctions.

Toujours selon BuzzFeed, le journal étudiant Kentucky Kernel aurait été ensuite approché par un représentant de deux élèves concernés pour lui faire part de l’histoire. Le média a donc fait une demande d’accès aux documents publics à ce sujet auprès de l’université, qui n’a fourni que les documents concernant l’entente et la démission de l’enseignant. Rien à propos de l’enquête et des allégations y ayant mené.

Le journal s’est donc tourné vers le procureur général du Kentucky, qui a lui donné raison. Mais plutôt que de remettre les documents au journal, l’université a choisi de contester cette décision devant la cour.

« Notre université ne peut pas, et ne devrait pas décider quand il est approprié de violer la confiance et l’intimité d’une victime en dévoilant son identité et les détails de sa situation à quiconque », a-t-on plaidé pour justifier le recours.

Pourtant, dans les cas judiciaires, il n’est pas rare que les journalistes aient accès au nom des victimes. Celui-ci étant généralement protégé par une ordonnance de non-publication ici, ils parviennent à faire une nouvelle sans dévoiler l’identité de toutes les parties.

Le Kentucky Kernel a par ailleurs obtenu les documents autrement. Selon BuzzFeed, une dizaine d’histoires (que je n’ai pas toutes lues) ont été publiées à ce sujet, dont une qui révélait que le professeur a aussi fait l’objet d’une enquête pour avoir fabriqué de toutes pièces des données qu’il a ensuite utilisées pour un projet de recherche international.

On comprend que l’université, pour sauver son image, souhaite enterrer l’affaire et faire comme si rien ne s’était produit. Mais elle envoie un bien mauvais message en tentant de museler son média étudiant – qui après tout est un média comme les autres.

Je lève mon chapeau bien bas à la rédactrice en chef et aux responsables du Kentucky Kernel, qui ont refusé de plier devant la pression. Les artisans de ce média ont fait preuve de beaucoup de courage.

Certains collègues professionnels devraient s’en inspirer.

Alors, à tous ces journalistes, non pas en devenir, parce qu’ils le sont déjà un peu: bonne rentrée!

Québec au secours de la presse écrite

Hier, la Fédération nationale des communications a milité pour un financement de l’État auprès des médias écrits. Cette conférence de presse découle du colloque que la cellule syndicale avait organisé le mois dernier, dans le cadre de la Journée internationale de la liberté de presse. La firme MCE Conseils y avait alors présenté une étude qui faisait état des difficultés économiques de l’industrie des médias.

Dans cette foulée, l’Association des journalistes indépendants du Québec avait déposé un mémoire prônant l’intégration des médias d’information à la Politique culturelle du Québec, jugeant que l’information, au même titre qu’une chanson ou une oeuvre d’art, était un produit culturel témoignant de notre patrimoine collectif et qu’en ce sens, elle devrait être assujettie au même genre d’aide financière.

Ainsi, la FNC réclame de l’État trois mesures transitoires, telles un crédit d’impôt de 25% sur la masse salariale, qui grimperait à 35% pour les médias régionaux, l’adaptation des stratégies publicitaires pour faire face aux gros joueurs du Web, de même que l’ajout de 3$ au Plan culturel numérique du Québec. On souligne qu’ailleurs dans le monde, des gouvernements ont choisi de soutenir leurs médias, et de façon plus importante qu’ici.

Mesures transitoires, donc, parce qu’elles ne doivent pas soustraire les patrons de presse à leurs responsabilités d’investir et de maintenir les médias, rappelle-t-on.

La présidente de la FNC, Pascale St-Onge, rappelle qu’une société démocratique en santé est pourvue de divers médias  et que ceux-ci doivent avoir les ressources et les moyens d’informer adéquatement la population. Avec la compétition d’Internet, les médias traditionnels qui n’ont pas fait le saut vers le numérique ont du mal à garder le rythme, soutient-elle.

Mais pourquoi uniquement la presse écrite? Il est vrai que le papier est un support en déclin, que les coûts reliés à l’impression sont les plus importants pour un journal, que les revenus publicitaires y dégringolent et que ce type de média perd des lecteurs à la vitesse de l’éclair. Tout autant de conditions pour expliquer la fonte des emplois dans ce secteur.

Le président directeur général de Groupe Capitales Médias, abonde en ce sens. Comme d’autres représentants de l’industrie de la presse écrite, il dénonce aussi les coûts astronomiques des redevances au recyclage que les médias doivent verser aux municipalités.

Si plusieurs sont en faveur de ces propositions, il importe de rappeler que d’autres sont frileux à l’idée que l’État finance, d’une façon ou d’une autre, les activités des médias, indépendance oblige.

Cela dit, l’unanimité semble impossible à atteindre quand on se penche sur les différentes manières de sortir les médias de leur état de crise. Un réinvestissement massif par les entreprises de presse elles-mêmes semble utopique alors que, pour rester à flot, elles rationalisent leurs salles de presse et misent sur des alternatives hybrides, comme la publicité native. Il est aussi peu probable que les annonceurs reviennent massivement vers les médias traditionnels alors qu’avec le Web, ils bénéficient d’une visibilité à moindre coût, voire gratuite, en plus d’un contact direct avec leur auditoire. Et que dire du public qui n’a pas intérêt à payer alors que la nouvelle se trouve ailleurs gratuitement?

Il semble que la FNC ait oublié une suggestion très importante dans sa liste de souhaits à l’État, et qui permettrait peut-être, à moyen ou long terme, de réunir des conditions gagnantes pour renflouer les coffres de l’information. Et si l’État commençait simplement par rééduquer la population à l’importance et au rôle de la presse?

Quel avenir pour le 4e pouvoir?

Mardi, dans le cadre de la Journée internationale de la liberté de la presse, avait lieu à Québec le colloque « L’information: le 4e pouvoir sous pression », organisé par la Fédération nationale des communications, en collaboration avec la Fédération professionnelle des journalistes du Québec, le Conseil de presse du Québec et le Centre d’études sur les médias.

Journalistes, syndicats, patrons de presse, chercheurs, enseignants, étudiants et observateurs du journalisme se sont réunis pour tenter de répondre aux questions suivantes: quelles sont les menaces pour la qualité de l’information dans les médias québécois et quelles seraient les solutions pour se sortir de la crise?

Il ne manquait que des représentants du grand public pour avoir touché à tout. Un son de cloche provenant de l’extérieur aurait pu apporter un petit quelque chose de plus à cette journée déjà fort chargée, mais qui aurait permis de voir la situation d’une toute autre perspective.

Les médias en état de crise

Le financement est le nerf de la guerre, évidemment, alors que les entreprises de presse redoublent d’ingéniosité pour diversifier leurs revenus qui se raréfient. Un « jeu dangereux » qui pourrait nuire à la crédibilité des médias, selon Paule Beaugrand-Champagne, présidente du Conseil de Presse.

« Ce n’est pas juste une question d’entrepreneurs privés. C’est une question sociale et politique  qui concerne tout le public », a-t-elle clamé.

La parole a ensuite été offerte aux chercheurs Pierre Trudel et Judith Dubois. Le premier est venu traiter des transformations de la régulation de l’information, qui est de plus en plus dictée par les technologies et le marché que par les normes sociales et l’État.

La seconde a abordé les différents facteurs d’influence sur la qualité de l’information tels que relevés par une centaine de journalistes. La diminution des ressources humaines, matérielles, financières et temporelles, les conditions de travail de plus en plus précaires et la concentration des médias ont selon les répondants une incidence négative sur la qualité de l’information. « L’expression faire plus avec moins et ce, de plus en plus vite, revient sans cesse », a commenté la professeure. En contrepartie, les innovations technologiques sont perçues comme des outils permettant aux journalistes d’accomplir encore mieux leur travail en plus de pouvoir interagir davantage avec le public.

La qualité de l’information est, selon les journalistes interrogés, déterminée notamment par la qualité de la recherche et de l’écriture de même que la clarté de l’information et le respect de la déontologie journalistique.

Pierre C. Bélanger a ensuite animé les quelque 100 participants avec une présentation sur la « net-amorphose » des médias, qui aurait été prévisible dès l’avènement d’Internet au début des années 1990. Le professeur titulaire s’est aussi fait l’avocat du diable quant à la menace d’extinction des médias traditionnels, rappelant que la mort de la presse, des tablettes, de la radio, des médias sociaux et de Facebook avaient été annoncées sans que cela ne se produise.

Il conseille aux journalistes et patrons de presse de s’inspirer de ce que ceux qui ne fréquentent pas de médias consomment en termes de contenus. « Ce n’est pas vrai que parce que tu fais quelque chose, que ça va trouver preneur », résume-t-il.

Renaud Carbasse, de l’Université Laval, a pour sa part parlé des nouveaux médias qui émergent alors que même les gros joueurs peinent à tirer leur épingle du jeu. « Ces nouveaux acteurs offrent un nouvel angle et cherchent à compléter l’offre médiatique en apportant de nouveaux types de contenus », a-t-il affirmé. Selon lui, les médias émergents prennent davantage de risques malgré leurs moyens plus limités et sont en ce sens un laboratoire intéressant pour de nouvelles avenues médiatiques.

La table était mise pour la suite. Bien que fort intéressante et instructive, cette première demi-journée a surtout servi à dresser des constats de la situation actuelle, que les acteurs du monde des médias connaissent déjà bien. Il aurait été agréable de passer plus vite aux solutions et aux interventions pratiques.

Tir groupé contre les géants

Plusieurs intervenants ont identifié Facebook et Google comme les principales menaces à la pérennité de l’information. Grâce à un algorithme reconnaissant les préférences des Internautes, ces deux géants du Web peuvent proposer à leurs utilisateurs des contenus qui cadrent avec leurs intérêts, et ainsi générer d’importants revenus publicitaires sans pour autant verser de redevances.

Les contenus médiatiques perdent leur valeur marchande, a rappelé Nellie Brière, consultante en stratégie de communications numériques et médias sociaux. Selon elle, il faut apprendre à comprendre ces algorithmes et les déjouer, mais surtout, se montrer plus fermes envers ceux qui les mettent en place en réclamant qu’ils paient leur juste part.

Directeur général de la firme MCE Conseils, Claude Dorion est venu présenter une étude comparative du financement des médias. Plusieurs pays d’Europe investissent en effet dans leurs entreprises médiatiques ou financent l’abonnement de certaines tranches de la population. À titre d’exemple, la Finlande investit 92$ par habitant pour l’information alors que le Canada n’injecte qu’un maigre 3$, en moyenne.

« Ça va prendre des décisions courageuses », a annoncé le conférencier, pour aborder différentes pistes de solutions pour amoindrir ce qu’il appelle « le glissement des revenus entre des producteurs de contenus vers les opérateurs de contenants ». Il propose notamment d’élargir les redevances versées aux télédiffuseurs à toutes les entreprises médiatiques, de taxer les services internet et l’achat de certains équipements électroniques ainsi que de taxer les entreprises qui utilisent les infrastructures médiatiques. Des crédits d’impôt sur la masse salariale des médias, qui pourrait être plus grande pour les médias régionaux et l’intégration des médias d’information dans le Plan culturel numérique du Québec ont aussi été avancés comme alternatives.

Taxer Google et Facebook serait la solution directe et logique, avance M. Dorion, mais il s’agit là de tout un défi politique. « Tôt ou tard, les Netflix, Google et Facebook devront s’impliquer », croit-il cependant.

Pour l’intervention de l’État

Plusieurs invités ont exprimé le souhait que l’État intervienne financièrement auprès des médias. Certains réclament une aide financière directe, d’autres des crédits d’impôt sur les emplois. Mais tous s’entendent pour dire que cette aide ne doit pas mettre en péril l’indépendance journalistique.

Qu’importe si les journaux disparaissent, c’est l’information qui doit survivre, a lancé Claude Gagnon, président directeur général de Groupe Capitales Médias, qui justifie la situation actuelle par le fait que les modèles d’affaires n’évoluent pas au même rythme que la consommation de l’information.

Pour sa part, Éric Trottier de La Presse était le plus tiède à l’idée d’obtenir des subventions. « Si c’est pour maintenir des vieux modèles, c’est une mauvaise idée. Il faudrait que cela nous aide à nous transformer », a-t-il allégué, rejoignant les propos de Sylvia Cerasi de TC Média, qui affirmait quelques minutes plus tôt que des crédits d’impôt pour financer le virage technologique seraient bienvenus.

La présidente de la FPJQ, Lise Millette, a pour sa part soutenu que si aide de l’État il y a, il faut que cette aide soit pluraliste pour ne pas freiner l’innovation des médias, pour éviter de financier les missions de certains médias au détriment de d’autres. Qui plus est, cette aide financière serait-elle perpétuelle? Elle en doute: « les médias doivent parvenir eux-mêmes à diversifier leurs revenus. L’État ne doit pas devenir le deuxième panier dans lequel on met tous nos oeufs. »

Le président de l’Association des journalistes indépendants du Québec, Simon Van Vliet, a de son côté avancé qu’une aide financière aux médias est réaliste et nécessaire. Comparant un reportage à une oeuvre d’art, parce que l’information fait partie de notre culture, il a proposé d’élargir le modèle de financement culturel existant et d’y intégrer les médias.

Des journalistes mi-humains, mi-robots

L’idéal du journaliste multitâche a été abordé au cours du colloque. Plusieurs représentants syndicaux et des médias ont fait valoir que maintenant, les journalistes doivent savoir travailler sur toutes les plateformes, rapidement.

Du côté des journalistes, cette façon de faire nuit à la qualité de l’information, car le reporter investit un peu de temps sur chaque version plutôt que d’en développer une seule. « Réécrire trois fois la même histoire nous empêche d’arriver à un produit plus approfondi et plus intéressant pour le lecteur », a fait valoir Valérie Lessard, journaliste au Droit.

« Qui embrasse trop mal étreint. Il y aura un moment où la qualité du produit va se ressentir », a renchéri David Savoie, de Radio-Canada, qui prône une certaine spécialisation tant dans la couverture de l’actualité que dans les plateformes à maîtriser.

Les dirigeants de presse, confrontés à la question, ont tenu à se faire rassurants. Ils se disent pleinement conscients que les journalistes sont des humains, pas des robots. « Un journaliste doit être capable de tout faire, mais il ne peut tout faire en même temps », a souligné le directeur du Devoir Brian Myles.

Enfin, la précarisation des emplois a été soulevée. « Il n’y a jamais eu de cadre de négociation collective qui garantit des conditions aux pigistes, qui voient celles-ci se détériorer », a déploré M. Van Vliet.

Le fait que les jeunes journalistes soient toujours les premiers à faire les frais des compressions a aussi été noté. Et pourtant, la relève est un vent d’air frais qui doit faire sa place dans l’industrie. « Le statut de précaire n’est pas bon pour l’entreprise, parce que quand un journaliste surnuméraire quitte, l’expérience qu’il a acquise quitte aussi et n’est pas remplacée par le journaliste débutant qui finira par venir faire ses armes », a illustré M. Savoie.

Pour en savoir plus:

Aide étatique souhaitée pour les médias traditionnels

L’État doit-il soutenir les médias d’information?

Vidéo récapitulative du colloque