Les médias doivent-ils tout montrer?

Ce matin, à la suite du terrible attentat du marathon de Boston, Richard Hétu partage la une du Boston Globe. (On peut la voir ici – coeurs sensibles, s’abstenir.)

Évidemment, quand ils rapporte une nouvelle, les journalistes aiment pouvoir démontrer leurs dires. Leur public aussi. Comme l’a dit si bien Yvon Deschamps, « on ne veut pas le savoir, on veut le voir ».

C’est pourquoi, quand un accident mortel survient, nous sommes ravis (ravis étant ici un mot relatif) de pouvoir diffuser une capture d’image de la (des) voiture (s) démolies; quand il y a un incendie, nous souhaitons pouvoir avoir du visuel de l’édifice en flammes, où à tout le moins, en cendres.

Ce n’est pas une forme de curiosité morbide que de vouloir montrer les choses telles qu’elles se sont produites. C’est bien connu, une nouvelle a beaucoup plus d’impact quand elle est soutenue par des éléments visuels ou audiovisuels, particulièrement dans le cas des drames humains de ce genre.

Or, la une du Boston Globe est quelque peu dérangeante en ce sens où on y voit une femme en sang. Certes, le cliché est fort et démontre toute la violence de l’événement, mais était-ce trop en montrer?

Oui et non.

Généralement, les photos de presse servent à illustrer, sans les mots, ce qui s’est passé lors d’un événement. Elles permettent de transmettre l’émotion, la force, l’atmosphère et ce, de manière beaucoup plus percutant que les mots, aussi talentueux soit le journaliste.

Dans le cas de l’accident mortel de Roxton Falls que j’ai récemment couvert, le photographe a pris plusieurs clichés du véhicule accidenté. Sur plusieurs, on pouvait voir une flaque de sang à l’intérieur de l’automobile. Puisqu’il n’était pas nécessaire d’aller aussi loin pour témoigner de la force de l’impact, il a été choisi d’écarter ces photos.

Si on revient à la une du quotidien bostonien, il est vrai qu’une photo de victimes ou de gens visiblement très bouleversés ou en état de choc aurait pu traduire tout aussi bien ce qui s’est passé, sans tomber dans le trop choquant ou le trop répugnant.

Jack Shafer (traduit sur Slate.fr)  liste plusieurs raisons qui expliquent la frilosité, somme toute assez récente, des médias à publier certaines photos:

Cette répugnance à montrer et à regarder des photos journalistiques représentant des morts est curieuse pour deux raisons: tout d’abord, puisque nous acceptons de montrer et de voir un si grand nombre d’images explicites de la mort dans l’art, au cinéma, à la télévision et sur Internet, pourquoi refusons-nous de les montrer et de les voir dans les journaux? Et puisque nous acceptons de regarder, de lire et d’écouter des informations sur la mort, pourquoi refuser de voir ces mêmes morts en photo?

Parce que les photos de gens morts ou mourants représentent de vraies personnes et des événements réels. Quand une image d’actualité fonctionne, elle pénètre, elle s’attarde, elle force notre attention à se tourner vers l’événement mortel qu’elle représente. Quand une image d’actualité fonctionne, elle ne disparaît pas quand nous reposons le journal, que nous éteignons la télé ou que nous nous déconnectons d’Internet. C’est sans doute beaucoup trop intrusif pour la plupart des gens.

Cette répugnance s’explique aussi parce que montrer la photo d’un mort ou d’un mourant représente une invasion de la vie privée. À mesure que les médias d’information se sont faits plus omniprésents et les canaux de transmission des informations plus immédiats, l’obligation éthique de respecter la vie privée individuelle est devenue plus difficile à faire respecter. L’inquiétude suscitée par le voyeurisme, le respect de la vie privée et celui des morts commandent cette réticence à montrer des images de mort.

Une autre raison de cette répugnance est que ces images transforment les individus qu’elles montrent en un symbole qui les dépasse. Ces photos, souvent puissantes et mémorables, s’inscrivent facilement dans un contexte plus large où elles sont utilisées pour soutenir ou saper des débats sur le nationalisme, le communautarisme, la guérison des traumatismes et la catharsis pour se libérer de la violence.

Je vous suggère de lire l’article de M. Shafer en entier, il est fort intéressant.

On comprend que ce cliché rassemble tous les éléments pour illustrer l’ampleur du drame: mare de sang, foule en panique, fumée, blessés, secouristes et surtout, la terreur. La femme au centre de l’image, aussi anonyme demeurera-t-elle (peut-être) vient incarner le massacre, au même titre que la jeune vietnamienne brûlée au napalm durant la Guerre, ce Chinois devant les chars d’assault ou le célèbre cliché de la crise d’Oka. Il y a une bonne probabilité que cette photo deviendra emblématique, même si sa portée historique est moindre que les exemples précédemment mentionnés.

Enfin, ces images choc servent aussi à autre chose, après coup: ne pas oublier.

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2 réflexions sur “Les médias doivent-ils tout montrer?

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