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Le naufrage

Nous traversons actuellement une crise de confiance envers les différents pouvoirs.

Le pouvoir politique est mis à mal ces temps-ci, certains citoyens jugeant que le gouvernement abuse de ses pouvoirs et outrepasse son mandat avec pour prétexte la pandémie. Il suffit de se rappeler du tollé suscité par le projet de loi 61. Pour sa part, le pouvoir judiciaire est fréquemment remis en question quand une décision d’un tribunal déplaît à l’opinion populaire.

Ajoutons à cela la crise de confiance du « quatrième pouvoir », c’est-à-dire les médias d’information, une crise exacerbée au cours des derniers mois par la pandémie du coronavirus.

Comme les personnalités politiques, les journalistes sont des cibles faciles pour les intimidateurs. Après tout, leur travail est public et leur nom, leur visage et leurs coordonnées sont facilement accessibles en ligne.

Pourtant, dans les premiers balbutiements de la pandémie, le taux de satisfaction des Québécois envers les journalistes était de 61%. Les Québécois sont d’ailleurs ceux qui, au Canada, faisaient le plus confiance aux médias d’information.

Mais une autre étude a révélé que près de la moitié des Canadiens se seraient fait avoir au moins une fois par une fausse nouvelle ou auraient des croyances erronées depuis le début de l’épidémie.

Et puis, c’est tellement facile de crier aux fausses nouvelles quand les reportages ne nous plaisent pas ou plutôt que de nous conforter dans nos opinions, nous confrontent à une réalité qu’on refuse d’accepter.

On peut penser que la fermeture temporaire de bon nombre d’entreprises et la mise à pied de milliers de travailleurs a fait en sorte que ces adeptes des théories du complot ont eu, du jour au lendemain, le champ complètement libre pour « faire leurs recherches ».

La fracture sociale semble être plus profonde que jamais, du moins elle est beaucoup plus visible qu’elle ne l’a été au cours des dernières décennies, notamment en raison de l’activité croissante et constante de la population sur les réseaux sociaux.

Ces plateformes, bien qu’elles ne soient plus toutes jeunes, servent désormais de tribune pour quiconque ayant une opinion à exprimer, que celle-ci soit fondée sur des faits démontrés ou non.

« Les réseaux sociaux ont donné le droit à la parole à des légions d’imbéciles qui avant ne parlaient qu’au bar et ne causaient aucun tort à la collectivité. On les faisait taire tout de suite. Aujourd’hui ils ont le même droit de parole qu’un prix Nobel », veut une citation attribuée au défunt romancier italien Umberto Eco.

On nage donc dans un océan d’idées, alimentées d’abord par l’intuition et l’émotion, plutôt que par des faits.

Pas étonnant, alors, que notre société se trouve à la dérive.

Mais après la dérive se trouve le naufrage.

Ce printemps, à la suite du meurtre de l’Afro-Américain George Floyd, beaucoup de journalistes ont été pris à partie par des manifestants, mais aussi par des policiers chargés de faire respecter la loi et l’ordre lors de ces rassemblements. Certains ont même été arrêtés en faisant leur travail de manière pacifique.

En quelques jours à peine, le mouvement US Freedom Press Tracker a recensé plus de 140 attaques envers des journalistes en devoir.

On peut penser que certains ont été influencés par le président Trump, qui n’hésite pas lui-même à traiter les représentants des médias « d’ennemis du peuple » et à s’en prendre à leur crédibilité lorsque la couverture de presse lui est défavorable.   Néanmoins, certaines attaques et arrestations se sont poursuivies même après qu’un juge les ait explicitement interdites.

D’ailleurs, depuis 2018, les États-Unis font partie de la honteuse liste des pays les plus dangereux pour les journalistes tenue par l’organisation Reporters sans Frontières.

Malheureusement, cette tempête qui nous semblait d’abord bien loin chez nos voisins du sud a fini par gagner le pays et la province. Il a été démontré que depuis la pandémie, les actes violents envers les journalistes et les médias ont crû chez nous.

L’existence même du virus, le confinement et débat sur le port obligatoire du masque dans les lieux publics fermés nous divise plus que jamais.

Pas plus tard que la semaine dernière, deux journalistes du Groupe TVA, Yves Poirier et Kariane Bourassa, ont été littéralement attaqués par des manifestants réunis à un rassemblement protestant contre le port du masque obligatoire.

Si le premier a été insulté et s’est fait lancer une canette de bière, la seconde a pour sa part été enlacée par deux inconnus visiblement fiers de perturber la professionnelle en direct.

La vague d’indignation ayant suivi cette agression, parce que c’en est une, me donne espoir pour l’avenir de l’humanité, et ce, même si un groupuscule d’individus ont fait circuler de fausses informations identifiant les hommes comme des agents de sécurité ou bien le conjoint de la journaliste. D’autres qu’il s’agissait d’un coup monté pour attirer l’attention.

L’attention, justement. Les deux hommes devaient être bien fiers d’eux de voir une capture d’écran de leur « vilain » tour se répandre en ligne comme une traînée de poudre. Mais la réaction populaire ne leur étant pas favorable, l’un d’entre eux s’est confondu en excuses. L’autre s’est défendu en affirmant que cette accolade se voulait une « preuve d’amour« .  Mais une preuve d’amour dont on ne veut pas et qui nous est imposée demeure une agression.

Rappelons-nous, il n’y a pas si longtemps, cette journaliste à qui un passant avait forcé un baiser. Ou la vague stupide du « fuck her in the pussy », qui consistait à crier cette vulgaire phrase en ondes pendant un direct pour perturber la journaliste.

Et comme si ce n’était pas assez, un homme de Saint-Placide, Guillaume Lagacé, en a rajouté sur Internet en proférant des menaces et en incitant à la haine à l’endroit de Mme Bourassa, dimanche. L’individu a été arrêté lundi et comparaîtra devant un juge en octobre, a-t-on appris.

En avril, c’est leur collègue Amélie St-Yves qui s’est fait insulter par des jeunes alors qu’elle tentait simplement de faire son travail dans un parc, un lieu public doit-on rappeler.

C’est quand même encore rare de voir des gens subir les conséquences de leurs gestes quand il s’agit d’intimider un ou une journaliste.

À la fin juillet, Jessy Dylan Lapointe a plaidé coupable d’avoir intimidé le journaliste judiciaire Michaël Nguyen, également président de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec, dans une salle d’audience. Il aurait laissé entendre qu’il allait « mettre un contrat » sur la tête du journaliste.

L’individu s’en est sorti avec une peine suspendue, assortie de travaux communautaires.

Et il est loin d’être le seul dans son cas.

Car, malheureusement, les actes d’intimidation envers les journalistes sont banalisés.

Il suffit de penser à l’acquittement du chef du groupe Atalante, des accusations d’intimidées portées à son endroit après qu’il soit entré dans les bureaux du défunt média Vice Québec avec six autres hommes pour remettre un prix « poubelle » au journaliste Simon Coutu et en lui disant qu’il avait déclenché « une guerre ». Parce que cette altercation s’est déroulée sans insulte ou vulgarité, la juge Joëlle Roy avait conclu à un geste d’incivilité, mais non à de l’intimidation.  La cause a depuis été portée en appel.

Pour citer mon collègue Martin Francoeur : « quelqu’un a le droit de penser que les médias devraient faire leur travail différemment. Quelqu’un a le droit de ne pas apprécier l’insistance de certains journalistes ou les angles de traitement d’une nouvelle. Mais le fait d’empêcher les journalistes de faire leur travail ne doit pas être toléré. »

Parce qu’en effet, il est contradictoire de revendiquer sa propre liberté tout en brimant la liberté de presse.

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Liberté de presse, ma précieuse

Chronique publiée dans La Voix de l’Est, le samedi 4 mai

Chaque année, le 3 mai marque la Journée internationale de la liberté de presse. Malheureusement, celle-ci se porte plutôt mal, ces temps-ci.

Le plus récent classement mondial de la liberté de presse, dévoilé il y a deux semaines par l’organisme Reporters sans frontières (RSF), nous apprend qu’il y a de moins en moins de pays jugés « sûrs » pour les journalistes, c’est-à-dire où ces derniers peuvent accomplir leur travail à l’abri d’entraves. Surtout, RSF affirme que « la haine des journalistes a dégénéré en violence ».

Une affirmation qui s’est une fois de plus confirmée lorsque, dans la nuit du 18 au 19 avril dernier, la journaliste Lyra McKee a été atteinte mortellement par les balles d’un tireur.

Ça ne s’est pas déroulé au Censurekistan, mais en Irlande. Un pays qui se situe au 15e rang des pays les plus sûrs pour les journalistes dans le monde, sur un classement qui hiérarchise 180 états souverains.

Sans surprise, l’Arabie saoudite, où a été assassiné le journaliste Jamal Khashoggi et où est toujours détenu Raif Badawi, se situe en queue de peloton, à la 172e place du classement. Il n’y a qu’au Djibouti, en Chine, en Syrie, au Soudan, au Vietnam, en Érythrée, en Corée du Nord et au Turkménistan que la situation est encore plus dramatique, des pays qui, dans certains cas, sont rarement sur le radar de la presse internationale.

Le décès de Lyra McKee s’ajoute donc à celui de huit autres représentants de médias tués depuis le début de l’année. Plus de 330 autres sont actuellement emprisonnés, parfois simplement pour avoir posé une question ou émis une opinion qui dérangeait.

On n’est pas mieux

Il est toutefois faux de penser que ce n’est que dans ces contrées lointaines, où la démocratie peine à régner, que les journalistes sont maltraités.

Selon RSF, c’est en Amérique où les conditions d’exercice du journalisme se sont le plus dégradées au cours de la dernière année.

Pensez-vous que parce que les journalistes nord-américains ne meurent pas, qu’ils peuvent faire leur travail en toute quiétude ? Détrompez-vous.

Même s’il fait bonne figure à la 18e place du classement — le même rang qu’il occupait l’an dernier —, le Canada pourrait faire mieux. Et même le Québec, où il existe tellement d’exemples d’entraves à la liberté de presse que j’en ai écrit un livre !

Dans plusieurs régions, des élus expulsent encore des journalistes de séances publiques sous prétexte que leur présence est intimidante pour les citoyens. On les empêche de filmer ou d’enregistrer les réunions du conseil municipal, quand on ne les boycotte tout simplement pas.

Des organisations intimident et menacent des journalistes parce que ceux-ci creusent là où ça leur fait mal. Ils punissent des médias en retirant leurs publicités, privant les journalistes des moyens d’enquêter, quitte à ce que le média finisse par disparaître.

Il y a également toute la question de la protection des lanceurs d’alerte, des gens qui, en transmettant des informations d’intérêt public aux journalistes, souhaitent contribuer à l’endiguement de problématiques dont ils sont témoins, mais qui font l’objet de représailles par les organisations éclaboussées par ces révélations.

Plus au Sud, les États-Unis ont dégringolé pour une troisième année d’affilée, atteignant la 48e place. En 2013, la « plus grande nation du monde » autoproclamée était 32e au classement.

Cette diminution coïncide avec l’élection d’un président qui n’hésite pas à qualifier de « fake news » toute actualité qui le dépeint de manière négative ou qui ne sert pas ses intérêts. Un président qui n’a pas hésité à qualifier les journalistes « d’ennemis du peuple » et à cautionner tacitement les actes de violence commis à leur endroit en ne condamnant pas ceux-ci sur la place publique.

Donald Trump, comme son émule ontarien Doug Ford, juge les médias d’information inutiles, lui qui préfère contourner tout filtre journalistique pour livrer un message à son avantage.

Le droit du public à l’information ? Un détail dans lequel on ne s’empêtre plus trop trop par les temps qui courent.

On s’en fout, quoi !

Pourquoi en sommes-nous rendus là ? C’est si simple et si complexe à la fois.

D’une part, il y a la désinformation. La propagation de fausses nouvelles ou d’informations biaisées notamment à travers les médias sociaux, mais aussi par des messagers qui ont un intérêt à vouloir duper et diviser les masses.

L’être humain a la fâcheuse tendance à croire systématiquement ce qui le conforte dans les opinions qui sont déjà ancrées profondément en lui, alors qu’il doute et se méfie davantage d’informations qui, au contraire, le confrontent. Pire encore, certaines personnes se foutent de la véracité des faits qu’ils partagent, parce que de toute façon, ceux-ci reflètent leur pensée.

Et puis, il y a l’indifférence.

Beaucoup de gens, même s’ils n’endossent pas les menaces formulées à l’endroit de journalistes — je dirais même à l’endroit de n’importe qui — ne les dénoncent pas et n’en font pas de cas.

Nous tolérons malheureusement la violence davantage qu’autrefois, et celle-ci, surtout psychologique et verbale, est beaucoup plus pernicieuse.

On parle d’intimidation, surtout de cyberintimidation. Pour certains, recevoir un courriel haineux fait partie de leur routine de travail. On les dénigre parce qu’on n’aime pas les propos rapportés dans un reportage ; on les insulte parce que leur face ne nous revient pas. Et si la journaliste est une femme, celle-ci est encore plus susceptible d’être attaquée sur son apparence ou son intelligence.

Comme si c’était devenu impossible, même chez nous, d’avoir un débat d’idées sans automatiquement attaquer l’autre et conclure que c’est un imbécile parce qu’il ne pense pas comme nous.

Comme société, on vaut mieux que ça.

Je suis la première à l’admettre d’emblée : les journalistes, et les médias par la bande, sont loin d’être parfaits et imperméables à l’erreur. Certains pratiquent ce noble métier avec beaucoup de rigueur alors que d’autres ont l’éthique plutôt élastique.

Le devoir d’informer et l’intérêt public doivent être notre seul phare à travers le brouillard de la désinformation. Mais le respect, qu’on soit au Québec ou à Tombouctou, ne devrait jamais être optionnel.

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Fausses infos coulées aux médias: la politique de la terre brûlée

Depuis ses débuts, la Commission d’enquête sur la protection de la confidentialité des sources journalistiques, communément appelée la Commission Chamberland, nous en apprend des vertes et des pas mûres.

Le principal constat qui en ressort est que les services policiers ne lésinent pas sur les moyens pour tenter de débusquer les informateurs au sein de leurs équipes : on apprend que des journalistes ont fait l’objet d’enquêtes et de filature ou surveillés (« L’affaire » Patrick Lagacé étant le cas-type), que des interrogatoires serrés ont été menés pour savoir quels policiers parlaient avec des journalistes, et on en passe.

Évidemment, quand des éléments d’enquête, voire un dossier complet, sont coulés dans les médias, les corps policiers font de l’urticaire. On l’a vu récemment lorsque des documents ont été transmis au Bureau d’enquête des quotidiens de Québecor, qui en a fait bon usage. L’UPAC a immédiatement ouvert une enquête interne pour découvrir la source à l’origine de la fuite.

Dans tous ces cas, une question commune: « qui parle aux méchants journalistes? »

La police de Gatineau, elle, n’a pas hésité à prendre les grands moyens afin de décourager ses effectifs de parler à la presse, afin que cesse le coulage.

Dans un autre ordre d’idées, on a su très récemment que la direction du Service de police de la Ville de Montréal ne voyait pas de problème à couler de fausses informations aux médias dans l’optique de cerner ses taupes.

Que faut-il comprendre de cette façon de faire  – à ma connaissance, cela n’a pas été mis en pratique, mais simplement de l’envisager m’horripile – , qui aurait pour conséquences de miner la crédibilité des journalistes, leur seule carte de visite?

Que certains services policiers n’en ont que faire du travail des journalistes, qu’ils ne le respectent pas, voire qu’ils le méprisent.

Torpiller le travail d’autrui pour parvenir à ses fins, voilà ce que cette idée représente: la politique de la terre brûlée. Parce qu’une fois qu’un journaliste publie de fausses informations, il lui sera difficile de rétablir sa crédibilité.

Les canaux officiels et les autorités sont réputés être les sources les plus crédibles qui soient. En communiquant des informations tronqués ou même légèrement erronées, ils nuisent au droit du public à une information juste et exacte.

Plutôt que de s’en prendre aux sonneurs d’alerte, aux sources, et surtout, à des journalistes qui ne font que leur travail, les services de police pourraient-ils se questionner sur les motifs de ce coulage?

Pour donner des informations aussi explosives sur un plateau d’argent à un journaliste, il faut que la source en retire un bénéfice plus grand que ce qu’elle risque. Et oui, l’intérêt du public en fait partie.

Rappelons enfin que ces policiers ont parfois besoin de notre aide. Il n’est pas rare que notre collaboration soit sollicitée afin de faire avancer des enquêtes, retracer des suspects ou lancer des appels à témoins.

La relation entre médias et policiers n’est pas à sens unique. Il est bon de le rappeler.

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Traquer le fake news

Au terme de la présidentielle américaine, et à l’aube de la présidentielle française, la vérification des faits (fact checking) et les fausses nouvelles (fake news) occupent une place importante dans la réflexion sur le rôle des médias.

Dans un atelier intitulé Fake news et post-vérité des Assises du journalisme de Tours*, plusieurs intervenants ont analysé et présenté des solutions à ce fléau que représentent les informations trompeuses en ligne.

Le vice-président de l’Observatoire de la déontologie des médias, Pierre Ganz, relève une hiérarchie entre les différents contenus fallacieux qu’on retrouve sur la Toile et qui peuvent être trompeurs involontairement ou délibérément : une mauvaise présentation, un faux contexte, des contenus manipulés, une satyre ou une parodie, des contenus trompeurs pour appuyer une opinion personnelle, des contenus imposteurs et imitant des contenus authentiques de même que des contenus entièrement fabriqués.

Ce faisant, soutient-il, les médias d’information doivent assumer un rôle dans le traitement de ces contenus. Leur responsabilité première est de corriger leurs erreurs, qui contribuent à une désinformation, c’est-à-dire que plutôt que de publier un simple correctif, de remplacer totalement le contenu trompeur pour éviter que celui-ci ne se propage.

Les journalistes doivent cesser de se cacher derrière leurs sources. Ce n’est pas en attribuant une fausse information à autrui, par le biais d’une citation, qu’ils se dégagent de leur responsabilité d’exactitude, ajoute Ganz.

C’est également ce que croit Luc Hermann, producteur, journaliste et directeur de l’agence de presse Premières Lignes. De plus, ajoute-t-il, les médias doivent persévérer dans leur mission d’informer, ne serait-ce que pour redonner confiance au public qu’une information de qualité existe encore.

Hermann déplore le manque de temps et d’argent consacré au journalisme, alors qu’il y a de plus en plus d’information à traiter et que l’instantanéité de l’information force les médias à accélérer la cadence. Ils sont ainsi beaucoup plus vulnérables et à risque de commettre des erreurs. Le journaliste prône un slow news plus poussé, mieux vérifié, de meilleure qualité.

Mais, rappelle Laurence Benhamou, journaliste en charge de la rubrique médias à l’Agence France-Presse, il faut garder en tête qu’une fois une fausse information lancée sur le Web, il est bien difficile de faire oublier celle-ci puisque plus souvent qu’autrement, la fausse nouvelle est beaucoup plus partagée que sa rectification. Pire encore, si on martèle une fausse information, elle finit par passer pour vraie; une technique que semble utiliser le nouveau président des États-Unis.

Le sociologue Gérald Bronner attribue pour sa part la prolifération des fausses nouvelles à la dérégulation de l’information provoquée par l’arrivée d’Internet, suivie de celle des médias sociaux. Comme chacun peut désormais diffuser de l’information dans l’espace public, les gens peuvent aussi trouver dans certaines fausses nouvelles de quoi confirmer leurs propres opinions; ce faisant, ils n’ont pas tendance à remettre en question le contenu qu’ils ont consulté. « Cela n’a fait que mettre en lumière les mécanismes humains de crédulité qui existaient déjà depuis des siècles », affirme-t-il, faisant allusion entre autres aux nombreuses théories du complot.

Qui plus est, la dérégulation d’Internet a détruit la notion de représentativité des points de vue. Ainsi, les plus motivés à relayer de l’information, aussi radicaux soient-ils, parviendront à imposer leur point de vue même s’ils ne sont qu’une minorité.

En France, un outil appelé Décodex permet d’avertir les Internautes, grâce à un système de couleurs, que le site Web qu’ils s’apprêtent à visiter contient possiblement des informations non vérifiées, voire carrément fausses. L’initiative dérive du blogue des Décodeurs, mis sur pied en 2009 après que ses fondateurs aient commencé à constituer une base de fausses nouvelles observées sur diverses plateformes. Plus de 10 000 recherches sont enregistrées chaque jour dans l’outil, un simple plug-in disponible en open source pour être repris par d’autres organisations..

* Ce voyage a été réalisé grâce à une aide financière de Les Offices jeunesse internationaux du Québec.

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Marginaux et médias

L’un des premiers apprentissages qui nous est offert, lorsqu’on étudie la communication publique est la théorie de l’agenda (agenda setting). Selon cette théorie, les médias de masse ne disent pas aux publics quoi penser, mais bien à quoi penser.

Cela est fort bien démontré par onze auteurs réunis dans le recueil (In)visibilités médiatiques, lancé samedi dernier, à Montréal. Collectif chapeauté par la revue L’Esprit libre, le bouquin traite de la place de la diversité des points de vue et des minorités ou thématiques oubliées dans le discours dominant des médias.

Mais l’importance accordée par les médias à certaines thématiques, privilégiant certaines au détriment d’autres, est-elle la voie unique de l’information?

Au cours des quelque 200 pages du recueil, on traite d’enjeux environnementaux, de démocratisation de l’information, de la place occupée par la communauté LGBTQ, des minorités culturelles, des classes sociales, et du féminisme, entre autres. Si parfois on s’éloigne de la prémisse du collectif, on y trouve quand même matière à réflexion.

Ce qui en ressort, c’est qu’à force de toujours traiter des mêmes sujets dans des angles contigus, on finit par provoquer une certaine image socialement acceptable d’une réalité que l’on n’approfondit plus, par paresse ou par méconnaissance, plutôt que d’en détailler toutes les facettes pour le bénéfice de la connaissance générale.

Entre autres passages pertinents, citons Rémi Toupin, qui ramène la notion de 4e Pouvoir comme rôle fondamental de la presse, mais aussi comme principal défi des médias. « Cette approche se traduit surtout par une volonté d’amener une réflexion critique des enjeux sociaux, politiques, économiques ou scientifiques. »

« Plutôt que de proposer une diversité de sujets et de points de vue alternatifs, la couverture médiatique proposée est tournée vers la confortation et l’apolitisation du discours social en général », poursuit-il.

Plus tard, Lise Millette affirme que « la non-couverture de certains thèmes (principalement pour mieux se vendre, écrira-t-elle plus tard) par les médias de masse n’est qu’une menace au droit du public à l’information. »

Pour sa part, Judith Lussier blâme les médias de masse pour s’approprier la réalité de l’Autre à travers leur propre regard plutôt que de présenter son point de vue, le tout pour se donner bonne conscience lorsque la question des minorités est abordée. À travers l’exemple de la présentation « hétéronormative » des personnes transgenres, elle rappelle le réflexe confortable de « renforcer l’image rassurante d’une société québécoise progressiste, présentée comme étant ouverte à la diversité… »

Enfin, Pascale St-Onge rappelle que « l’information a perdu une grande part de sa valeur commerciale et, jusqu’à aujourd’hui, ni les gouvernements, ni les annonceurs, ni le public ne semblent massivement disposés à préserver leurs organes de presse. »

« On ne peut imposer à un seul média (…) le fardeau de représenter toutes les réalités, tous les points de vue et toutes les opinions inimaginables », ajoute-t-elle, c’est pourquoi il importe de maintenir une diversité de médias et d’œuvrer à leur permettre de survivre. Car sans tribune, les voix ne sont pas entendues.

Je l’ai souvent mentionné sur ce blogue: il est plus que sain, comme journaliste et comme médias, de se remettre en question et d’être critiqués. (In)visibilités médiatiques n’apporte peut-être pas de solutions à tous les maux du journalisme, mais il plaide pour une information plus vaste et plus riche. On ne peut que saluer la bonne intention derrière l’initiative.

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Paquet vs. Sklavounos: dérapage médiatique

Depuis près d’une semaine maintenant, plusieurs médias font leurs choux gras des allégations d’agression sexuelle entourant le député de Laurier-Dorion Gerry Sklavounos. Nous sommes plusieurs à nous interroger sur le traitement médiatique de l’affaire, qui a pris rapidement beaucoup d’ampleur. Explications et nuances.

La saga a débuté mercredi dernier, quand la présumée victime, Alice Paquet, a déclaré publiquement avoir été violée par un député, sans le nommer. Rapidement, tous se sont enflammés et ont cherché à connaître l’identité de l’élu aux mains baladeuses. Dès le lendemain, l’identité de M. Sklavounos a été étalée partout.

D’ordinaire, il est coutume pour les médias de taire l’identité des suspects tant qu’ils n’ont pas comparu devant un juge pour répondre officiellement d’accusations. C’est en quelque sorte une manière de se protéger et de protéger le suspect, advenant une erreur. Dans le cas qui nous intéresse, il aurait été difficile d’attendre la fin de l’enquête et ladite comparution puisque la spéculation – rappelons que la seule information qui circulait jusqu’alors était que l’agresseur potentiel était un député du caucus libéral – aurait pu être nuisible aux quelque 40 députés visés mais qui n’ont rien à voir avec l’affaire. Et que dire de la paralysie que cela aurait provoqué à l’Assemblée nationale. Bref, il était dans ce cas, vu la gravité de l’allégation, nécessaire d’identifier l’agresseur allégué au nom de l’intérêt public, à condition que celle-ci soit appuyée par des sources sûres.

Dans les jours qui ont suivi, la victime alléguée a multiplié les apparitions médiatiques, soutenue entre autres par une amie qui a elle aussi accordé des entrevues. Plusieurs ont d’abord souligné le fait que toutes ces déclarations pourraient être utilisées contre la plaignante dans un éventuel procès et que cela peut lui nuire en bout de ligne. Qui plus est, la jeune femme a dû se rétracter sur certains points en plus de se contredire dans certaines entrevues. Enfin, il a aussi été rapporté que la plaignante aurait pu avoir un passé d’escorte, selon un blogueur qui aurait assisté à une conférence donnée par la jeune femme.

Je pose la question: comme journalistes, avons-nous un devoir de protection envers nos sources, c’est-à-dire de les aviser des impacts que peuvent avoir leurs propos, et ce, particulièrement lorsque ces sources n’ont pas conscience de la portée de leurs déclarations?

Il était nécessaire de parler de l’agression présumée: les détails, pas vraiment.

L’agresseur allégué n’a pas non plus été épargné. Il était  d’intérêt public de ramener dans l’actualité une plainte formelle formulée à son endroit par une jeune page péquiste en 2014, mais qu’en est-il des ragots de couloir? La réputation d’un individu, même si elle en dit long sur son caractère, a-t-elle systématiquement sa place dans les médias? Le Code de déontologie de la FPJQ peut nous éclairer là-dessus:

Une rumeur ne peut être publiée sauf si elle émane d’une source crédible, et si elle est significative et utile pour comprendre un événement. Elle doit toujours être identifiée comme une rumeur. Dans le domaine judiciaire, la publication de rumeurs est à proscrire.

Certains ont aussi trouvé un extrait de film dans lequel le député tenait un rôle dont le personnage tenait un discours sexuellement explicite. En quoi cela est-il pertinent? Le fait de présenter une œuvre de fiction ne fait que créer un amalgame douteux dans l’esprit du public à mon avis.

Certes, nous ne sommes pas au service des autorités judiciaires. Le rôle des médias, en tant que quatrième pouvoir, est de surveiller le travail des trois autres. Mais en creusant ainsi dans le passé des protagonistes de cette histoire, sombrons-nous dans le voyeurisme? Jusqu’à quel point peut-on utiliser le prétexte de l’intérêt public pour envahir la vie privée d’autrui?

Une autre question demeure, et me semble essentielle: aurait-on traité de la chose de la même manière si l’agresseur présumé n’était pas un député, ou dirais-je même, une personnalité publique? Une nuance qui peut s’expliquer encore une fois par le Code de déontologie de la FPJQ:

Les journalistes respectent le droit des individus à la vie privée et défendent le droit à l’information, qui est un droit individuel fondamental dans notre société. L’exercice de ce droit enrichit la vie privée de chacun des citoyens en lui permettant d’élargir ses horizons et ses connaissances. Il arrive cependant que ce droit entre en conflit avec le droit d’un individu à la vie privée. Dans un tel cas, lorsque les faits privés présentent un intérêt public plutôt que de relever de la simple curiosité publique, les journalistes privilégieront le droit à l’information notamment :

  • lorsqu’il s’agit d’une personnalité publique ou d’une personne ayant une charge publique, et que certains éléments de sa vie privée sont pertinents pour comprendre l’exercice de ses fonctions ou mettre en perspective sa vie publique et son comportement public;

  • lorsque la personne donne d’elle-même à sa vie privée un caractère public; lorsque les faits privés se déroulent sur la place publique.

Ne nous enfouissons pas la tête dans le sable: quand une histoire est juteuse, les médias s’emballent et se démènent afin d’être ceux qui offrent le plus d’information, le plus rapidement possible, à ce sujet. Se produit alors une espèce d’enchère où chacun ajoute sa part de détails, alimentant sans cesse la curiosité morbide du public pour ce fait divers à saveur politique qui, si on s’y attarde un peu, n’est pas qu’un simple fait divers.

Née dans la foulée des agressions sexuelles survenues à l’Université Laval, la nouvelle a permis aux médias de surfer sur la vague du sujet d’actualité en vogue. Mais comme ils savent si bien le faire, ils ont eux-même nourri la vague pour prolonger leur pertinence et ainsi légitimer leur acharnement.

Mais la nature de la nouvelle étant sensible, et pouvant avoir des conséquences importantes sur la vie de plusieurs personnes – tant la victime que l’agresseur allégué que leurs familles respectives – la sobriété aurait dû être de mise. Ce sont les acteurs de cette histoire qui en sortent perdants, alors que les médias, eux, en ont profité. Ils ont tous eu leur part du gâteau, leur entrevue, leur déclaration choc.

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Journal de Mourréal: la fête est-elle finie?

Belle bombe de Droit Inc ce matin: Le Journal de Montréal intente une poursuite contre sa copie satirique, Le Journal de Mourréal. Selon le quotidien, le site humoristique utilise son image et sa notoriété pour réaliser un gain financier, en plus d’entraîner la confusion entre les deux marques et de nuire à sa réputation. La requête réclame du Journal de Mourréal que ses activités cessent et que les revenus tirés du site lui soient versés.

La nouvelle a tôt fait de se répandre comme une traînée de poudre sur les médias sociaux et traditionnels. Certains ont même d’abord cru à une blague.

La situation n’est pas sans rappeler la disparition d’un autre site satirique, La Presse Plusse, imitation de La Presse +. Cette dernière avait menacé sa copie de poursuites judiciaires. Devant la pression, la plateforme avait cessé ses activités, il y a un peu plus d’un an. Le Journal de Mourréal avait alors publié un statut sur Facebook en geste de solidarité.

Plusieurs avaient dénoncé cette situation, comme plusieurs dénoncent actuellement le recours du Journal de Montréal. « Comment peut-on se proclamer Charlie (pour la liberté d’expression) et exiger la fermeture d’un site ? » a-t-on lu.

Certains déplorent le manque de sens de l’humour du quotidien. Faire de la satire n’est pas illégal: peut-être vaudrait-il mieux en rire, disent-ils.

Or, en-dehors de l’industrie médiatique, de telles poursuites sont courantes. Les entreprises défendent leur marque de commerce bec et ongles. Un exemple bien connu est celui d’Oasis, qui avait fait réagir à l’époque.

En ce sens, ce qui doit réellement déranger le Journal de Montréal, c’est la confusion qui existe entre les deux plateformes. Beaucoup de gens se sont fait prendre et ont cru, à tort, que les fausses nouvelles du Journal de Mourréal étaient de véritables articles issus du quotidien de Québecor. Pour exemple, ce faux baiser entre Thomas Mulcair et Justin Trudeau, qui a même confondu la mairesse de Paris, Anne Hidalgo.

Car il faut le reconnaître, les auteurs derrière ces parodies étaient passés maîtres dans l’art du pastiche. Tant l’infographie que la manière de traiter des sujets loufoques étaient  très près du modèle original. Aussi bien dire que c’est sa marque de commerce.

Cela dit, si QMI remporte sa cause, cela ne signifiera pas la fin des sites satiriques. Si l’un deux disparaît, il y en aura d’autres qui émergeront.

Et, bien que le Journal de Mourréal compte plus de 95 000 abonnés sur Facebook, le simple fait de le poursuivre lui donne encore plus de visibilité…

Ne dit-on pas que l’imitation est la plus sincère des flatteries?

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Quand distinguer le vrai du faux créé le buzz

On apprenait récemment que le volet canadien du site BuzzFeed mettait un terme à son aventure sur la Colline parlementaire. Cependant, j’ai appris ici que le pendant canadien de la plateforme, via son éditeur Craig Silverman, développait une nouvelle niche: démentir les fausses nouvelles, un phénomène dont on semble avoir perdu le contrôle sur les médias sociaux.

Bien qu’actuellement à l’étape de « projet-pilote », a-t-on indiqué à First Draft, BuzzFeed emploiera une partie de ses ressources pour prouver que certaines informations rapportées sont fausses, sources à l’appui. Déjà, certaines pages montrent que cela peut être fait de façon ludique, à la sauce BuzzFeed.

Compte tenu du potentiel viral de la plupart des contenus de la plateforme, on espère créer un contrepoids suffisamment fort pour permettre à ces démentis de circuler aussi rapidement que les faussetés qu’ils tentent de corriger.

Nombreux ont été ceux à faire de nombreux reproches à BuzzFeed. Mais force est d’admettre que maintenant, le média met sa « machine » et son potentiel d’attraction à contribution pour contrer la désinformation, et c’est tout à son honneur, surtout parce qu’il se créé une niche le distinguant des autres et ce, sans tomber dans le contenu-poubelle ou ce qu’on appelle aussi le click-bait.

Cette nouvelle manière de faire du journalisme est rafraîchissante. Car oui, remettre les pendules à l’heure est une autre façon d’informer. En journalisme, corriger une fausse information est aussi important que d’en diffuser une vraie. Voir L’Inspecteur viral.

BuzzFeed, qui s’est fait connaître avec du contenu dont la pertinence laissait parfois à désirer, décide d’utiliser sa notoriété pour rétablir les faits. Une bonne chose compte tenu que bon nombre d’Internautes qui verront circuler la fausse information n’auront pas le réflexe d’aller vérifier eux-mêmes de sa véracité.

Contrairement à ce que le fondateur d’un faux site de nouvelles avance, je ne crois pas que les canulars soient utiles en faisant comprendre aux gens qu’ils ont été manipulés. Après tout, une majorité de contenus en ligne sont partagés sans que ceux qui ne les relaient n’aient lu plus loin que le grand titre. Ce qu’on en retire, c’est l’accentuation du cynisme envers les médias et une perte de crédibilité de ceux-ci en général.

Une suggestion qui serait tombée à point pour BuzzFeed, plus tôt cette semaine: le média aurait pu démentir la vague concernant le virage payant Facebook, alors que des milliers de personnes se sont fait prendre et ont publié un statut sur leur page afin de se « protéger ».

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L’éthique, pour éviter des ennuis!

Dans le cadre de leurs fonctions, les journalistes doivent laver plus blanc que blanc. La moindre erreur et on les accuse souvent d’avoir un parti pris. Le moindre faux pas et on peut perdre toute crédibilité.

Comment s’y retrouver? L’ombudsman des services français de CBC/Radio-Canada, Pierre Tourangeau, a animé au cours du congrès de la FPJQ un atelier intitulé « Comprendre l’éthique et l’intégrer à sa pratique ».

Ancien journaliste et ancien cadre au sein d’une salle de nouvelles, M. Tourangeau savait de quoi il parlait, lui qui est parfois amené à blâmer certains collègues. Son atelier permet de nous poser des questions sur notre pratique, et de nous décoller le nez du quotidien pour faire de nous de meilleurs travailleurs de l’information.

L’ombudsman a débuté sa conférence en affirmant qu’en journalisme, l’éthique se confond avec les règles de l’art. En somme, l’éthique journalistique est l’un des fondements du métier, qui consiste essentiellement dans la transmission de faits et d’opinions tels quels.

Car avec la liberté de presse vient une grande responsabilité, celle de définir l’intérêt public, allègue M. Tourangeau. Cette définition varie toutefois d’un média à l’autre, d’où l’autorégulation de chaque média, qui possède ses propres normes éthiques, dont les grandes lignes se rejoignent quand même.

Cette réflexion sur l’intérêt public et la responsabilité des médias est devenue beaucoup plus importante avec la multiplication des plateformes. M. Tourangeau rappelle qu’un média social et un blogue sont des médias, et que certaines règles d’éthique sont à observer.

Le conférencier a ensuite énoncé quatre grands principes qui régissent l’éthique: servir l’intérêt public, refléter la diversité, préserver l’indépendance journalistique, et la responsabilité sociale des médias. Il a aussi fait état de cinq valeurs essentielles à la pratique du bon journalisme: exactitude, intégrité, équité, équilibre et impartialité.

Ces trois derniers termes ne sont pas des synonymes, rappelons-le. L’équité, c’est de traiter les différentes opinions avec le même égard; l’impartialité, c’est d’en parler sans laisser paraître son propre point de vue, et l’équilibre, c’est de le faire dans une proportion qui ne fait pas la promotion d’une de ces positions plus qu’il ne le devrait. « Imaginez donner le même espace médiatique au Parti Rhinocéros qu’au Parti conservateur. Si c’était le cas, vous feriez la publicité du premier, parce que vous lui accorderiez beaucoup plus d’importance que ce qu’il représente en intentions de vote et en nombre de sièges », illustre M. Tourangeau, qui reçoit et analyse plus de 2000 plaintes par année. La plupart portent sur l’exactitude des faits, sur l’équilibre entre les différents points de vue présentés et sur l’impartialité alléguée d’un ou d’une journaliste.

Selon l’ombusdman, le public comprend mal ou ne veut pas comprendre le rôle des journalistes, ce qui peut expliquer pourquoi certaines plaintes, au final, ne sont pas fondées.

Comme les journalistes, plus particulièrement des généralistes, ne sont souvent pas des experts dans tous les sujets dont ils traitent, il se trouvera toujours quelqu’un qui connait mieux le dossier pour le critiquer. Mais le rôle des médias est de vulgariser, de communiquer et d’éduquer la population qui, elle, ne connaît à peu près pas ce sujet.

M. Tourangeau conclut en énumérant plusieurs manières de se protéger et pour préserver une éthique de travail irréprochable, à commencer par l’attribution des propos et des faits. La vérification de ceux-ci est aussi primordiale, car le rappelle-t-il, une information qui nous semble être un fait peut être un « spin », c’est-à-dire une information plantée par un acteur qui a un intérêt à y gagner.

On en profite pour souhaiter une belle retraite, fort méritée, à M. Tourangeau, qui a annoncé tirer sa révérence le 31 mars prochain. Bravo, et merci.

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Lever le voile sur le vote à visage couvert

Un article paru hier sur le site web d’un hebdomadaire de la Mauricie fait jaser la communauté journalistique. Il s’agit d’un reportage dans lequel deux journalistes sont allés voter par anticipation le visage voilé. Disons plutôt déguisés.

Le tout s’inscrit dans la foulée des électeurs qui, pour contester le droit aux femmes voilées de voter sans se découvrir le visage, s’acquittent de leur devoir de citoyen affublés de parures diverses masquant leur visage. Une tactique dénoncée par certains, encensée par d’autres.

Évidemment, la controverse suscite l’intérêt des médias, qui vont même jusqu’à créer des galeries photos d’électeurs masqués. D’un point de vue journalistique, voire sociologique même, il est intéressant, voire nécessaire, de documenter la situation, du jamais vu chez nous.

Mais, personnellement, je ressens un malaise vis-à-vis le traitement de l’information parce que les journalistes créent eux-mêmes la nouvelle en se mettant en vedette dans leur reportage. Plutôt que d’être de simples observateurs du phénomène, ils en font partie. Est-ce le rôle du journaliste? Pas vraiment à mon avis.

Il est aussi pertinent de s’interroger sur les raisons qui ont poussé les journalistes à tenter le coup. Par souci d’originalité? Pour obtenir des clics? Pour faire jaser? Quoi qu’il en soit, la rédaction de l’hebdomadaire a jugé d’intérêt public d’aller de l’avant avec le reportage.

Il arrive que les journalistes se mettent dans la peau d’autrui pour expérimenter quelque chose – on peut tester un produit, un service, faire l’essai d’un nouveau sport extrême, intégrer un groupe quelconque, etc. À mi-chemin entre le banc d’essai et le journalisme clandestin, la technique permet d’expliquer concrètement les tenants et aboutissants d’une situation ou d’obtenir un regard intérieur de la chose, ce qui ne serait pas possible si on réalisait le reportage « de la bonne vieille manière ».

Le meilleur exemple auquel je pense actuellement est l’incursion du journaliste de La Presse, Hugo Meunier, à l’intérieur de l’empire Wal Mart. Pendant trois mois, le reporter a travaillé pour la multinationale, nous faisant découvrir la réalité  des employés de la chaîne. Un livre a également été publié au terme de l’aventure. Ajoutons aussi l’incursion du Journal de Montréal chez les Raéliens, il y a une dizaine d’années, même si c’était un reportage en apparence assez risqué pour les journalistes.

Or, sans rien enlever aux bonnes intentions des journalistes qui se sont prêtés à l’exercice, l’article dont il est question dans ce billet,  en somme, ne fait que décrire le processus de vote à visage couvert. Un compte-rendu tout simple, qui explique de manière neutre les différentes étapes de la situation.

Qu’apprend-on de nouveau? Rien, il me semble.  Il était déjà connu qu’il était possible de voter sans se dévoiler le visage, à condition de prêter serment; les journalistes n’ont donc pas réellement mis le système à l’épreuve, même si on titre « Expérience réussie ».

Il s’agit d’une réalité que tous les électeurs masqués ont expérimenté et qui auraient pu en témoigner. Le processus aurait aussi pu être expliqué par un représentant d’Élections Canada. Le fait que les journalistes aient eux-mêmes vécu l’expérience n’avait donc pas de réelle valeur ajoutée, à mon avis.

En somme, ce qui me met mal à l’aise, c’est qu’on a choisi de documenter un mouvement qui fait jaser, sans autre raison que d’être dans l’air du temps.