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Le naufrage

Nous traversons actuellement une crise de confiance envers les différents pouvoirs.

Le pouvoir politique est mis à mal ces temps-ci, certains citoyens jugeant que le gouvernement abuse de ses pouvoirs et outrepasse son mandat avec pour prétexte la pandémie. Il suffit de se rappeler du tollé suscité par le projet de loi 61. Pour sa part, le pouvoir judiciaire est fréquemment remis en question quand une décision d’un tribunal déplaît à l’opinion populaire.

Ajoutons à cela la crise de confiance du « quatrième pouvoir », c’est-à-dire les médias d’information, une crise exacerbée au cours des derniers mois par la pandémie du coronavirus.

Comme les personnalités politiques, les journalistes sont des cibles faciles pour les intimidateurs. Après tout, leur travail est public et leur nom, leur visage et leurs coordonnées sont facilement accessibles en ligne.

Pourtant, dans les premiers balbutiements de la pandémie, le taux de satisfaction des Québécois envers les journalistes était de 61%. Les Québécois sont d’ailleurs ceux qui, au Canada, faisaient le plus confiance aux médias d’information.

Mais une autre étude a révélé que près de la moitié des Canadiens se seraient fait avoir au moins une fois par une fausse nouvelle ou auraient des croyances erronées depuis le début de l’épidémie.

Et puis, c’est tellement facile de crier aux fausses nouvelles quand les reportages ne nous plaisent pas ou plutôt que de nous conforter dans nos opinions, nous confrontent à une réalité qu’on refuse d’accepter.

On peut penser que la fermeture temporaire de bon nombre d’entreprises et la mise à pied de milliers de travailleurs a fait en sorte que ces adeptes des théories du complot ont eu, du jour au lendemain, le champ complètement libre pour « faire leurs recherches ».

La fracture sociale semble être plus profonde que jamais, du moins elle est beaucoup plus visible qu’elle ne l’a été au cours des dernières décennies, notamment en raison de l’activité croissante et constante de la population sur les réseaux sociaux.

Ces plateformes, bien qu’elles ne soient plus toutes jeunes, servent désormais de tribune pour quiconque ayant une opinion à exprimer, que celle-ci soit fondée sur des faits démontrés ou non.

« Les réseaux sociaux ont donné le droit à la parole à des légions d’imbéciles qui avant ne parlaient qu’au bar et ne causaient aucun tort à la collectivité. On les faisait taire tout de suite. Aujourd’hui ils ont le même droit de parole qu’un prix Nobel », veut une citation attribuée au défunt romancier italien Umberto Eco.

On nage donc dans un océan d’idées, alimentées d’abord par l’intuition et l’émotion, plutôt que par des faits.

Pas étonnant, alors, que notre société se trouve à la dérive.

Mais après la dérive se trouve le naufrage.

Ce printemps, à la suite du meurtre de l’Afro-Américain George Floyd, beaucoup de journalistes ont été pris à partie par des manifestants, mais aussi par des policiers chargés de faire respecter la loi et l’ordre lors de ces rassemblements. Certains ont même été arrêtés en faisant leur travail de manière pacifique.

En quelques jours à peine, le mouvement US Freedom Press Tracker a recensé plus de 140 attaques envers des journalistes en devoir.

On peut penser que certains ont été influencés par le président Trump, qui n’hésite pas lui-même à traiter les représentants des médias « d’ennemis du peuple » et à s’en prendre à leur crédibilité lorsque la couverture de presse lui est défavorable.   Néanmoins, certaines attaques et arrestations se sont poursuivies même après qu’un juge les ait explicitement interdites.

D’ailleurs, depuis 2018, les États-Unis font partie de la honteuse liste des pays les plus dangereux pour les journalistes tenue par l’organisation Reporters sans Frontières.

Malheureusement, cette tempête qui nous semblait d’abord bien loin chez nos voisins du sud a fini par gagner le pays et la province. Il a été démontré que depuis la pandémie, les actes violents envers les journalistes et les médias ont crû chez nous.

L’existence même du virus, le confinement et débat sur le port obligatoire du masque dans les lieux publics fermés nous divise plus que jamais.

Pas plus tard que la semaine dernière, deux journalistes du Groupe TVA, Yves Poirier et Kariane Bourassa, ont été littéralement attaqués par des manifestants réunis à un rassemblement protestant contre le port du masque obligatoire.

Si le premier a été insulté et s’est fait lancer une canette de bière, la seconde a pour sa part été enlacée par deux inconnus visiblement fiers de perturber la professionnelle en direct.

La vague d’indignation ayant suivi cette agression, parce que c’en est une, me donne espoir pour l’avenir de l’humanité, et ce, même si un groupuscule d’individus ont fait circuler de fausses informations identifiant les hommes comme des agents de sécurité ou bien le conjoint de la journaliste. D’autres qu’il s’agissait d’un coup monté pour attirer l’attention.

L’attention, justement. Les deux hommes devaient être bien fiers d’eux de voir une capture d’écran de leur « vilain » tour se répandre en ligne comme une traînée de poudre. Mais la réaction populaire ne leur étant pas favorable, l’un d’entre eux s’est confondu en excuses. L’autre s’est défendu en affirmant que cette accolade se voulait une « preuve d’amour« .  Mais une preuve d’amour dont on ne veut pas et qui nous est imposée demeure une agression.

Rappelons-nous, il n’y a pas si longtemps, cette journaliste à qui un passant avait forcé un baiser. Ou la vague stupide du « fuck her in the pussy », qui consistait à crier cette vulgaire phrase en ondes pendant un direct pour perturber la journaliste.

Et comme si ce n’était pas assez, un homme de Saint-Placide, Guillaume Lagacé, en a rajouté sur Internet en proférant des menaces et en incitant à la haine à l’endroit de Mme Bourassa, dimanche. L’individu a été arrêté lundi et comparaîtra devant un juge en octobre, a-t-on appris.

En avril, c’est leur collègue Amélie St-Yves qui s’est fait insulter par des jeunes alors qu’elle tentait simplement de faire son travail dans un parc, un lieu public doit-on rappeler.

C’est quand même encore rare de voir des gens subir les conséquences de leurs gestes quand il s’agit d’intimider un ou une journaliste.

À la fin juillet, Jessy Dylan Lapointe a plaidé coupable d’avoir intimidé le journaliste judiciaire Michaël Nguyen, également président de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec, dans une salle d’audience. Il aurait laissé entendre qu’il allait « mettre un contrat » sur la tête du journaliste.

L’individu s’en est sorti avec une peine suspendue, assortie de travaux communautaires.

Et il est loin d’être le seul dans son cas.

Car, malheureusement, les actes d’intimidation envers les journalistes sont banalisés.

Il suffit de penser à l’acquittement du chef du groupe Atalante, des accusations d’intimidées portées à son endroit après qu’il soit entré dans les bureaux du défunt média Vice Québec avec six autres hommes pour remettre un prix « poubelle » au journaliste Simon Coutu et en lui disant qu’il avait déclenché « une guerre ». Parce que cette altercation s’est déroulée sans insulte ou vulgarité, la juge Joëlle Roy avait conclu à un geste d’incivilité, mais non à de l’intimidation.  La cause a depuis été portée en appel.

Pour citer mon collègue Martin Francoeur : « quelqu’un a le droit de penser que les médias devraient faire leur travail différemment. Quelqu’un a le droit de ne pas apprécier l’insistance de certains journalistes ou les angles de traitement d’une nouvelle. Mais le fait d’empêcher les journalistes de faire leur travail ne doit pas être toléré. »

Parce qu’en effet, il est contradictoire de revendiquer sa propre liberté tout en brimant la liberté de presse.

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Un bulletin municipal ne remplacera jamais un journal

Dans l’édition de ce matin de La Voix de l’Est, ma collègue Cynthia Laflamme signe un texte portant sur une pétition ayant cours dans la municipalité de Saint-Armand.

Un article d’information locale comme il s’en fait tous les jours, dans presque toutes les régions du Québec.

Une citation de la mairesse de l’endroit, a toutefois capté mon attention:

« Pour le reste des commentaires, il y aura un message dans la Voie municipale. Je préfère que mes citoyens voient le message dans la Voie municipale plutôt que dans le journal. »

Bref, à Saint-Armand, le conseil municipal préfère informer ses citoyens via son bulletin municipal et éviter de s’adresser aux médias lorsque c’est possible. Notons que plus haut dans l’article, la directrice générale de Saint-Armand a confié à ma collègue qu’elle ne répondait pas aux questions des journalistes à moins d’avoir eu l’autorisation préalable des élus.

Entendons-nous bien: les journalistes sont des citoyens comme les autres. Personne n’est obligé de leur répondre, ils n’ont pas de pouvoir d’enquête comme un policier ou un juge. Mais les journalistes, parce qu’ils sont des citoyens comme les autres, représentent ces citoyens. Ils posent des questions au nom des contribuables à ceux qui les représentent et  qui leur sont redevables.

C’est pour cela qu’il faut nuancer la notion de bulletin municipal, ou de journal municipal, qui est un journal sans en être vraiment un.

Dans les faits, un bulletin municipal répond à la définition d’un média, qui se veut une plateforme accessible à un public donné pour y partager des informations, bref de la diffusion de masse. S’il est sur support papier, alors oui, c’est un journal.

Mais les prérogatives d’un bulletin municipal diffèrent largement de celles d’un média d’information, en ce sens où le premier sert aussi d’outil promotionnel et politique, voire idéologique (le mot propagande est un peu trop fort, quoi que dans certains villages, il serait approprié), alors que le second doit, par sa nature même, vérifier l’information, la remettre en contexte et la remettre en question afin de lui donner un sens plus large, dénué de partisanerie, au profit de l’intérêt public. C’est la définition même de ce qu’on appelle « l’objectivité journalistique », qui est plutôt, à mon avis, une neutralité dans le traitement de l’information en ce sens où il n’y a aucun partis pris.

Un bulletin municipal, c’est un média produit et diffusé par l’organisation qui est à la source même de l’information, c’est-à-dire l’appareil municipal.

De plus en plus, on remarque que les municipalités gèrent leurs communications publiques non plus comme la transmission d’informations d’intérêt public au bénéfice de leurs citoyens, mais plutôt comme le feraient des entreprises privées qui ont un département de marketing: la municipalité devient une compagnie qui fait la promotion de ses nombreux services en moussant la qualité de vie qui en résulte, le tout pour convaincre la population qu’il fait si bon vivre chez nous qu’on doit non seulement y demeurer, mais venir s’y installer (et payer des taxes foncières…)

C’est pour cette raison que vous ne voyez que de bonnes nouvelles dans les bulletins municipaux, hormis des bris d’aqueduc et des avis de travaux qui sont, somme toute nécessaires. Parfois, un maire signera un mot pour répondre à une controverse ou à une couverture journalistique qui, à son avis, était trop négative ou orientée, bref qui n’a pas repris mot pour mot le message que la Ville voulait faire passer.

Sans filtre journalistique, il manque la distance et la critique nécessaire pour prendre acte des informations transmises dans leur contexte et sans leur enrobage de relations publiques.

Tout ça m’a rappelé une chronique récente  d’Isabelle Hachey dans La Presse + , où elle parlait du bulletin Mirabel vous informe, financé à même le retrait des avis publics de la municipalité dans les hebdomadaires L’Éveil et Nord info.

Deux passages me frappent:

Selon le maire, les hebdos exercent « un certain monopole au niveau de la diffusion de l’information ». Parfois, ils ne publient rien sur des projets que la mairie veut faire connaître.

Désormais, Mirabel n’a plus à passer par ce filtre désagréable. Mieux, la Ville contrôle à la virgule près l’info distribuée dans les foyers des citoyens – et ce, aux frais de ces derniers.

Tout ça en plus d’interdire la distribution des Publi-sac sur son territoire, seul véhicule pour les hebdomadaires indépendants. Le Mirabel vous informe est pour sa part livré par la poste aux citoyens.

Il est tout à fait possible d’avoir un ou plusieurs bulletins municipaux cohabiter avec des médias d’information indépendants sur un territoire donné. Même que les premiers sont souvent des sources d’information pour les seconds, qui vont plus loin en approfondissant la nouvelle.

Mais jamais les premiers ne pourront remplacer les seconds.

Autrement, qui écope? Les citoyens. Et par la bande, la démocratie.

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Pourquoi le journalisme doit être payé à sa juste valeur

Un membre de mon réseau de contacts a fait circuler ce matin une offre d’emploi pour un journal mensuel distribué dans la région de Québec.

Cette publication locale était à la recherche d’un nouveau journaliste rédacteur en chef, dont les principales tâches seraient de réaliser des entrevues et d’écrire des reportages, de couvrir l’actualité locale, de prendre des photos, de mettre les textes en ligne, d’assurer le montage du journal sur son support papier une fois par mois et de gérer la page Facebook du média.

Le candidat recherché devait avoir une bonne connaissance du français (surtout que l’offre d’emploi contenait des fautes élémentaires), mais aussi du journalisme, en rédaction, de la photographie et de l’univers technologique du journal.

L’offre d’emploi fait état d’une charge de travail équivalente à 25 ou 30 heures par semaine. Le salaire offert? 24 000$ par an, soit environ 462$ par semaine, avant impôt. À 30 heures par semaine, cela représente un salaire horaire de 15,40$, à peu près, , mais dans ce genre de média, il n’est pas rare que les journées soient plus longues, surtout si l’équipe de rédaction est réduite…

C’est peu, mais un salaire de cet ordre est régulièrement offert dans les médias communautaires ou les plus petits médias régionaux. Pourquoi? Parce qu’il n’est pas possible d’offrir davantage, d’autant plus que les revenus publicitaires se font de plus en plus rares. Mais aussi parce qu’il se trouve toujours quelqu’un pour accepter de travailler sous de telles conditions, ne serait-ce que pour gagner un peu d’expérience. Ou pour le plaisir de la chose.

La situation dont il est question ici illustre très bien les nombreux défis auxquels sont confrontés les petits médias régionaux, mais aussi les médias communautaires.

Ceux-ci ont peu de moyens, mais plein de bonne volonté.

Cela amène parfois et bien malgré eux quelques entorses à l’éthique et la déontologie journalistiques, notamment lorsque les besoins viennent compromettre la nécessaire indépendance entre le travail rédactionnel et les tâches publicitaires du média, qui lui permettent de survivre.

Dans le cas qui nous intéresse, l’offre d’emploi stipule que la personne embauchée aura à gérer les pages Facebook de certains clients du journal, donc des annonceurs. Il est aussi spécifié que « certains contrats » pourraient s’ajouter à la tâche pour bonifier la rémunération. S’agit-il de rédaction de publireportages?

Aussi, d’autres médias offrent des emplois peu rémunérés à temps partiel, ce qui permet aux journalistes d’avoir une autre occupation. Encore là, il y a le piège d’occuper une fonction incompatible avec le métier de journaliste.

Malheureusement, la difficulté des médias d’information, particulièrement les plus petits, à se financer adéquatement grâce à la publicité qui consiste souvent en leur seul revenu en amène plusieurs à devoir « tourner les coins ronds », pour reprendre l’expression d’un collègue.

Or, lorsqu’il est question d’éthique et de déontologie journalistique, absolument rien ne justifie des entorses de ce genre, pas même des raisons économiques.

Une responsabilité sociale a un coût

D’ailleurs, pourquoi cette profession devrait-elle être bien, voire mieux rémunérée, compte tenu des déboires actuels de l’industrie de l’information? D’abord parce que celle-ci est un bien public d’une grande importance pour la démocratie, on ne le dira jamais assez.

Ensuite, parce que pour exercer la profession de journaliste professionnel, il faut souvent détenir un diplôme universitaire. Dans certains petits médias en région ou dans le communautaire, cette exigence est plus souple, mais dans les grands médias, un baccalauréat au minimum est requis. Pourtant, les journalistes font partie des diplômés universitaires les moins bien rémunérés, et gagnent souvent moins bien payés que des professionnels ayant des diplômes professionnels ou techniques.

Mais surtout, le fait de rapporter des faits publics et d’avoir un réel pouvoir de contribuer à changer les choses en informant la population, vient avec une énorme responsabilité sociale. Une erreur peut détruire une carrière, un manquement éthique ou déontologique est une faute grave. Le fait de vérifier les faits et de les revérifier avant de les rapporter publiquement est une notion centrale se trouvant au cœur du métier de journaliste.

Il ne faut rien prendre à la légère, car notre travail a des conséquences importantes dans la vie de plusieurs personnes.

La (bonne) information a un prix

Même si on la retrouve gratuitement sur Internet, la qualité de l’information a un prix. Les patrons des médias peuvent tenter d’économiser ici et là, viendra toujours un point de rupture où ces coupures affecteront la qualité des contenus.

Des articles qui ne seront pas faits et dont l’espace sera occupé par un communiqué non traité dans le journal. Moins de temps alloué à une enquête, moins de sources sondées pour un reportage. Des photographies de moindre qualité, car le journaliste devra prendre lui-même ses photos, en même temps qu’il assiste à un événement, après qu’on ait remercié le photographe professionnel. Un texte moins peaufiné parce que la charge de travail du journaliste a augmenté lorsqu’on a mis à pied son collègue.

Malheureusement, la situation économique actuelle des médias d’information, petits et grands, est loin d’aller en s’améliorant. Je termine donc ce billet avec quelques questions histoire de lancer la réflexion.

Comme public, que désirons-nous? Une information de qualité, variée et d’intérêt public?  Si ce n’est pas nous, qui doit payer pour celle-ci?

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Liberté de presse, ma précieuse

Chronique publiée dans La Voix de l’Est, le samedi 4 mai

Chaque année, le 3 mai marque la Journée internationale de la liberté de presse. Malheureusement, celle-ci se porte plutôt mal, ces temps-ci.

Le plus récent classement mondial de la liberté de presse, dévoilé il y a deux semaines par l’organisme Reporters sans frontières (RSF), nous apprend qu’il y a de moins en moins de pays jugés « sûrs » pour les journalistes, c’est-à-dire où ces derniers peuvent accomplir leur travail à l’abri d’entraves. Surtout, RSF affirme que « la haine des journalistes a dégénéré en violence ».

Une affirmation qui s’est une fois de plus confirmée lorsque, dans la nuit du 18 au 19 avril dernier, la journaliste Lyra McKee a été atteinte mortellement par les balles d’un tireur.

Ça ne s’est pas déroulé au Censurekistan, mais en Irlande. Un pays qui se situe au 15e rang des pays les plus sûrs pour les journalistes dans le monde, sur un classement qui hiérarchise 180 états souverains.

Sans surprise, l’Arabie saoudite, où a été assassiné le journaliste Jamal Khashoggi et où est toujours détenu Raif Badawi, se situe en queue de peloton, à la 172e place du classement. Il n’y a qu’au Djibouti, en Chine, en Syrie, au Soudan, au Vietnam, en Érythrée, en Corée du Nord et au Turkménistan que la situation est encore plus dramatique, des pays qui, dans certains cas, sont rarement sur le radar de la presse internationale.

Le décès de Lyra McKee s’ajoute donc à celui de huit autres représentants de médias tués depuis le début de l’année. Plus de 330 autres sont actuellement emprisonnés, parfois simplement pour avoir posé une question ou émis une opinion qui dérangeait.

On n’est pas mieux

Il est toutefois faux de penser que ce n’est que dans ces contrées lointaines, où la démocratie peine à régner, que les journalistes sont maltraités.

Selon RSF, c’est en Amérique où les conditions d’exercice du journalisme se sont le plus dégradées au cours de la dernière année.

Pensez-vous que parce que les journalistes nord-américains ne meurent pas, qu’ils peuvent faire leur travail en toute quiétude ? Détrompez-vous.

Même s’il fait bonne figure à la 18e place du classement — le même rang qu’il occupait l’an dernier —, le Canada pourrait faire mieux. Et même le Québec, où il existe tellement d’exemples d’entraves à la liberté de presse que j’en ai écrit un livre !

Dans plusieurs régions, des élus expulsent encore des journalistes de séances publiques sous prétexte que leur présence est intimidante pour les citoyens. On les empêche de filmer ou d’enregistrer les réunions du conseil municipal, quand on ne les boycotte tout simplement pas.

Des organisations intimident et menacent des journalistes parce que ceux-ci creusent là où ça leur fait mal. Ils punissent des médias en retirant leurs publicités, privant les journalistes des moyens d’enquêter, quitte à ce que le média finisse par disparaître.

Il y a également toute la question de la protection des lanceurs d’alerte, des gens qui, en transmettant des informations d’intérêt public aux journalistes, souhaitent contribuer à l’endiguement de problématiques dont ils sont témoins, mais qui font l’objet de représailles par les organisations éclaboussées par ces révélations.

Plus au Sud, les États-Unis ont dégringolé pour une troisième année d’affilée, atteignant la 48e place. En 2013, la « plus grande nation du monde » autoproclamée était 32e au classement.

Cette diminution coïncide avec l’élection d’un président qui n’hésite pas à qualifier de « fake news » toute actualité qui le dépeint de manière négative ou qui ne sert pas ses intérêts. Un président qui n’a pas hésité à qualifier les journalistes « d’ennemis du peuple » et à cautionner tacitement les actes de violence commis à leur endroit en ne condamnant pas ceux-ci sur la place publique.

Donald Trump, comme son émule ontarien Doug Ford, juge les médias d’information inutiles, lui qui préfère contourner tout filtre journalistique pour livrer un message à son avantage.

Le droit du public à l’information ? Un détail dans lequel on ne s’empêtre plus trop trop par les temps qui courent.

On s’en fout, quoi !

Pourquoi en sommes-nous rendus là ? C’est si simple et si complexe à la fois.

D’une part, il y a la désinformation. La propagation de fausses nouvelles ou d’informations biaisées notamment à travers les médias sociaux, mais aussi par des messagers qui ont un intérêt à vouloir duper et diviser les masses.

L’être humain a la fâcheuse tendance à croire systématiquement ce qui le conforte dans les opinions qui sont déjà ancrées profondément en lui, alors qu’il doute et se méfie davantage d’informations qui, au contraire, le confrontent. Pire encore, certaines personnes se foutent de la véracité des faits qu’ils partagent, parce que de toute façon, ceux-ci reflètent leur pensée.

Et puis, il y a l’indifférence.

Beaucoup de gens, même s’ils n’endossent pas les menaces formulées à l’endroit de journalistes — je dirais même à l’endroit de n’importe qui — ne les dénoncent pas et n’en font pas de cas.

Nous tolérons malheureusement la violence davantage qu’autrefois, et celle-ci, surtout psychologique et verbale, est beaucoup plus pernicieuse.

On parle d’intimidation, surtout de cyberintimidation. Pour certains, recevoir un courriel haineux fait partie de leur routine de travail. On les dénigre parce qu’on n’aime pas les propos rapportés dans un reportage ; on les insulte parce que leur face ne nous revient pas. Et si la journaliste est une femme, celle-ci est encore plus susceptible d’être attaquée sur son apparence ou son intelligence.

Comme si c’était devenu impossible, même chez nous, d’avoir un débat d’idées sans automatiquement attaquer l’autre et conclure que c’est un imbécile parce qu’il ne pense pas comme nous.

Comme société, on vaut mieux que ça.

Je suis la première à l’admettre d’emblée : les journalistes, et les médias par la bande, sont loin d’être parfaits et imperméables à l’erreur. Certains pratiquent ce noble métier avec beaucoup de rigueur alors que d’autres ont l’éthique plutôt élastique.

Le devoir d’informer et l’intérêt public doivent être notre seul phare à travers le brouillard de la désinformation. Mais le respect, qu’on soit au Québec ou à Tombouctou, ne devrait jamais être optionnel.

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Médias et territoires: l’un ne va pas sans l’autre

Si les dernières années ont été impitoyables pour l’industrie des médias, particulièrement en région, ceux-ci n’en demeurent pas moins très importants pour les communautés.

En effet, les médias et les régions sont indissociables notamment parce qu’ils se nourrissent l’un l’autre. Un média sans territoire n’a pas d’auditoire ni de matière à traiter: une région sans information est dénuée de son identité.

Voilà le constat de plusieurs conférenciers, y compris moi-même, lors du forum Médias et territoires: regards sur les médias locaux et régionaux, organisé vendredi dernier par le Centre de recherche sur le développement territorial de l’Université du Québec à Chicoutimi.

Le journalisme a toujours été une pratique urbaine, par tradition, mais il est désormais très important dans les régions, a souligné la professeure Colette Brin, directrice du Centre d’Étude sur les médias de l’Université Laval.

Le CEM a tenté, au fil des années, de recenser les médias situés dans toutes les régions du Québec. Malheureusement, les différents répertoires et banques de données étaient incomplets, compliquant le travail des chercheurs.

Entre 2012 et 2017, les dépenses publicitaires ont chuté de 13.29% dans la télévision, de 52,78% dans les quotidiens, de 41,67% et de 45,59% dans les hebdos et les magazines, alors qu’elles sont demeurées stables dans la radio, avec une croissance de 0,34%, et qu’elles ont explosé dans les médias en ligne, une hausse marquée à 121,56%. Globalement, la part de marché des publicités numériques chez les GAFA a cru de 10% entre 2014 et 2017,

Tout cela alors que les Canadiens sont peu enclins à payer pour s’informer. Les chiffres du CEM révèlent qu’à peine 9% ont déboursé pour consulter des contenus en ligne, la plupart étant âgés de moins de 35 ans.

Du point de vue des contenus, Mme Brin a indiqué que les thèmes abordés par les médias sont généralement en phase avec l’agenda des annonceurs, en ce sens où les sujets où les intervenants sont moins susceptibles d’acheter de la publicité se retrouvent moins souvent traités.

Mme Brin est en désaccord avec l’hypothèse selon laquelle il faut laisser les médias traditionnels s’éteindre pour permettre l,avènement de nouveaux médias. Elle compare le tout à la politique de la terre brûlée et est d’avis qu’il y aura toujours un besoin pour une information professionnelle de qualité.

L’information pour s’enrichir collectivement

Ex-président du Conseil de presse du Québec, le professeur Raymond Corriveau, de l’Université du Québec à Trois-Rivières a tenu à recentrer le débat dans une perspective citoyenne. En ce sens, il rappelle que les médias ne sont pas la seule source d’information à laquelle peut s’abreuver la population, mettant à mal la logique commerciale des entreprises de presse.

« Pourquoi le droit à l’information, qui est fondamental, est-il redevable au profit de quelques actionnaires? » demande-t-il. Ce faisant, les assises de l’information sont problématiques, dans une perspective citoyenne.

L’expert parle d’un important lobby des entreprises de presse pour expliquer pourquoi les recommandations émises au terme de 19 commissions d’enquête, tournées et rapports révélant d’importantes lacunes informationnelles n’ont jamais été appliquée. Il déplore que les entreprises de presse cherchent à faire du profit avec l’information, qui doit plutôt servir le bien commun en encourageant la prise de décisions éclairées.

Si les problèmes ne se rendent pas dans l’espace public, il y a peu de chances que ceux-ci soient relevés par les décideurs qui peuvent les résoudre, ajoute M. Corriveau, qui prêche pour une meilleure éducation aux médias dans l’optique de générer une citoyenneté responsable.

Des médias décimés

La crise des médias, et particulièrement des médias locaux, ne date pas d’hier, a relevé le président de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec Stéphane Giroux. Déjà, rapporte-t-il, le sujet était d’actualité au début des années 1990.

Le journaliste déplore que l’information locale ait perdu 50% de son ampleur récemment alors que les conditions de travail des journalistes restants se précarisent. « C’est donc 50% de chances de plus qu’aucun journaliste ne couvre un conseil municipal, un événement, ou qu’un journaliste enquête sur quelque chose », a-t-il déclaré.

Du même souffle, ce sont les fausses nouvelles qui occupent désormais le vide laissé par l’information sérieuse. « Moins il y a de couverture médiatique sérieuse et plus il y a de fausses nouvelles, moins la démocratie se porte bien », dit-il.

Et les géants du Web, qui ont décimé les médias en vampirisant presque tous leurs revenus publicitaires, voient aujourd’hui le problème qu’ils ont créé. « Facebook veut créer une plateforme pour les nouvelles locales, rappelle Giroux, inquiet pour l’avenir. Mais il ne peut pas la remplir, parce que des nouvelles locales, il n’y en a plus assez. »

Des irréductibles

Malgré ces constants alarmants, il en existe encore pour croire à une information régionale de qualité, et ils sont venus témoigner de leur expérience.

Marlène Claveau et Stéphanie Gagnon en savent quelque chose. Les deux femmes d’affaires ont repris trois hebdomadaires mis en vente par TC média. Le petit conglomérat médiatique qu’est devenu Trium Média se porte extrêmement bien, à en croire le dynamique duo.

Heureusement.

Les médias communautaires n’étaient pas en reste avec des présentations de Amélie Hinse, directrice de la Fédération des télévisions communautaires autonomes du Québec, et de Martin Bougie, directeur général de l’Association des radios communautaires du Québec.

Organismes à but non lucratif ne vivant pas de publicité, les médias communautaires comblent au meilleur de leurs moyens le vide laissé par la disparition des médias locaux commerciaux. Leur auditoire est beaucoup plus grand et vaste qu’on ne pourrait le croire, et dans certaines régions qualifiées de déserts médiatiques, ils ne représentent parfois que la seule source d’information disponible aux citoyens.

Pour M. Bougie, l’accès à l’information locale est un enjeu collectif. « Il faut que collectivement, on réclame d’être bien informés et qu’on s’interroge sur la manière de s’offrir ce service », a-t-il dit.

En après-midi, des représentants de médias nationaux présents en région ont partagé leur vision de l’avenir de l’information.

Pour Virginie Lamontagne, agente de coordination, production régionale Côte-Nord pour la Fabrique culturelle de Télé-Québec, il est primordial que les gens se reconnaissent dans leurs médias.

Le directeur général des services régionaux de Radio-Canada, Jean-François Rioux, estime que l’absence de pluralité des sources d’information dans les communautés est un problème fondamental pour la démocratie . Le contrôle de l’information

Enfin, le président directeur général de Groupe Capitales Médias, Claude Gagnon, a plaidé que l’information ne pourra pas être perpétuellement gratuite. La population doit reprendre conscience de la valeur de l’information et payer pour, autrement les médias tels qu’ils sont actuellement sont appelés à disparaître.

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Un filtre journalistique nécessaire

Il ne faut pas se surprendre de voir le premier ministre ontarien Doug Ford déclarer que les médias traditionnels sont inutiles et que grâce aux réseaux sociaux, il n’est plus nécessaire de passer par des journalistes pour transmettre son message à la population.

On parle quand même d’un élu qui a mis sur pied sa propre chaîne de nouvelles sur les réseaux sociaux pour présenter ses actualités sans filtre journalistique.

D’ailleurs, Ford est loin d’être le premier politicien à croire que les journalistes sont désormais inutiles, voire nuisibles, à la bonne transmission des informations.

Donald Trump en est l’exemple le plus flagrant, mais c’est aussi le cas de plusieurs conseils municipaux québécois, et même ailleurs au pays, en Amérique du Nord et dans le monde. Rappelons que des dizaines de municipalités québécoises ont retiré leurs avis publics (et le financement qui vient avec) de journaux locaux, sous le couvert de la loi 122 adoptée en mars 2018, sous prétexte que l’information serait directement accessible sur le site internet de la municipalité.

Certes, pour communiquer le nouvel horaire des collectes des matières résiduelles ou du recyclage, il est vrai qu’on peut informer directement la population. Mais certaines informations méritent d’être analysées et questionnées, c’est pourquoi le filtre journalistique est essentiel dans bien des cas.

De plus en plus d’élus, tous paliers confondus, adoptent des stratégies de communication similaires à celles d’entreprises privées, c’est-à-dire que les communications publiques doivent servir à mettre en valeur l’image de marque de leur gouvernement plutôt que de transmettre des informations au bénéfice de la population.

Comme les journalistes remettent en question et en contexte certaines affirmations, soulevant des contradictions ou présentant le tout sous un angle différent que celui qu’ils souhaitent ces élus, ceux-ci n’apprécient pas de ne pas avoir plein contrôle sur le message, c’est pourquoi ils préfèrent utiliser des voies alternatives, qu’ils considèrent comme étant directes.

Cette façon de faire est une tactique de relations publiques, tout simplement. Elle permet à l’émetteur d’informations de présenter celle-ci de la manière qui lui convient le mieux, qui le fait le mieux paraître. Mais cela ne signifie pas que l’information est présentée de la manière la plus susceptible d’informer le public et à lui faire connaître les tenants et aboutissants d’une décision: les aspects plus controversés de celle-ci pourraient être atténués ou carrément occultés, les bénéfices pourraient être amplifiés, etc.

Rappelons que la seule manière de transmettre une information dans un média crédible sans que celle-ci ne soit traitée par un journaliste a un nom, et surtout un prix: la publicité.

Doug Ford déplore que les médias traditionnels « coupent et tordent » l’information qui leur est présentée. Mais c’est le rôle des journalistes, qu’on appelle souvent les chiens de garde de la démocratie, voire le quatrième pouvoir, d’exiger des comptes aux élus au nom des gens qui les ont portés au pouvoir.

De vouloir contourner ce pan de la société ne relève pas nécessairement de la malhonnêteté intellectuelle et ne signifie pas toujours que les élus ont quelque chose à cacher; mais l’analyse de l’information par des journalistes est nécessaire non seulement pour permettre à des citoyens de comprendre plus facilement le message des décideurs, mais aussi pour avoir toute l’information nécessaire pour s’en faire une opinion juste.

Disons simplement que le filtre journalistique, s’il est pour plusieurs une plaie, est un mal nécessaire pour les élus, mais d’un grand bénéfice pour la masse.

Ceux qui n’ont rien à cacher ne s’en formalisent pas.

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Lanceurs d’alertes: et si on rectifiait le tir?

Ces temps-ci, le congédiement de l’agronome Louis Robert fait couler beaucoup d’encre au Québec.  Celui qui était à l’emploi du MAPAQ depuis plus d’une trentaine d’années s’est fait montrer la porte parce qu’il avait transmis à un journaliste des documents internes faisant  état de l’ingérence de l’industrie privée dans la recherche publique.

À tout le moins, la lettre de congédiement de l’agronome, rendue publique par le journaliste Thomas Gerbet, ne fait état que de cette fuite aux médias pour justifier son renvoi.

L’agronome en question avait pourtant tenté de signaler les problèmes en plus haut lieu au ministère, mais voyant que rien ne changeait, il s’est tourné vers les médias. Et ça a fonctionné: des mesures seront mises en place pour corriger le tir.

Ce cas n’est pas sans rappeler plusieurs autres où des lanceurs d’alertes sont limogés ou la cible de représailles pour avoir dénoncé dans les médias des irrégularités au nom de l’intérêt public.

En janvier 2018, le tribunal a annulé la suspension d’un employé du ministère des Transports du Québec, représentant syndical de surcroît, qui avait accordé une entrevue à la radio pour dénoncer certains problèmes de gestion au sein de sa direction régionale.

En septembre 2017, un ingénieur a été sanctionné par son ordre professionnel pour avoir révélé à un journaliste qu’il y avait des dommages sur le pont Champlain, et ce, avant d’avoir avisé son patron.

La loi 87, intitulée Loi facilitant la divulgation d’actes répréhensibles à l’égard des organismes publics, adoptée en 2016, « a pour objet de faciliter la divulgation dans l’intérêt public d’actes répréhensibles commis ou sur le point d’être commis à l’égard des organismes publics et d’établir un régime général de protection contre les représailles. »

Or, pour être protégé, le lanceur d’alerte doit s’être adressé à ses supérieurs, au Protecteur du citoyen ou à l’Unité permanente anticorruption. Les médias sont exclus de cette mesure. Mais on sait bien que parfois, les dénonciations à l’interne ne mènent nulle part et que c’est pour cette raison que les sonneurs d’alerte s’adressent à des journalistes.

Qu’on se comprenne: avant d’alerter les médias sur une situation irrégulière au sein d’une organisation, les sonneurs d’alerte devraient effectivement le mentionner à leurs supérieurs afin de régler le tout à l’interne dans les plus brefs délais. Mais si rien ne se passe, peut-on leur reprocher de s’adresser à une instance qui a le pouvoir de changer les choses en informant le public?

L’exemple de cette semaine démontre qu’une modification à la loi est nécessaire au nom de l’intérêt public.

À l’époque des consultations sur le projet de loi, la Fédération professionnelle des journalistes du Québec avait jugé l’adoption de la loi prématurée étant donné qu’une commission parlementaire sur la protection des sources journalistiques allait avoir lieu l’année suivante.

De plus, clamait-elle, la loi allait avoir pour effet de museler les lanceurs d’alerte.

« Si les sonneurs d’alarme qui dénoncent publiquement des actes répréhensibles ne sont pas protégés par l’État et qu’ils continuent d’être punis, ils parleront de moins en moins aux journalistes et c’est le public qui en paiera les conséquences en sombrant dans la noirceur. La bonne gouvernance de l’État en pâtira.

Ce projet de loi n’aide pas les sonneurs d’alarme ; il place le fardeau de la preuve sur leurs épaules. […]

Tout le processus de divulgation reste ainsi à l’interne, une garantie pour que rien ne change. Qui n’a pas constaté qu’une situation déplorable ne se corrige qu’à partir du moment où elle est rendue publique? » peut-on lire dans une prise de position émise par l’organisation.

Comme le mentionne la FPJQ, le fait d’omettre les médias dans la protection accordée aux lanceurs d’alerte envoie le message qu’on préfère laver notre linge sale en famille plutôt que de corriger un problème. Comme si la loi avait été écrite spécifiquement pour éviter que quoi que ce soit ne se retrouve dans les médias. C’est presque dire qu’on préfère tolérer un problème à l’interne que de devoir gérer les relations publiques si cela se sait. Cherchez l’erreur.

C’est ce qui s’est produit au MAPAQ dans les derniers jours. Éclaboussé par les révélations du lanceur d’alerte, c’est plus facile pour le ministère de se lancer à la chasse aux sources et de punir les coupables plutôt que de se remettre en question.

Le premier ministre François Legault, qui déplorait à l’époque que les médias étaient exclus dans la loi, aurait démontré une certaine ouverture à revoir la loi. Reste à voir si à ses yeux, s’adresser aux journalistes ne constitue pas systématiquement un manque au devoir de loyauté des fonctionnaires.

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Pour en finir avec la transparence Saran Wrap™

Une semaine après l’élection générale, dans plusieurs centaines de municipalités québécoises, de nouveaux visages font graduellement leur apparition dans les hôtels de ville et les mairies.

Dans plusieurs centaines de municipalités québécoises, tout autant de candidats ont promis la transparence au cours des dernières semaines. Un concept abstrait, galvaudé de tous bords tous côtés, et surtout à la mode en politique par les temps qui courent. Chacun se prétendait le champion de la lutte à l’obscurantisme.

Maintenant élus, ces personnes passeront-elles de la parole aux actes? On l’apprendra d’ici quelques semaines, le temps que les nouveaux représentants prennent leurs aises dans leurs nouvelles fonctions.

Ce sera alors le moment de les sensibiliser à ce qu’est la véritable transparence. Pas une transparence Saran Wrap, comme je me plais à l’appeler, où ce qui semble translucide est finalement bien hermétique.

Ces élues et élues sont-ils prêts à ne pas étirer inutilement les délais de traitement des demandes d’accès à l’information formulées par les journalistes et les citoyens? Sont-ils prêts à ne pas transmettre des documents ultra-caviardés alors que ce n’est pas nécessaire?

Ces élues et élues sont-ils prêts à ne pas user de chantage économique avec le retrait des avis publics ou des publicités de la Ville lorsqu’ils sont mécontents de la couverture à leur égard?

Ces élues et élues sont-ils prêts à ne plus refuser l’entrée aux journalistes lors des séances régulières du conseil? Après tout, les professionnels de l’information sont des citoyens ordinaires, dont l’emploi consiste essentiellement à avoir le temps que les autres n’ont pas pour exiger des comptes aux élus portés au pouvoir par ceux à qui ils feront ensuite un compte-rendu.

Ces élus et élues sont-ils aussi prêts à permettre l’accès aux caméras et enregistreuses lors de ces séances? Actuellement, des dizaines de municipalités québécoises comptent, dans leurs règlements de régie interne, un ou plusieurs articles interdisant l’usage de dispositifs d’enregistrement, sauf si le maire ou le directeur général en donne l’autorisation au préalable. De telles mesures entrent en contradiction avec le Code municipal et sont d’ailleurs contestées devant les tribunaux pour deux municipalités du Québec, en plus de faire l’objet d’une réprimande de la part du Commissaire aux plaintes du ministère des Affaires municipales et de l’occupation du territoire.

La loi doit faire en sorte que de telles interdictions ne puissent plus être adoptées et que celles qui sont toujours en vigueur soient abolies.

Un dialogue est nécessaire, tant auprès des élus eux-mêmes que des différentes instances qui les représentent: le ministre des Affaires municipales, la Fédération québécoise des municipalités et l’Union des municipalités du Québec, dont un nouveau président sera à élire sous peu.

D’ici là, l’organisation est représentée par un maire qui a mis en place une politique pour contrôler les communications de sa municipalité afin d’en promouvoir une image positive. En vertu de cette politique, les employés municipaux ne peuvent plus répondre eux-mêmes aux questions des journalistes. Les conseillers, pour leur part, doivent référer toute demande au cabinet du maire. Au moins, Drummondville a été suffisamment transparente pour publier ladite politique sur son site Internet…

Gageons que ce maire est loin d’être le seul à avoir eu une telle idée. Nombreux sont les élus qui craignent de faire les manchettes pour « les mauvaises raisons ».

En ce sens, une formation aux médias doit un jour offerte aux élus, particulièrement à ceux qui en sont à leur premier mandat et qui ne savent pas comment interagir avec la presse locale. La méconnaissance de notre travail et de son fondement – le droit du public à l’information –  explique en partie le climat parfois tendu entre les journalistes et les maires de municipalités hors des grands centres. Assurons-nous que cela ne soit plus un facteur dans l’équation et que les craintes à l’égard des journalistes se dissipent un peu.

Une information partagée, si elle est contrôlée et filtrée, ne signifie pas la transparence… Loin de là.

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Fausses infos coulées aux médias: la politique de la terre brûlée

Depuis ses débuts, la Commission d’enquête sur la protection de la confidentialité des sources journalistiques, communément appelée la Commission Chamberland, nous en apprend des vertes et des pas mûres.

Le principal constat qui en ressort est que les services policiers ne lésinent pas sur les moyens pour tenter de débusquer les informateurs au sein de leurs équipes : on apprend que des journalistes ont fait l’objet d’enquêtes et de filature ou surveillés (« L’affaire » Patrick Lagacé étant le cas-type), que des interrogatoires serrés ont été menés pour savoir quels policiers parlaient avec des journalistes, et on en passe.

Évidemment, quand des éléments d’enquête, voire un dossier complet, sont coulés dans les médias, les corps policiers font de l’urticaire. On l’a vu récemment lorsque des documents ont été transmis au Bureau d’enquête des quotidiens de Québecor, qui en a fait bon usage. L’UPAC a immédiatement ouvert une enquête interne pour découvrir la source à l’origine de la fuite.

Dans tous ces cas, une question commune: « qui parle aux méchants journalistes? »

La police de Gatineau, elle, n’a pas hésité à prendre les grands moyens afin de décourager ses effectifs de parler à la presse, afin que cesse le coulage.

Dans un autre ordre d’idées, on a su très récemment que la direction du Service de police de la Ville de Montréal ne voyait pas de problème à couler de fausses informations aux médias dans l’optique de cerner ses taupes.

Que faut-il comprendre de cette façon de faire  – à ma connaissance, cela n’a pas été mis en pratique, mais simplement de l’envisager m’horripile – , qui aurait pour conséquences de miner la crédibilité des journalistes, leur seule carte de visite?

Que certains services policiers n’en ont que faire du travail des journalistes, qu’ils ne le respectent pas, voire qu’ils le méprisent.

Torpiller le travail d’autrui pour parvenir à ses fins, voilà ce que cette idée représente: la politique de la terre brûlée. Parce qu’une fois qu’un journaliste publie de fausses informations, il lui sera difficile de rétablir sa crédibilité.

Les canaux officiels et les autorités sont réputés être les sources les plus crédibles qui soient. En communiquant des informations tronqués ou même légèrement erronées, ils nuisent au droit du public à une information juste et exacte.

Plutôt que de s’en prendre aux sonneurs d’alerte, aux sources, et surtout, à des journalistes qui ne font que leur travail, les services de police pourraient-ils se questionner sur les motifs de ce coulage?

Pour donner des informations aussi explosives sur un plateau d’argent à un journaliste, il faut que la source en retire un bénéfice plus grand que ce qu’elle risque. Et oui, l’intérêt du public en fait partie.

Rappelons enfin que ces policiers ont parfois besoin de notre aide. Il n’est pas rare que notre collaboration soit sollicitée afin de faire avancer des enquêtes, retracer des suspects ou lancer des appels à témoins.

La relation entre médias et policiers n’est pas à sens unique. Il est bon de le rappeler.

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Publicité native: crédibilité à vendre

Dans le cadre d’un projet de recherche, Mikaëlle Tourigny, étudiante à la maîtrise en communication à l’Université de Sherbrooke, s’est attardée aux dilemmes professionnels et éthiques auxquels sont confrontés les journalistes face à la publicité native.

Pour expliquer le recours de plus en plus fréquent à cette pratique publicitaire, où des textes commandités revêtent le style et la signature graphique de reportages éditoriaux, la jeune chercheure a campé son travail au cœur des transformations que subit actuellement la profession.

Selon Tourigny, le contexte professionnel du journalisme est instable: le métier n’est pas reconnu légalement, il n’est pas encadré par un ordre professionnel, il n’existe pas de cursus unique pour devenir journaliste et le métier repose sur plusieurs codes déontologiques différents.  Ce faisant, n’importe qui peut se prétendre journaliste, les revenus et la sécurité d’emploi varient grandement d’un individu à l’autre, et très peu de règles définissent l’exercice de la profession.

Ajoutons à cela un « flou de l’éthique journalistique », avance Mlle Tourigny, qui s’ajoute à un phénomène de déresponsabilisation ayant débuté il y a quelques décennies et relevé par Armande St-Jean.

Ces deux facteurs combinés, en plus d’un essor fulgurant des nouvelles plateformes numériques, ont donc mis la table à l’avènement de contenus hybrides, notamment parce que tant du côté rédactionnel que du côté publicitaire, on a tenté d’être présent partout malgré le fractionnement des publics vers ces différentes plateformes.

« La publicité native est le symptôme de ce déséquilibre », a affirmé la conférencière, rappelant toutefois que l’hybridation de la publicité et de l’information ne date pas d’hier.

Mais parce que cette pratique émergente, où la promotion est abordée d’un point de vue journalistique, n’est ni encadrée ou définie de manière définitive, tout semble permis, Far West style (un commentaire ici totalement éditorial de ma part, mais assumé). À un point tel que la publicité native connaît une expansion fulgurante.

Selon des statistiques rapportées par Mikaëlle Tourigny, les investissements en publicité native étaient d’environ 5 milliards d’euros en 2005, une somme qui aura plus que quintuplé en 2018, où on prévoit que 28 milliards d’euros auront été déboursés dans ce type de promotion. « Aux États-unis, environ les trois quarts des médias d’information optent pour la publicité native », indique l’étudiante.

On ne peut aborder le sujet de la publicité native sans mentionner le malaise que ressent bon nombre de journalistes face à la pratique. Plusieurs ont le sentiment de vendre leur crédibilité au plus offrant, une crédibilité qui perd de sa valeur une fois qu’elle a servi à mousser les intérêts commerciaux d’un annonceur. Certains estiment que la publicité native les détournent, eux, mais aussi le public, de la mission fondamentale du journalisme qui est de rapporter une vérité objective, à l’abri des pressions de toutes sortes.

« Le journalisme n’est pas un publicitaire, il est journaliste, a rappelé Tourigny. La publicité native peut représenter un bris du contrat social entre celui-ci et les citoyens, car il doit se placer comme représentant de ceux-ci. »

D’autres journalistes n’ont pas le choix de se prêter à l’exercice. L’imposition de la publicité native est parfois présentée de façon pernicieuse, ce que Mikaëlle Tourigny appelle la double contrainte du sauveteur et du naufragé (de la profession).

D’abord, on tente de convaincre les journalistes qu’ils parviendront à sauver leur profession en adhérant au modèle d’affaires de la publicité native. En permettant la survie financière du média, il assurera la sienne, mais aussi celle de l’industrie de l’information. Car qui dit revenus, dit avenir.

Ensuite, le journaliste découvre sa nature de naufragé.  En acceptant de sauver sa profession par la publicité native, le journaliste dénature son métier. Il ne peut donc pas gagner. « Il a le sentiment de brader les impératifs de liberté, de vérité et de responsabilité (sociale) qui caractérisent la profession », élabore Tourigny, qui rappelle que « lorsqu’il est question de crédibilité de l’information, l’apparence de conflit d’intérêts est autant, sinon plus dommageable que le conflit d’intérêts lui-même. »

Cette présentation a été offerte dans le cadre du 85e congrès de l’ACFAS, tenu cette semaine à l’Université McGill.