L’information, c’est chacun pour soi aussi?

Sur son blogue Superperception, le communicateur Christophe Lachnitt fait état d’une manière alternative de pratiquer le journalisme, soit l’abonnement par auteur et non par média. Cela fonctionne par le biais d’une application mobile où l’utilisateur paie une cotisation pour n’avoir accès qu’aux contenus préparés par les journalistes de son choix.

Exemples (extrêmes, j’en conviens): vous adorez lire Pierre Foglia, mais vous n’aimez pas lire La Presse. Vous savourez Richard Martineau, mais vous n’achetez pas le Journal de Montréal.

Ou bien vous vous intéressez aux nouvelles sportives, mais vous ne lisez pas les autres cahiers de votre journal préféré. Vous aimez le travail d’un journaliste spécialisé en environnement, mais vous jugez que la dépense d’un abonnement annuel à sa publication n’est pas un investissement rentable.

Selon Lachnitt, le numérique a cette particularité de rendre le support, donc le média, accessoire au travail des journalistes. Il demande: et si les journalistes n’avaient plus besoin des médias? C’est là la réelle démocratisation de l’information.

J’ai plusieurs fois évoqué sur Superception – dernièrement ici – la tendance de certains journalistes et/ou blogueurs à prendre leur indépendance vis-à-vis des médias pour nouer une relation commerciale directe avec leurs lecteurs.

C’est une logique qui remet en cause la révolution initiée il y a cinq siècles et demi par Gutenberg, laquelle donna un pouvoir quasi absolu à ceux qui détenaient les moyens techniques – au départ l’imprimerie puis les infrastructures nécessaires au cinéma, à la radio et à la télévision – de diffuser des contenus.

Dans le domaine des médias également, Internet rend nos Sociétés de plus en plus horizontales (pour reprendre l’un de mes thèmes favoris).

L’avantage pour le public de ce système est évident: l’usager paie uniquement pour les contenus qu’il l’intéresse. Il n’est plus obligé de se procurer un journal, qui représente un genre de forfait d’informations disparates dont la grande majorité laisseront le consommateur indifférent.

Pour les travailleurs de l’information, la situation est mitigée: d’un côté, les journalistes s’affranchissent des contraintes éditoriales et publicitaires qu’impose un média; ils peuvent choisir d’écrire sur ce qui leur plait, aussi longuement qu’ils le souhaitent et peuvent investir le temps et l’énergie qu’ils désirent dans la réalisation du reportage.

En contrepartie, ils ne sont plus propulsés par la plateforme médiatique qui publicisait elle même ses propres contenus et doivent donc redoubler d’efforts pour se faire connaître. Encore plus pour réunir suffisamment d’abonnements pour en vivre.

Ce nouveau phénomène, dont il est trop tôt pour proclamer l’effervescence ou l’engouement, illustre bien une tendance lourde qui existe partout, mais qui fait mal au milieu de l’information: le vedettariat des journalistes. Ce sont en effet les grosses pointures qui se sortiront avantagés de ce système, s’il venait à être plus répandu.

Ces égéries du journalisme qui sont connues plus que les autres, dont le nom brille un peu plus, soit parce qu’ils sont partout ou parce qu’ils sont mis de l’avant par les médias qui les emploie. Ces têtes d’affiches journalistiques dont la notoriété est parfois garante de crédibilité et de talent aux yeux de plusieurs (ce qui n’est malheureusement pas toujours le cas) seront assis sur un plafond de verre que les jeunes journalistes réussiront difficilement à franchir sans le soutien d’un média.

Il serait impensable pour un journaliste débutant de faire ses armes dans un tel système; si certains, de par leur audace et leur professionnalisme, pourraient réussir à percer dans cette piscine de requins, seront toutefois minoritaires entre ceux qui, parce qu’inconnus, peineront à gagner quelques abonnés. Pour se démarquer, ceux-ci devront frapper un coup de circuit, ce qui demande parfois beaucoup d’expérience et de contacts.

Un autre volet du phénomène porte à réflexion: quelle valeur accorder à l’intérêt public si les contenus ne sont plus hiérarchisés en fonction de ce critère, mais selon la popularité des journalistes? En personnalisant trop l’information, ne risque-t-on pas de nuire à la qualité de l’information? Celle-ci sera plus spécialisée, certes, et probablement moins synthétisée, compte tenu que les contraintes d’espace seront amoindries, mais qu’adviendra-t-il des nouvelles plus générales? Qui s’en occupera, si elles sont moins « payantes »?

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