Jugement contre LaDose.ca : petite victoire, grand enjeu

Cette semaine, la Cour supérieure a tranché en faveur de plusieurs quotidiens (Le Soleil, La Presse et Le Devoir) contre la plateforme Web La Dose.ca. Ces médias réclamaient de la Cour une injonction interdisant au site de reproduire des extraits de certains articles, dont les titres et les leads (le premier paragraphe – crucial – d’un article de nouvelle), afin de générer du trafic et, conséquemment, des revenus. Un second site appartenant au même propriétaire, LaDose.pro, proposait pour sa part un service de veille médiatique payant basé sur un principe similaire.

Pour citer le collègue Jean-François Néron:

Le cœur du litige est l’interprétation de l’article 3 (1) de la Loi sur le droit d’auteur. «Le droit d’auteur sur l’œuvre comporte le droit exclusif de produire ou reproduire la totalité ou une partie importante de l’œuvre, sous une forme matérielle quelconque, d’en exécuter ou d’en représenter la totalité ou une partie importante en public et, si l’œuvre n’est pas publiée, d’en publier la totalité ou une partie importante […]»

Les demanderesses allèguent que le titre et le lead sont une «partie importante» de l’article (l’œuvre). Ils en  constituent en quelque sorte le cœur et leur importance doit être considérée sur une base qualitative plus que quantitative.

Pour sa part, la défenderesse est plutôt d’avis qu’ils doivent être accessibles au public et que cette question doit être entendue devant un juge chargé de trancher le litige sur le fond.

L’argument de s’approprier les nouvelles pour les partager au nom de l’intérêt public n’a pas été retenu étant donné que LaDose tirait un revenu de cette appropriation.

Ce faisant, La Dose contrevenait à l’esprit de la Loi sur le droit d’auteur, a tranché le juge. Celui-ci estime qu’il n’est pas juste que la plateforme puisse tirer un revenu en utilisant, sans autorisation, le contenu, intégral ou en partie, des médias sans que ceux-ci n’en bénéficient aussi financièrement.

Cette victoire peut sembler bien petite, puisque La Dose n’est qu’un parmi de nombreux autres sites usant du même stratagème pour s’enrichir sans débourser pour créer du contenu, que ce soit via des abonnements ou par des revenus publicitaires générés par l’achalandage des Internautes. Certaines plateformes « vampires », comme le tristement célèbre SiverTimes, se trouvent hors du Canada et font fi de nos lois. Et que dire du combat que mènent les médias de partout dans le monde, cherchant une solution à l’exode de leurs revenus vers des géants du Web tels que Google et Facebook, qui tirent des millions de dollars en profits grâce à la libre-circulation de contenus pour lesquels ils n’ont pas payé un sou?

Il n’en demeure pas moins que l’enjeu, lui, est gros, puisqu’il crée un nouveau précédent qui permettra aux médias de faire respecter leurs droits et leur propriété intellectuelle. Peut-être que cette décision amènera des munitions aux contentieux qui tentent de contrer cette vampirisation du contenu numérique…

Le jugement confirme que la disponibilité des contenus ne signifie pas que les plateformes médiatiques sont un buffet « All you can eat » pour ceux qui souhaitent s’enrichir sans investir dans l’information.

La décision rappelle donc essentiellement que cette dernière coûte quelque chose à produire et que ceux qui la produisent doivent être les bénéficiaires des retombées dudit produit.

Comme elle est intangible, immatérielle, on oublie trop souvent le temps et les ressources investis pour construire la nouvelle. Comme si le fait de ne plus avoir de support physique, comme un journal ou un magazine, rendait ce qu’il contient gratuit.

Car rappelons-le une énième fois, la rémunération « en visibilité » ne sauvera pas l’industrie des médias, tout comme elle ne mettra jamais de pain sur la table des pigistes.

Dans tous les cas, la décision de cette semaine est une excellente nouvelle pour les médias, car elle réaffirme la valeur d’un droit d’auteur, à condition de s’entendre sur QUI est l’auteur…

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L’information régionale, qu’ossa donne? (2017)

Samedi dernier s’est déroulé le tout premier forum montérégien L’Information régionale, qu’ossa donne? organisé par la FPJQ-Montérégie. Un projet sur lequel j’ai planché pendant deux ans en compagnie des autres administrateurs de la section et qui s’est concrétisé grâce à un travail d’équipe formidable.

La rencontre s’est tenue au Centre communautaire de Saint-Bruno-de-Montarville, avec l’objectif de voir échanger journalistes, patrons de presse, observateurs et membres du grand public.

Voici un (très bref) résumé de la demi-journée, forte en réflexions intéressantes.

Sur le rôle de la presse régionale:

Ex-journaliste, la députée caquiste de Montarville, Nathalie Roy, rappelle que les médias sont le contrepoids au pouvoir, même si bon nombre d’élus ne comprennent pas le travail des journalistes. Ceux-ci peuvent poser des questions que certains députés ne peuvent poser.

« J’avais plus de pouvoir dans ma liberté de parole quand j’étais animatrice et journaliste que depuis que je suis députée », affirme celle qui perçoit dans son propre rôle celui d’aider les médias à bien s’acquitter de leur tâche.

Aux yeux de Brenda Shanahan, députée libérale fédérale dans Châteauguay, les médias régionaux permettent à des acteurs ne disposant pas d’une tribune sur le front national de s’exprimer.  La radio et la télévision communautaires ont un rôle de premier plan pour informer, souligne-t-elle.

Des propos qui ont trouvé écho chez ceux de la mairesse de Sainte-Julie et présidente sortante de l’Union des municipalités du Québec, Suzanne Roy. Celle-ci a déploré l’effritement du nombre de voix régionales, qui se traduit par un partage de contenus de moins en moins local. Parce qu’ils s’y reconnaissent moins, il n’est pas étonnant que les gens consultent de moins en moins leurs hebdomadaires, a-t-elle soutenu. Pour pallier au problème, il importe de recréer un lien de proximité avec le public, croit l’élue.

Ce lien a d’ailleurs été transformé avec l’apparition des médias sociaux, a soutenu le maire de Saint-Bruno-de-Montarville, Martin Murray.  « On peut pousser notre information directement, sans intermédiaire. Le journaliste vient poser un certain nombre de nouvelles importantes, qui s’incarnent de façon différente », note-t-il.

Sur le projet de loi 122: 

Le projet de loi, dont un des articles pourrait libérer les municipalités de diffuser leurs avis publics dans les médias imprimés, privant ceux-ci de plusieurs dizaines de milliards de revenus et menaçant de fermeture certains titres.

Les invités n’étaient toutefois pas sur la même longueur d’onde face à la mesure.

Nathalie Roy, elle, reconnaît que la mesure menace la survie financière de certains médias, ajoutant que la CAQ prendrait position afin de maintenir l’obligation des villes à publier des avis publics dans les journaux, car cela aide les médias à survivre. « Les gens doivent savoir ce qui se passent dans leur communauté », ajoute la députée de Montarville, qui perçoit l’étude du projet de loi comme une opportunité de se questionner sur les façons de conserver les journaux locaux,.

Les élus municipaux sont d’un autre avis. Bien qu’en faveur de la survie des médias locaux, ceux-ci allèguent que le financement des médias ne relève pas d’eux exclusivement.

« Est-ce que c’est la responsabilité des villes, à elles seules, de financer les médias? Peut-on obliger les autres palliers de gouvernement à faire de même? » demande Suzanne Roy.

« La crise des médias ne peut pas relever uniquement des municipalités. Notre rôle n’est pas de supporter financièrement des médias, c’est de rejoindre de la façon la plus complète possible les citoyens quand on a une information à leur communiquer », a renchéri Martin Murray.

Sur la captation vidéo et l’enregistrement des séances: 

Là aussi, les opinions ont divergé. Si les journalistes présents se sont tous, ou presque, prononcé en faveur de l’enregistrement des séances, les élus, eux, étaient plus réticents. Ceux-ci plaident pour un encadrement plus serré et ce, afin de limiter les dérapages, comme le cas de Sainte-Marie-Madeleine.

« Les journalistes, contrairement aux citoyens, ont un code de déontologie; ils ne font pas n’importe quoi avec les captations qu’ils font des séances », dit Suzanne Roy.

« Les assemblées publiques ne doivent pas devenir un cirque ou se retrouver dans certaines émissions satyriques, qui ridiculisent les élus », renchérit Martin Murray, ajoutant que des citoyens peuvent être intimidés par la présence de journalistes.

Pierre Saint-Arnaud, journaliste à la Presse canadienne, a toutefois souligné que le Commissaire aux plaintes du MAMOT a récemment rendu une décision permettant aux citoyens de filmer les séances publiques.

Le combat est toutefois loin d’être gagné…

Sur la notion de proximité entre les journalistes et leurs sources:

Trop proches de leurs sources, les journalistes en région? Pour plusieurs patrons de presse,  la proximité tient davantage d’une force que d’une faiblesse.

Un des moteurs du succès des médias locaux, c’est la proximité avec ses lecteurs, ses sources d’information. Il faut toutefois tracer la ligne entre intérêt privé et intérêt public, dit Marc Gendron, directeur de l’information à La Voix de l’Est.

Plus encore,  les médias ultra locaux font partie de la communauté, soutient Éric Aussant, de TC Média. « En étant journaliste, on participe activement à la vie de cette communauté », avance-t-il.

Comme journal, on veut avoir la nouvelle. On n’attend pas nécessairement la conférence de presse, même si les décideurs voudraient qu’on attende la coupe de ruban, note Jean-Luc Lorry, journaliste au Courrier de Saint-Hyacinthe. D’où l’importance de prendre soin des sources sur le terrain.

Bien qu’une certaine proximité avec les sources pourrait mener à des situations où surviennent de potentiels conflits d’intérêts, la déontologie et le professionnalisme des journalistes servent de rempart, note Philippe Clair, propriétaire de l’hebdomadaire Les Versants. « La crédibilité du média relève de l’épaisseur du mur avec les annonceurs et le contenu. La crédibilité du contenu est garante de la survie des médias », ajoute-t-il.

Les quotidiens et les hebdos dans dix ans : halte à la temporalité

Les médias imprimés existeront-ils toujours dans dix ans? Telle était l’objet d’un avant-midi de réflexion portant sur la question aux Assises du journalisme à Tours*, et dont le constat principal fut qu’il serait bien difficile de spéculer sur une décennie alors qu’on ignore ce qu’il adviendra de nos journaux d’ici un ou deux ans.

Plusieurs intervenants sont toutefois d’accord : en raison de leurs plateformes numériques, les médias imprimés devront tôt ou tard laisser tomber la notion de périodicité qui les caractérisent encore aujourd’hui.

« Le problème, c’est que nous sommes encore basés sur une périodicité, souligne Marc Mentré, de l’organisme Journalisme et Citoyenneté. Ce cycle de vie correspond-il encore à quelque chose? »

« Les quotidiens sont d’abord et avant tout des marques, des marques qui travaillent 24 heures sur 24 », soutient Stéphane Frachet, journaliste aux Échos.

« Il faut se demander si un hebdomadaire est quelque chose qui sort une fois par semaine ou si c’est quelque chose qui est lu une fois par semaine? » s’interroge Cyril Petit, rédacteur en chef du Journal du dimanche.

Se recentrer sur l’auditoire

« Ça n’a plus beaucoup de sens de parler de quotidiens, car nous sommes désormais des éditeurs de l’information dénués de temporalité », a renchéri Vincent Preygène, directeur général de WAN-IFRA, l’association mondiale des journaux et des éditeurs de l’information.

Le vrai problème, souligne-t-il ensuite, réside dans le fait que les entreprises de presse se concentrent actuellement sur le support alors qu’ils devraient chercher à créer des liens avec leur auditoire.

Celui-ci suit sur le numérique, mais pas le financement des annonceurs, ce qui créé un déséquilibre financier pour les entreprises de presse. Or, depuis 2015, les abonnements constituent encore la principale source de revenus des médias, mais les entreprises de presse semblent travailler davantage pour leurs annonceurs que pour leur public, déplore Preygène.

Cette obsession de la plateforme épuise les journalistes, soutient David Carzon, qui manquent de temps et d’énergie en raison des compressions subies par les salles de presse depuis les dernières années. « Sortir un journal tous les jours relève du miracle maintenant », affirme le directeur adjoint de Libération.

Pire encore, ces baisses d’effectifs se répercutent sur la qualité du produit offert, et le public n’est pas dupe. « On a perdu de vue les questions les plus importantes. Quel est notre rôle? Quelle est notre plus-value? Qu’est-ce qu’on apporte à la société? » demande-t-il. « C’est d’abord le contenu qui doit être déterminé. Après, on se demandera comment le distribuer. »

Renforcer les marques

Une voie d’avenir concernant le multiplateforme réside dans une meilleure utilisation de chacune, lesquelles n’ont pas toutes les mêmes usages. « Si on jette des articles dans le vide en espérant qu’ils retrouvent les lecteurs, ça ne fonctionnera pas », note Carzon.

« La marque (du média) est concrète, note Carzon. Il faut que le lecteur sache que c’est nous qui avons produit le contenu qu’il consulte, et que ce contenu est en phase avec les valeurs de notre marque. »

Preygène abonde en ce sens. « Le lecteur n’est pas fidèle parce qu’il n’a pas conscience de la marque qui produit les contenus qu’il consomme », résume-t-il.

Les hommes vont plus loin. Pour eux, la marque d’un quotidien doit être représentative du « sens », donc de la raison d’être du média lui-même, son engagement vis-à-vis des lecteurs. « Dans dix ans, sera-t-on encore sur papier ou entièrement numérique? Sera-t-on gratuit ou payant? Demeurera-t-on généraliste ou serons-nous spécialisé? Irons-nous vers la vidéo ou pas? Peu importe ce qu’on choisira de faire, il faut que ça ait du sens », a clamé David Carzon.

D’ailleurs, a complété Preygène, la personnalisation du contenu en symbiose avec la marque, sera ce qui permettra, à terme, de convertir les consommateurs de ces contenus en lecteurs gratuits à des abonnés payants.

« On ne peut pas avoir d’abonnés payants si on n’a pas d’abord une offre gratuite intéressante pour les attirer. Mais si on ne commence pas à s’y pencher rapidement, on se tire dans le pied en continuant d’offrir un print payant et le même contenu gratuitement online, souligne Éric Mettout, directeur adjoint de la rédaction chargé du numérique à L’Express. C’est une erreur historique d’avoir permis la gratuité, mais encore plus de ne pas avoir tout balancé sur le numérique plus tôt. »

Médias sociaux : monter à bord du train

Les médias ont par ailleurs complètement raté le train avec l’arrivée des médias sociaux, il y a près d’une décennie. Plutôt que de d’abord les utiliser comme moyen d’échanger avec leurs publics, ils s’en sont servis comme d’un canal de diffusion unilatéral.

« Il faut repenser la relation avec le lecteur, et comprendre qu’elle s’effectue dans les deux sens. Le lecteur doit sentir qu’il a du poids », rappelle Carzon.

Valeur ajoutée

À terme, pour à la fois cimenter la relation avec les auditoires et pour donner une valeur ajoutée aux marques médiatiques, les entreprises de presse doivent valoriser leurs contenus. Cela passe par l’abandon de certains contenus moins « payants » et par l’automatisation de certains processus qui libéreraient des journalistes pour aller sur le terrain.

Dans un autre ordre d’idées, la concentration de la presse semble inévitable aux yeux de Preygène. Comme les investissements publicitaires dégringolent, que des abonnés quittent au profit de plateformes gratuites et que 80% des revenus de la publicité sont désormais captés par les géants du Web, il faut se consolider et trouver des substituts à cette absence de recettes, estime-t-il.

Les compressions dans les salles de presse devraient toutefois ralentir, puisqu’un seuil critique a été atteint. « Nous sommes rendus à un point où on ne peut plus couper », croit M. Preygène.

« Il faut se recentrer sur notre rôle, qui doit d’être utile et être plaisants à lire, indique Jean-Pierre Vittu de Kerraoul, PDG de Sogemedia. Nous nous devons d’avoir une capacité éditoriale suffisante pour offrir un bon contenu. »

* Ce voyage a été réalisé grâce à une aide financière de Les Offices jeunesse internationaux du Québec.

La liberté d’expression face aux censures de demain

Bien qu’on pense que celle-ci se manifeste dans des pays où la démocratie est plus fragile, la censure se manifeste sur plusieurs formes et ce, de façon pernicieuse. Les Assises du journalisme à Tours* se sont penchées sur la question dans le cadre d’un débat.

Reporters sans frontières donne plusieurs visages à la censure, qui commence par le journaliste qui s’empêche lui-même de diffuser une information par crainte de représailles. Viennent ensuite l’intimidation, le retrait d’un contenu ou le licenciement du journaliste par son employeur, l’acquisition des plateformes par des intérêts privés dans le but de contrôler le message, l’affaiblissement des médias par des recours juridiques tels des poursuites-bâillons, l’emprisonnement puis l’assassinat de journalistes.

La crainte d’être censuré et de subir des représailles pousse de moins en moins de personnes à devenir journalistes, déplore Gulsun Guvenli, enseignante en journalisme en Turquie. Elle rappelle que plus de 150 journalistes sont emprisonnés dans son pays, qui a fermé au fil du temps 158 chaînes de télévision, 29 maisons d’éditions et plus de 60 médias imprimés, entre autres.

De son côté, la Maison des journalistes a accueilli plus de 370 reporters issus d’une soixantaine de pays différents depuis son ouverture à Paris, en 2002. L’organisme se charge d’accueillir et d’orienter ces réfugiés forcés à l’exil par les forces politiques de leur pays d’origine. Seuls deux y sont retournés et ont pu reprendre leur emploi, a indiqué la directrice Darline Cothière.

Difficile à prouver, difficile à combattre

La censure est parfois difficile à prouver, indique Nicolas Vescovacci, journaliste indépendant et membre du collectif « Informer n’est pas un délit ». Lui-même a vu son documentaire retiré de la grille horaire après qu’un des individus ciblés par son travail ait passé un simple appel au patron de la station sur les ondes de laquelle la diffusion était prévue. « C’est difficile à prouver d’autant plus que la censure n’est pas définie juridiquement », allègue-t-il. Ce faisant, aucune conséquence légale n’encadre la censure.

Celle-ci se manifeste également dans la transparence, ou plutôt l’opacité manifestée par les institutions. « Il est de plus en plus difficile d’obtenir de l’information de la part des entreprises et des organisations, qui sont mieux préparées que jamais à faire face au travail d’enquête des journalistes », souligne Vescovacci.

Par ailleurs, au lendemain de l’élection présidentielle américaine, on ne peut plus nier que certains détracteurs des médias se cachent derrière le principe de liberté d’expression pour lutter contre les journalistes qui leur déplaisent, note Christophe Deloire, directeur général de Reporters sans Frontières. Il note aussi des tentatives de criminaliser l’enquête journalistique comme manière d’empêcher des scandales de voir le jour. « Un jour, les ennemis de la presse passeront par la loi pour que la liberté d’expression prime sur la liberté de presse, qui découle pourtant de celle-ci », a-t-il averti, ajoutant qu’il reste de moins en moins d’alliés à la cause.

Comment donc contrer cette censure? Ne dispose-t-on pas de plus de moyens que jamais pour faire circuler l’information?

Ce constat peut expliquer une partie du problème. Si les Google, Facebook et Yahoo de ce monde permettent la distribution quasi-illimitée des contenus, ils sont loin d’être des alliés dans la lutte à la censure, a prévenu Okhin, artisan du site la Quadrature du Net, une association de défense des droits et libertés citoyennes sur Internet. « Ces gens-là, leur rôle n’est pas de favoriser la libre circulation de l’information, c’est la monétisation des données personnelles qui y sont rattachées. »

Selon le citoyen, la lutte à la censure ne peut se remporter que collectivement, au terme d’une prise de conscience, parce que la liberté de la presse est l’affaire de tous.

* Ce voyage a été réalisé grâce à une aide financière de Les Offices jeunesse internationaux du Québec.

2007-2017 : le grand bouleversement

Avant de se pencher sur le virage de l’information dans dix ans, les Assises du journalisme à Tours* ont jugé bon de faire un bilan sur l’évolution des médias au cours de la dernière décennie.

Cette période en a été une d’expérimentation, estime-t-on plus que tout. Plusieurs innovations ont vu le jour, se sont éteintes, ont survécu. L’échec fait partie de l’expérimentation d’ailleurs.

Selon plusieurs observateurs, l’arrivée des médias sociaux et des téléphones intelligents a complètement révolutionné la manière de créer, de diffuser, mais surtout de consommer l’information, avec ses avantages et inconvénients.

En revanche, la popularité de certains nouveaux sites d’information, exclusivement en ligne et appelés pure players par l’industrie, ne se dément pas, et est bon signe pour les médias. « On a réussi à casser le sentiment de fatalité à l’endroit des médias, a expliqué Pierre Haski, cofondateur de Rue89, un pionnier du genre. On a prouvé que le journalisme et l’information sont loin d’être morts. »

Aux yeux de Géraldine Mulhmann, professeure et journaliste, l’avènement d’Internet représentait une opportunité sans précédent pour raconter des histoires, ce qui pour elle est le rôle fondamental des journalistes. « Le narratif permet le factuel », a-t-elle souligné.

Le smartphone est la première porte d’entrée vers l’information en France, a-t-on appris. Or, même si le numérique gagne en popularité à une vitesse fulgurante, le papier demeure encore la source de revenus la plus importante pour les médias qui œuvrent sur les deux plateformes, a indiqué Jacques Rosselin, entrepreneur et créateur de Courrier international, qui dirige également l’École de formation en journalisme. Bernard Poulet s’était ainsi trompé en annonçant la mort du journal imprimé.

De plus, malgré les difficultés financières de la presse, les grandes marques (titres) demeurent les sites d’information les plus fréquentés, signe de leur standing et de leur crédibilité auprès du public.

L’apparition des blogues au milieu des années 2000 a aussi permis de renverser le modèle d’affaires des médias. Jusqu’alors un canal de communication à sens unique, ils sont devenus des tribunes permettant un dialogue entre journalistes et lecteurs, permettant des contenus plus riches et représentatifs de chaque couche de la société.

Ce journalisme participatif a également permis, dans certains cas, de renforcer la confiance du public envers les médias.

Dérapages

Or, le tout a fini par déraper parce que les opérateurs de médias sociaux et les entreprises de presse n’ont pas prévu que ces plateformes deviendraient des champs de bataille idéologiques, relève Haski, qui qualifie le Web de « fachosphère ». L’existence des trolls est la défaite idéologique, technique et éditoriale des médias face aux plateformes sociales. Muhlmann parle même d’une « machine d’opinion incontrôlable ».

Agnès Chauveau, directrice déléguée à la diffusion et à l’innovation à l’Institut national de l’audiovisuel, explique que parmi les transformations profondes provoquées par le Net, la déhiérarchisation de l’information a déstructuré le débat public. Celui-ci est maintenant déterminé par les réseaux sociaux et les algorithmes qui régissent ceux-ci.

Ont également proliféré les fausses nouvelles et informations erronées, poison auquel on croyait que la vérification et la rectification seraient l’antidote.

Les nouvelles technologies ont par ailleurs précipité le traitement de l’information, rendant celle-ci plus à risque d’être erronée et surtout, superficielle. Cette dictature du direct, du réactif et de l’instantané a modifié profondément les conditions d’exercice du métier et change le rapport au réel, indique Muhlmann.

Fondateur du magazine papier trimestriel XXI, Patrick de St-Exupéry croit au slow news et se méfie des nouvelles technologies en raison de leur caractère éphémère. Il qualifie de « ruée vers l’or » l’empressement des entreprises de presse à se précipiter sur chaque nouvelle plateforme sans se questionner si elles parviendront ainsi à rejoindre leur public. « La technologie n’est pas le journalisme, a-t-il dit. Le journalisme, est-ce le papier ou l’écran? Non. Pendant dix ans, nous avons réduit le journalisme aux technologies, aux canaux de communication, tout ça plutôt que de valoriser davantage le contenu. »

Haski abonde dans ce sens. « Il y a la nécessité de mettre le journalisme au cœur de nos pratiques en choisissant l’outil qui nous semble le plus approprié pour le faire », a-t-il affirmé.

Le mythe de la gratuité

Le concept de la gratuité a été vivement vilipendé par les intervenants du panel. « À partir du moment où on entre dans la logique de la gratuité, l’information n’a plus de valeur », a clamé Patrick de St-Exupéry, qui croit que les médias sont arrivés à la fin du cycle de la gratuité, une « idée folle » selon lui.

« L’information a une valeur; elle le fruit d’un travail, de compétences. Elle est destinée à un auditoire, à une clientèle. Ce n’est pas rien », a-t-il martelé.

D’ailleurs, la monétisation des contenus passe de moins en moins par la publicité, ont souligné plusieurs intervenants. Ce serait faire fausse route de croire encore qu’information et publicité sont indissociables pour survivre.

Pour être viables, les médias devront être financés par leurs auditoires, indique Mme Chauveau, ce qui obligera les plateformes à offrir du contenu à valeur ajoutée.

* Ce voyage a été réalisé grâce à une aide financière de Les Offices jeunesse internationaux du Québec.

Traquer le fake news

Au terme de la présidentielle américaine, et à l’aube de la présidentielle française, la vérification des faits (fact checking) et les fausses nouvelles (fake news) occupent une place importante dans la réflexion sur le rôle des médias.

Dans un atelier intitulé Fake news et post-vérité des Assises du journalisme de Tours*, plusieurs intervenants ont analysé et présenté des solutions à ce fléau que représentent les informations trompeuses en ligne.

Le vice-président de l’Observatoire de la déontologie des médias, Pierre Ganz, relève une hiérarchie entre les différents contenus fallacieux qu’on retrouve sur la Toile et qui peuvent être trompeurs involontairement ou délibérément : une mauvaise présentation, un faux contexte, des contenus manipulés, une satyre ou une parodie, des contenus trompeurs pour appuyer une opinion personnelle, des contenus imposteurs et imitant des contenus authentiques de même que des contenus entièrement fabriqués.

Ce faisant, soutient-il, les médias d’information doivent assumer un rôle dans le traitement de ces contenus. Leur responsabilité première est de corriger leurs erreurs, qui contribuent à une désinformation, c’est-à-dire que plutôt que de publier un simple correctif, de remplacer totalement le contenu trompeur pour éviter que celui-ci ne se propage.

Les journalistes doivent cesser de se cacher derrière leurs sources. Ce n’est pas en attribuant une fausse information à autrui, par le biais d’une citation, qu’ils se dégagent de leur responsabilité d’exactitude, ajoute Ganz.

C’est également ce que croit Luc Hermann, producteur, journaliste et directeur de l’agence de presse Premières Lignes. De plus, ajoute-t-il, les médias doivent persévérer dans leur mission d’informer, ne serait-ce que pour redonner confiance au public qu’une information de qualité existe encore.

Hermann déplore le manque de temps et d’argent consacré au journalisme, alors qu’il y a de plus en plus d’information à traiter et que l’instantanéité de l’information force les médias à accélérer la cadence. Ils sont ainsi beaucoup plus vulnérables et à risque de commettre des erreurs. Le journaliste prône un slow news plus poussé, mieux vérifié, de meilleure qualité.

Mais, rappelle Laurence Benhamou, journaliste en charge de la rubrique médias à l’Agence France-Presse, il faut garder en tête qu’une fois une fausse information lancée sur le Web, il est bien difficile de faire oublier celle-ci puisque plus souvent qu’autrement, la fausse nouvelle est beaucoup plus partagée que sa rectification. Pire encore, si on martèle une fausse information, elle finit par passer pour vraie; une technique que semble utiliser le nouveau président des États-Unis.

Le sociologue Gérald Bronner attribue pour sa part la prolifération des fausses nouvelles à la dérégulation de l’information provoquée par l’arrivée d’Internet, suivie de celle des médias sociaux. Comme chacun peut désormais diffuser de l’information dans l’espace public, les gens peuvent aussi trouver dans certaines fausses nouvelles de quoi confirmer leurs propres opinions; ce faisant, ils n’ont pas tendance à remettre en question le contenu qu’ils ont consulté. « Cela n’a fait que mettre en lumière les mécanismes humains de crédulité qui existaient déjà depuis des siècles », affirme-t-il, faisant allusion entre autres aux nombreuses théories du complot.

Qui plus est, la dérégulation d’Internet a détruit la notion de représentativité des points de vue. Ainsi, les plus motivés à relayer de l’information, aussi radicaux soient-ils, parviendront à imposer leur point de vue même s’ils ne sont qu’une minorité.

En France, un outil appelé Décodex permet d’avertir les Internautes, grâce à un système de couleurs, que le site Web qu’ils s’apprêtent à visiter contient possiblement des informations non vérifiées, voire carrément fausses. L’initiative dérive du blogue des Décodeurs, mis sur pied en 2009 après que ses fondateurs aient commencé à constituer une base de fausses nouvelles observées sur diverses plateformes. Plus de 10 000 recherches sont enregistrées chaque jour dans l’outil, un simple plug-in disponible en open source pour être repris par d’autres organisations..

* Ce voyage a été réalisé grâce à une aide financière de Les Offices jeunesse internationaux du Québec.

Quand Goliath décide d’aider David…

On apprenait hier que Tim Cook, grand manitou d’Apple, lançait un appel aux entreprises technologique afin que soient créés des outils visant à lutter contre la désinformation, précisément les fausses nouvelles.

Cook déplorait le phénomène du click-bait, ou piège à clics, qui consiste à attirer le plus grand nombre possible de personnes sur une page sous de faux prétextes, uniquement pour générer du trafic (et dans la plupart des cas, obtenir des revenus publicitaires en raison dudit trafic).

En décembre, le géant Facebook avait aussi annoncé vouloir se lancer dans la lutte à la désinformation. Il permettra désormais aux utilisateurs, si ce n’est déjà fait, de signaler le caractère fallacieux d’un contenu. Cependant, plutôt que d’éliminer celui-ci du fil d’actualités des Internautes, il devrait, toujours en théorie, y accoler une mention du genre « contenu douteux ». Mais rien ne sera fait pour éliminer ce contenu.

Ironique quand on sait que la plateforme est responsable pour la viralité d’innombrables fausses nouvelles, en plus de vampiriser, avec Google, les revenus des médias traditionnels en raison du trafic qu’elle génère.

Google aussi avait fait savoir qu’il s’attaquerait au problème, en empêchant les producteurs de fausses nouvelles de récolter les revenus publicitaires tant convoités.

Il est tout de même très positif de voir les géants du Web tenter de corriger un problème dont ils sont en partie responsables. Mais le fait de bloquer des contenus ou d’avertir les Internautes sur leur caractère invraisemblable est insuffisant.

Contrer la fausse information, c’est aussi contribuer à une information vraie, de qualité. Google et Facebook seraient-ils prêts à réinvestir une partie de leurs profits dans la création de nouvelles sérieuses? Disons, dans un fonds dédié aux médias dans chaque pays où ils « sévissent »…

Sachant que les revenus des médias traditionnels, qui créent au quotidien de la nouvelle de qualité, s’effritent de jour en jour, en partie par leur faute, un coup de pouce serait apprécié. Et pourquoi ne pas mettre de l’avant ces contenus véritables, de la même manière qu’on tente d’étiqueter les fausses nouvelles?

Pour l’instant, il ne s’agit que de vœux pieux de la part des géants du Web. Reste à voir si les bottines vont suivre les babines…

Liberté de presse: un souhait pour Noël

2016 tire à sa fin. Dure année pour la liberté de presse, une fois de plus.

Ici, on se souviendra de 2016 surtout pour le scandale des journalistes – l’affaire « Patrick Lagacé »–  ayant fait l’objet d’une surveillance indirecte par divers corps policiers. On a étudié leur liste d’appels téléphoniques. On se souviendra aussi de 2016 pour la saisie de l’ordinateur portable de Michael Nguyen.

Une leçon peut être tirée de ces histoires: notre liberté de presse, ici au Canada, nous semble acquise, mais elle est très fragile. Rappelons-nous également qu’ailleurs, elle est encore inexistante.

La semaine dernière, on apprenait le décès du journaliste algérien Mohamed Tamalt, détenu depuis juillet pour « offense aux institutions et au président . Il est mort dans des conditions floues, après une grève de la faim et trois mois de coma », peut-on lire sur Le Monde.

Le Comité de protection des journalistes rapportait qu’au moins 257 journalistes sont sous verrous dans le monde, le plus grand nombre en vingt ans selon l’organisme. Reporters sans Frontières calcule plutôt qu’au moins 348 journalistes sont privés de leur liberté. La part du lion se trouve en Turquie, avec près du tiers des reporters incarcérés.

After Turkey, the biggest jailers of journalists were China, where at least 38 had been incarcerated as of Dec. 1; Egypt, with 25; Eritrea, with 16; and Ethiopia, with 14.

La liste de journalistes emprisonnés, recensés par Reporters Sans Frontières, donne froid dans le dos. Ailleurs dans le monde, on utilise des prétextes futiles pour empêcher l’information de circuler. On considère les journalistes comme des empêcheurs de tourner en rond. Et pourtant, ils veillent au grain.

Aujourd’hui, j’ai une pensée pour tous ces journalistes qui meurent ou qui sont emprisonnés au nom de ce principe fondamental à toute démocratie.

Aujourd’hui, j’utilise l’immense privilège de cette tribune pour vous en présenter quelques-uns, en rafale:

  • Khoudaïberdy Allachov, correspondant du service turkmène de Radio Free Europe / Radio Liberty (RFE/RL), arrêté et détenu depuis début décembre pour possession de tabac;
  • Faisal Hayyat, journaliste détenu pour un tweet sur la religion;
  • Nguyen Ngoc Nhu Quynh, blogueuse arrêtée pour « propagande anti-gouvernementale »;
  • « Le journaliste tchétchène Jalaoudi Guériev, condamné à trois ans de prison, sous prétexte de “détention de drogue »;
  • Narges Mohammad, journaliste et militante des droits humains iranienne condamnée à 10 ans de prison;
  • Raif Badawi, bien sûr, blogueur saoudien emprisonné et condamné à 1000 coups de fouet pour avoir émis une opinion;
  • Gao Yu; journaliste chinoise  déclarée coupable par un tribunal de Pékin de « divulgation de secrets d’État »;
  • Nahed Hattar; journaliste jordanien poursuivi en justice pour « insulte à la religion » et « incitation à la discorde confessionnelle » et assassiné devant le tribunal plus tôt cette année;
  • Cyril Almeida, rédacteur en chef adjoint du journal Dawn, prisonnier malgré lui du Pakistan, qu’il ne peut plus quitter;
  • Santosh Yadav, journaliste indien détenu et frappé pour avoir protesté pacifiquement.

Cette liste pourrait s’allonger encore et encore. Un jour peut-être, elle n’existera plus. Je le souhaite.

À moins d’une nouvelle média extraordinaire, ce blogue fera relâche pour la période des Fêtes.

À vous qui me lisez, que ce soit la première ou la dixième fois, un immense merci. Paix, santé, mais surtout liberté, pour la prochaine année.

Correspondances à la relève

Récemment, la FPJQ-Montérégie recevait la journaliste d’expérience Josée Boileau, qui vient de faire paraître son essai Lettres à une jeune journaliste. La vidéo de cette rencontre se trouve ici.

J’ai eu le plaisir de lire le court ouvrage. Mme Boileau met le doigt  sur les bobos du journalisme, mais souligne aussi à gros traits l’idéalisme qui attire toujours la relève vers cette profession, un idéalisme qu’il faut conserver pour survivre dans un métier parfois sans pitié pour ceux qui l’exercent.

Dans le ton de la confidence, évitant toute condescendance, l’auteure dresse un portrait réaliste et juste de la réalité des médias. À un point tel qu’on réalise que la fameuse « crise » des médias semble dater depuis toujours et qu’elle accompagne les journalistes au quotidien alors que le métier évolue à vitesse grand V. « Quand je suis arrivée, personne n’embauchait, se souvient-elle. Ce n’était pas un métier d’avenir. » Ça vous sonne une cloche?

Défaitiste, Mme Boileau? Pas du tout. Optimiste, même. Malgré la réalité morose qui peut teinter notre vision du métier, une fois les deux pieds dedans, l’auteure convainc ses lecteurs que l’aventure en vaut encore la chandelle, ne serait-ce que pour la mission de service public qui doit motiver les journalistes, dont l’allégeance doit se tourner vers le public.

Beaucoup plus aurait pu être dit au cours de ces correspondances à la relève, mais l’auteure a choisi de se concentrer sur les enjeux propres au métier de journaliste, bien qu’elle aborde brièvement d’autres réalités, telle la conciliation travail-famille.

Bref, Lettres à une jeune journaliste constitue une excellente introduction à celle ou celui qui s’intéresse au journalisme. Mais le livre peut aussi intéresser les plus expérimentés qui y trouveront de quoi entretenir leur flamme.

La rentrée des médias étudiants – mon hommage

Ça sent la rentrée… Pourquoi ne pas vous entretenir aujourd’hui de médias étudiants?

Les stations de radio des cégeps et universités, tout comme leurs journaux, sont l’une des meilleures écoles pour apprendre le métier, car on est tout de suite immergé dans le bain.

Des années plus tard, nombreux sont les journalistes professionnels qui conservent un bon souvenir de leur passage dans un média sur le campus.

C’est là qu’on apprend sur le tas, bien qu’on ait des croûtes à manger jusqu’à la retraite à mon avis. C’est là qu’on commet des erreurs parfois bêtes, parfois assorties d’une grande leçon, même si de devenir un « professionnel » ne nous met pas à l’abri des bourdes.

Surtout, démodée l’idée que les médias étudiants sont inintéressants. De plus en plus, ces apprentis-reporters réalisent des reportages qui ont parfois l’étoffe de ceux qu’on retrouve dans les médias professionnels. Il est déjà arrivé, d’ailleurs, que ces derniers s’inspirent de ce que font les étudiants, voire que leurs histoires donnent lieu à des reportages défrayant la « vraie » manchette.

Quelques exemples:

  • Le scandale des primes versées par les universités à certains professeurs pour les attirer dans leur établissement et ce, en pleine période de compressions; révélé par Montréal Campus et repris par Le Devoir, entre autres;
  • Des failles dans la réglementation des stationnements de l’Université de Sherbrooke ouvrent la porte à des contestations des constats d’infraction, rapporté par La Tribune après que le tout fut dévoilé dans Le Collectif, forçant la direction de l’université à revoir sa politique;
  • Une série de vols de minéraux dans un pavillon de l’Université Laval, dossier suivi de près par Impact Campus et ayant attiré l’attention du quotidien Le Soleil;
  • Et j’en passe. Beaucoup.

Bref, nos médias étudiants sont non seulement d’importantes écoles pour nos futurs journalistes, ils sont aussi des sources d’information et des plateformes de diffusion à part entière. Ça vaut la peine de s’y attarder.

Ce qui m’amène à un autre fabuleux exemple dont j’ai pris connaissance aujourd’hui. BuzzFeed fait état de cette sordide histoire où une université contestera devant les tribunaux leur obligation de fournir à son journal étudiant des documents traitant d’un enseignant.

Selon le média, une enquête concernant des allégations d’attouchements sexuels commis par un enseignant sur plusieurs élèves aurait été menée dans le plus grand secret. Une entente survenue entre l’établissement et son employé stipule que celui-ci pouvait éviter que ne s’ébruite l’affaire en quittant ses fonctions.

Toujours selon BuzzFeed, le journal étudiant Kentucky Kernel aurait été ensuite approché par un représentant de deux élèves concernés pour lui faire part de l’histoire. Le média a donc fait une demande d’accès aux documents publics à ce sujet auprès de l’université, qui n’a fourni que les documents concernant l’entente et la démission de l’enseignant. Rien à propos de l’enquête et des allégations y ayant mené.

Le journal s’est donc tourné vers le procureur général du Kentucky, qui a lui donné raison. Mais plutôt que de remettre les documents au journal, l’université a choisi de contester cette décision devant la cour.

« Notre université ne peut pas, et ne devrait pas décider quand il est approprié de violer la confiance et l’intimité d’une victime en dévoilant son identité et les détails de sa situation à quiconque », a-t-on plaidé pour justifier le recours.

Pourtant, dans les cas judiciaires, il n’est pas rare que les journalistes aient accès au nom des victimes. Celui-ci étant généralement protégé par une ordonnance de non-publication ici, ils parviennent à faire une nouvelle sans dévoiler l’identité de toutes les parties.

Le Kentucky Kernel a par ailleurs obtenu les documents autrement. Selon BuzzFeed, une dizaine d’histoires (que je n’ai pas toutes lues) ont été publiées à ce sujet, dont une qui révélait que le professeur a aussi fait l’objet d’une enquête pour avoir fabriqué de toutes pièces des données qu’il a ensuite utilisées pour un projet de recherche international.

On comprend que l’université, pour sauver son image, souhaite enterrer l’affaire et faire comme si rien ne s’était produit. Mais elle envoie un bien mauvais message en tentant de museler son média étudiant – qui après tout est un média comme les autres.

Je lève mon chapeau bien bas à la rédactrice en chef et aux responsables du Kentucky Kernel, qui ont refusé de plier devant la pression. Les artisans de ce média ont fait preuve de beaucoup de courage.

Certains collègues professionnels devraient s’en inspirer.

Alors, à tous ces journalistes, non pas en devenir, parce qu’ils le sont déjà un peu: bonne rentrée!