On sentait que c’était imminent. C’est maintenant officiel. TC Média (Transcontinental) annonce la mise en vente de ses titres québécois et de l’Ontario, à l’exception de quelques-uns, dont le journal Les Affaires.

Cette décision d’affaires a-t-elle un lien avec la future adoption du projet de loi 122, qui libérera les municipalités de leur obligation à publier leurs avis publics dans des médias imprimés locaux? Rappelons-le, la mesure, si elle est retenue par les élus de l’Assemblée nationale, portera un grand coup aux finances des journaux régionaux, qui tirent une bonne partie de leurs revenus des avis publics.

Déjà, la semaine dernière, le groupe s’était délesté de 28 publications dans les Maritimes; l’an dernier, c’étaient les titres de la Saskatchewan.

Actuellement, TC Media emploie environ 1000 personnes dans ses journaux locaux et régionaux québécois.

Qui voudra des hebdos?

Rappelons qu’une purge avait eu lieu en 2014 avec la fin de la guerre des hebdos que s’étaient livrés Québécor et Transcontinental. Une trentaine de journaux avaient été mis en vente; moins de la moitié ont survécu en bout de ligne.

L’occasion s’était présentée il y a trois ans, la revoici. Mais qui voudra acheter un, voire plusieurs, hebdomadaires?

À l’époque, j’avais déjà émis certaines craintes face à la situation, des inquiétudes qui refont surface aujourd’hui:

Or, ce n’est pas d’acheter un média qui coûte cher, c’est de le faire rouler et de le faire prospérer. Et, contrairement à d’autres actifs, la valeur marchande des publications semble diminuer sans cesse.

Qui voudra se porter acquéreur d’une ou plusieurs de ces publications? Qui prendra le risque financier de faire survivre ces hebdomadaires alors que l’industrie des médias au Québec, au Canada et même ailleurs dans le monde semble en crise?

Steve Faguy dresse ici une liste intéressante des (non) acheteurs potentiels. Sa réflexion rejoint la mienne, en tous points.

Certes, plusieurs journaux trouveront preneur, espérons-le. De petits groupes de presse pourraient acquérir quelques titres, à condition qu’ils aient les reins assez solides pour les faire vivre. Des particuliers pourraient aussi tenter la grande aventure. Mais ceux-ci connaîtront-ils, au préalable, le rôle d’un média d’information? Sauront-ils se porter garants d’une information objective et de qualité?

Dans la dépêche, on indique également que les journaux qui ne trouvent pas preneur pourraient être encore édités par Transcontinental. D’accord, mais pour combien de temps? Il va de soi que si l’entreprise souhaite tant se départir de ses titres, qu’elle n’entretiendra pas ses invendus pendant des années, tel un boulet.

En outre, on apprend que « Transcontinental souhaite conclure des ententes avec les acheteurs potentiels pour l’impression et la distribution des journaux vendus. » Ainsi, TC ne souhaite plus éditer ses titres, mais espère que les acheteurs de ses produits lui confient des tâches encore lucratives pour lui.

L’art de déléguer les dépenses en conservant une part de profits, quand on sait que, dans le papier, l’impression et la distribution constitue souvent la plus grande portion des coûts de fabrication.

Ajouter l’insulte à l’injure

Vous aurez compris que je ne suis pas vraiment optimiste quant à la suite des choses. À mes yeux, le président et chef de la direction du groupe, François Olivier a ajouté l’insulte à l’injure en déclarant, dans un communiqué que « la vente de ces actifs à des acteurs locaux représente la meilleure avenue pour contribuer à la pérennité de la presse locale et favoriser une plus grande proximité avec les annonceurs et les communautés desservies ».

Comment cette mise en vente, quand on se doute que ce ne sont pas tous les titres qui seront rachetés, constitue-t-elle une contribution à la pérennité de la presse locale, quand on sait que des voix s’éteindront en région?

En décembre dernier, le même individu, avait affirmé que « bien que son secteur des médias joue un rôle ‘’important’’ dans la société, il n’est pas ‘’essentiel’’ à sa stratégie. »

Considérant l’importance de l’entreprise dans l’industrie de l’information régionale, quel message cette déclaration envoie-t-elle aux employés de ses nombreuses salles de presse?  m’étais-je alors demandé.

Que c’est la rentabilité qui compte, peu importe la vocation. Que l’intérêt public que sont sensés servir les médias n’a que peu d’importance dans l’univers capitaliste dans lequel ils évoluent. Au diable le droit du public à l’information si nous ne pouvons pas nous enrichir grâce à lui, avais-je alors réfléchi.

Et c’est exactement ce qui se produit aujourd’hui. Le triomphe du capitalisme, où la rentabilité prime sur la mission idéaliste  du produit. Paradigme éternel des entreprises de presse privées, qui doivent jongler avec ces deux éléments.

La conclusion de cette mise en vente pourrait donner lieu à un jour très sombre pour l’information régionale. Car c’est surtout par les hebdomadaires que les citoyens vivant hors des grands centres arrivent à s’informer.

J’espère me tromper.

Une réponse à « Médias à l’abandon: le triomphe du capitalisme »

  1. […] Voilà bien une nouvelle fois le nerf de la guerre. L’argent. Dans un billet de blogue plutôt pessimiste, la journaliste Marie-Ève Martel, fustige le triomphe du capitalisme qui mène à l’abandon des médias. […]

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Je suis Marie-Ève Martel — journaliste, autrice, professeure et entrepreneure passionnée par tout ce qui touche l’information et son rôle démocratique.

Depuis plus de 15 ans, je raconte, j’enquête et j’analyse le monde à travers divers médias. J’ai publié plusieurs essais engagés, je forme la relève universitaire et les professionnels des médias. Je prends régulièrement la parole pour défendre une information rigoureuse, accessible et éthique.

Surtout, je suis une amoureuse farouche de l’information de qualité au nom de l’intérêt public. Je crois en un journalisme rigoureux, courageux et profondément humain. J’aime bâtir des projets qui ont du sens et une valeur sociale.

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