L’embargo ou comment une source contrôle l’information

En journalisme, le terme embargo désigne la divulgation d’informations qui ne peuvent être diffusées ou incluses dans un reportage avant un moment déterminé par la source émettrice de l’information. La procédure sert principalement à permettre aux médias de prendre connaissance des informations et de les mettre en contexte,  histoire que tout soit prêt au bon moment.

L’exemple le plus probant de l’embargo est celui des budgets gouvernementaux. Quelques heures avant le dévoilement du budget, les médias se retrouvent à huit clos et ont le temps de prendre connaissance des informations contenues dans le document hautement confidentiel. Ils peuvent alors diffuser les mesures au moment où elles sont annoncées par le ministre des Finances.

D’autres cas sont cependant plus problématiques, en ce sens où la nécessité de l’embargo porte à réflexion.

Mon collègue soulevait cette semaine la tenue d’une conférence de presse à laquelle j’ai eu le bonheur d’assister lundi. Trouvez l’erreur.

Un passage de l’invitation rédigée par le direction générale de l’organisme retient l’attention: «Le Conseil des commissaires a pris une série de décisions en séance extraordinaire le 06 août 2013.»

Notez la date: le 6 août. C’est demain. Donc avant même que les membres du conseil des commissaires adoptent le budget (leur assemblée est prévue à 19h30), l’invitation de la commission scolaire affirme que c’est déjà fait, 35 heures avant la rencontre…

Dans les faits, l’article a été rédigé le lundi après-midi, mais publié uniquement mercredi matin, en raison d’un embargo décrété par la commission scolaire.

La première question qu’on se pose, c’est pourquoi ne pas avoir plutôt attendu au soir même, ou au lendemain, pour tenir ladite conférence de presse qui explique les mesures du budget?

Officiellement, on nous a dit que c’était pour attendre que les mesures soient officiellement votée. Plus tard, le responsable des communications de la commission scolaire a ouvertement avoué qu’il avait plutôt décidé de procéder de la sorte pour accommoder l’hebdomadaire local. Celui-ci est en effet distribué les mercredis, mais va sous presse le lundi en fin de soirée (je présume). Donc, la tenue de la conférence de presse était pour permettre à l’hebdomadaire (un concurrent de notre journal – qui n’a pas demandé l’embargo, je précise) de pouvoir publier l’information en même temps que nous.

Équitable? Pas du tout.

Puisque de se présenter à une conférence de presse en sachant qu’un embargo a été décrété sur son contenu représente une acceptation de celui-ci, il était délicat d’en faire fi. Cependant, en voulant laisser une chance égale à tous, fait est que notre publication a plutôt été désavantagée, nous qui avions la possibilité de diffuser le tout le mardi. Pour avoir moi-même travaillé dans un hebdomadaire, il faut accepter que la périodicité de la publication fait en sorte qu’immanquablement, nous sommes à la remorque d’un quotidien, quand nous partageons notre territoire avec celui-ci.

Un autre événement concernant un embargo alimente cette réflexion. Il y a quelques semaines, un ex-collègue et moi avons eu à couvrir un même fait divers. Nous avons tous les deux – comme tous les journalistes ayant fait la couverture de l’accident dont il est question – reçu les mêmes informations de la part d’un porte-parole des services d’urgence, informations qui ont suscité une discussion.

En effet, nous avions été informés que la personne impliquée dans l’accident était décédée, mais compte tenu que sa famille n’avait pas été avisée, nous devions attendre le feu vert avant de l’indiquer dans nos dépêches (qui étaient diffusées en continu sur Internet). Nous ne connaissions pas l’identité de l’individu à ce moment-là, puisqu’elle est toujours mentionnée une fois que ses proches sont au courant. L’annonce du décès n’aurait donc pas vendu la mèche.

Une autre interrogation est donc soulevée par cette stratégie. Pourquoi ne pas avoir attendu le moment où la mort pouvait être annoncée pour le dire aux journalistes? Ce faisant, nous avons été contraints de publier une information qu’on savait fausse pour accommoder une source, un péché en journalisme, puis l’actualiser .

Était-ce une manière pour la source de nous faire sentir que nous étions « privilégiés » en détenant des informations qui demeurent secrètes un certain temps?

Ultimement, l’embargo doit servir l’information et constitue un outil utile à la fois au relationniste et au journaliste. Il ne doit pas devenir un moyen de contrôle des médias dans le but de manipuler les journalistes.

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