Fausses infos coulées aux médias: la politique de la terre brûlée

Depuis ses débuts, la Commission d’enquête sur la protection de la confidentialité des sources journalistiques, communément appelée la Commission Chamberland, nous en apprend des vertes et des pas mûres.

Le principal constat qui en ressort est que les services policiers ne lésinent pas sur les moyens pour tenter de débusquer les informateurs au sein de leurs équipes : on apprend que des journalistes ont fait l’objet d’enquêtes et de filature ou surveillés (« L’affaire » Patrick Lagacé étant le cas-type), que des interrogatoires serrés ont été menés pour savoir quels policiers parlaient avec des journalistes, et on en passe.

Évidemment, quand des éléments d’enquête, voire un dossier complet, sont coulés dans les médias, les corps policiers font de l’urticaire. On l’a vu récemment lorsque des documents ont été transmis au Bureau d’enquête des quotidiens de Québecor, qui en a fait bon usage. L’UPAC a immédiatement ouvert une enquête interne pour découvrir la source à l’origine de la fuite.

Dans tous ces cas, une question commune: « qui parle aux méchants journalistes? »

La police de Gatineau, elle, n’a pas hésité à prendre les grands moyens afin de décourager ses effectifs de parler à la presse, afin que cesse le coulage.

Dans un autre ordre d’idées, on a su très récemment que la direction du Service de police de la Ville de Montréal ne voyait pas de problème à couler de fausses informations aux médias dans l’optique de cerner ses taupes.

Que faut-il comprendre de cette façon de faire  – à ma connaissance, cela n’a pas été mis en pratique, mais simplement de l’envisager m’horripile – , qui aurait pour conséquences de miner la crédibilité des journalistes, leur seule carte de visite?

Que certains services policiers n’en ont que faire du travail des journalistes, qu’ils ne le respectent pas, voire qu’ils le méprisent.

Torpiller le travail d’autrui pour parvenir à ses fins, voilà ce que cette idée représente: la politique de la terre brûlée. Parce qu’une fois qu’un journaliste publie de fausses informations, il lui sera difficile de rétablir sa crédibilité.

Les canaux officiels et les autorités sont réputés être les sources les plus crédibles qui soient. En communiquant des informations tronqués ou même légèrement erronées, ils nuisent au droit du public à une information juste et exacte.

Plutôt que de s’en prendre aux sonneurs d’alerte, aux sources, et surtout, à des journalistes qui ne font que leur travail, les services de police pourraient-ils se questionner sur les motifs de ce coulage?

Pour donner des informations aussi explosives sur un plateau d’argent à un journaliste, il faut que la source en retire un bénéfice plus grand que ce qu’elle risque. Et oui, l’intérêt du public en fait partie.

Rappelons enfin que ces policiers ont parfois besoin de notre aide. Il n’est pas rare que notre collaboration soit sollicitée afin de faire avancer des enquêtes, retracer des suspects ou lancer des appels à témoins.

La relation entre médias et policiers n’est pas à sens unique. Il est bon de le rappeler.

Publicités

Publicité native: crédibilité à vendre

Dans le cadre d’un projet de recherche, Mikaëlle Tourigny, étudiante à la maîtrise en communication à l’Université de Sherbrooke, s’est attardée aux dilemmes professionnels et éthiques auxquels sont confrontés les journalistes face à la publicité native.

Pour expliquer le recours de plus en plus fréquent à cette pratique publicitaire, où des textes commandités revêtent le style et la signature graphique de reportages éditoriaux, la jeune chercheure a campé son travail au cœur des transformations que subit actuellement la profession.

Selon Tourigny, le contexte professionnel du journalisme est instable: le métier n’est pas reconnu légalement, il n’est pas encadré par un ordre professionnel, il n’existe pas de cursus unique pour devenir journaliste et le métier repose sur plusieurs codes déontologiques différents.  Ce faisant, n’importe qui peut se prétendre journaliste, les revenus et la sécurité d’emploi varient grandement d’un individu à l’autre, et très peu de règles définissent l’exercice de la profession.

Ajoutons à cela un « flou de l’éthique journalistique », avance Mlle Tourigny, qui s’ajoute à un phénomène de déresponsabilisation ayant débuté il y a quelques décennies et relevé par Armande St-Jean.

Ces deux facteurs combinés, en plus d’un essor fulgurant des nouvelles plateformes numériques, ont donc mis la table à l’avènement de contenus hybrides, notamment parce que tant du côté rédactionnel que du côté publicitaire, on a tenté d’être présent partout malgré le fractionnement des publics vers ces différentes plateformes.

« La publicité native est le symptôme de ce déséquilibre », a affirmé la conférencière, rappelant toutefois que l’hybridation de la publicité et de l’information ne date pas d’hier.

Mais parce que cette pratique émergente, où la promotion est abordée d’un point de vue journalistique, n’est ni encadrée ou définie de manière définitive, tout semble permis, Far West style (un commentaire ici totalement éditorial de ma part, mais assumé). À un point tel que la publicité native connaît une expansion fulgurante.

Selon des statistiques rapportées par Mikaëlle Tourigny, les investissements en publicité native étaient d’environ 5 milliards d’euros en 2005, une somme qui aura plus que quintuplé en 2018, où on prévoit que 28 milliards d’euros auront été déboursés dans ce type de promotion. « Aux États-unis, environ les trois quarts des médias d’information optent pour la publicité native », indique l’étudiante.

On ne peut aborder le sujet de la publicité native sans mentionner le malaise que ressent bon nombre de journalistes face à la pratique. Plusieurs ont le sentiment de vendre leur crédibilité au plus offrant, une crédibilité qui perd de sa valeur une fois qu’elle a servi à mousser les intérêts commerciaux d’un annonceur. Certains estiment que la publicité native les détournent, eux, mais aussi le public, de la mission fondamentale du journalisme qui est de rapporter une vérité objective, à l’abri des pressions de toutes sortes.

« Le journalisme n’est pas un publicitaire, il est journaliste, a rappelé Tourigny. La publicité native peut représenter un bris du contrat social entre celui-ci et les citoyens, car il doit se placer comme représentant de ceux-ci. »

D’autres journalistes n’ont pas le choix de se prêter à l’exercice. L’imposition de la publicité native est parfois présentée de façon pernicieuse, ce que Mikaëlle Tourigny appelle la double contrainte du sauveteur et du naufragé (de la profession).

D’abord, on tente de convaincre les journalistes qu’ils parviendront à sauver leur profession en adhérant au modèle d’affaires de la publicité native. En permettant la survie financière du média, il assurera la sienne, mais aussi celle de l’industrie de l’information. Car qui dit revenus, dit avenir.

Ensuite, le journaliste découvre sa nature de naufragé.  En acceptant de sauver sa profession par la publicité native, le journaliste dénature son métier. Il ne peut donc pas gagner. « Il a le sentiment de brader les impératifs de liberté, de vérité et de responsabilité (sociale) qui caractérisent la profession », élabore Tourigny, qui rappelle que « lorsqu’il est question de crédibilité de l’information, l’apparence de conflit d’intérêts est autant, sinon plus dommageable que le conflit d’intérêts lui-même. »

Cette présentation a été offerte dans le cadre du 85e congrès de l’ACFAS, tenu cette semaine à l’Université McGill.

L’information régionale, qu’ossa donne? (2017)

Samedi dernier s’est déroulé le tout premier forum montérégien L’Information régionale, qu’ossa donne? organisé par la FPJQ-Montérégie. Un projet sur lequel j’ai planché pendant deux ans en compagnie des autres administrateurs de la section et qui s’est concrétisé grâce à un travail d’équipe formidable.

La rencontre s’est tenue au Centre communautaire de Saint-Bruno-de-Montarville, avec l’objectif de voir échanger journalistes, patrons de presse, observateurs et membres du grand public.

Voici un (très bref) résumé de la demi-journée, forte en réflexions intéressantes.

Sur le rôle de la presse régionale:

Ex-journaliste, la députée caquiste de Montarville, Nathalie Roy, rappelle que les médias sont le contrepoids au pouvoir, même si bon nombre d’élus ne comprennent pas le travail des journalistes. Ceux-ci peuvent poser des questions que certains députés ne peuvent poser.

« J’avais plus de pouvoir dans ma liberté de parole quand j’étais animatrice et journaliste que depuis que je suis députée », affirme celle qui perçoit dans son propre rôle celui d’aider les médias à bien s’acquitter de leur tâche.

Aux yeux de Brenda Shanahan, députée libérale fédérale dans Châteauguay, les médias régionaux permettent à des acteurs ne disposant pas d’une tribune sur le front national de s’exprimer.  La radio et la télévision communautaires ont un rôle de premier plan pour informer, souligne-t-elle.

Des propos qui ont trouvé écho chez ceux de la mairesse de Sainte-Julie et présidente sortante de l’Union des municipalités du Québec, Suzanne Roy. Celle-ci a déploré l’effritement du nombre de voix régionales, qui se traduit par un partage de contenus de moins en moins local. Parce qu’ils s’y reconnaissent moins, il n’est pas étonnant que les gens consultent de moins en moins leurs hebdomadaires, a-t-elle soutenu. Pour pallier au problème, il importe de recréer un lien de proximité avec le public, croit l’élue.

Ce lien a d’ailleurs été transformé avec l’apparition des médias sociaux, a soutenu le maire de Saint-Bruno-de-Montarville, Martin Murray.  « On peut pousser notre information directement, sans intermédiaire. Le journaliste vient poser un certain nombre de nouvelles importantes, qui s’incarnent de façon différente », note-t-il.

Sur le projet de loi 122: 

Le projet de loi, dont un des articles pourrait libérer les municipalités de diffuser leurs avis publics dans les médias imprimés, privant ceux-ci de plusieurs dizaines de milliards de revenus et menaçant de fermeture certains titres.

Les invités n’étaient toutefois pas sur la même longueur d’onde face à la mesure.

Nathalie Roy, elle, reconnaît que la mesure menace la survie financière de certains médias, ajoutant que la CAQ prendrait position afin de maintenir l’obligation des villes à publier des avis publics dans les journaux, car cela aide les médias à survivre. « Les gens doivent savoir ce qui se passent dans leur communauté », ajoute la députée de Montarville, qui perçoit l’étude du projet de loi comme une opportunité de se questionner sur les façons de conserver les journaux locaux,.

Les élus municipaux sont d’un autre avis. Bien qu’en faveur de la survie des médias locaux, ceux-ci allèguent que le financement des médias ne relève pas d’eux exclusivement.

« Est-ce que c’est la responsabilité des villes, à elles seules, de financer les médias? Peut-on obliger les autres palliers de gouvernement à faire de même? » demande Suzanne Roy.

« La crise des médias ne peut pas relever uniquement des municipalités. Notre rôle n’est pas de supporter financièrement des médias, c’est de rejoindre de la façon la plus complète possible les citoyens quand on a une information à leur communiquer », a renchéri Martin Murray.

Sur la captation vidéo et l’enregistrement des séances: 

Là aussi, les opinions ont divergé. Si les journalistes présents se sont tous, ou presque, prononcé en faveur de l’enregistrement des séances, les élus, eux, étaient plus réticents. Ceux-ci plaident pour un encadrement plus serré et ce, afin de limiter les dérapages, comme le cas de Sainte-Marie-Madeleine.

« Les journalistes, contrairement aux citoyens, ont un code de déontologie; ils ne font pas n’importe quoi avec les captations qu’ils font des séances », dit Suzanne Roy.

« Les assemblées publiques ne doivent pas devenir un cirque ou se retrouver dans certaines émissions satyriques, qui ridiculisent les élus », renchérit Martin Murray, ajoutant que des citoyens peuvent être intimidés par la présence de journalistes.

Pierre Saint-Arnaud, journaliste à la Presse canadienne, a toutefois souligné que le Commissaire aux plaintes du MAMOT a récemment rendu une décision permettant aux citoyens de filmer les séances publiques.

Le combat est toutefois loin d’être gagné…

Sur la notion de proximité entre les journalistes et leurs sources:

Trop proches de leurs sources, les journalistes en région? Pour plusieurs patrons de presse,  la proximité tient davantage d’une force que d’une faiblesse.

Un des moteurs du succès des médias locaux, c’est la proximité avec ses lecteurs, ses sources d’information. Il faut toutefois tracer la ligne entre intérêt privé et intérêt public, dit Marc Gendron, directeur de l’information à La Voix de l’Est.

Plus encore,  les médias ultra locaux font partie de la communauté, soutient Éric Aussant, de TC Média. « En étant journaliste, on participe activement à la vie de cette communauté », avance-t-il.

Comme journal, on veut avoir la nouvelle. On n’attend pas nécessairement la conférence de presse, même si les décideurs voudraient qu’on attende la coupe de ruban, note Jean-Luc Lorry, journaliste au Courrier de Saint-Hyacinthe. D’où l’importance de prendre soin des sources sur le terrain.

Bien qu’une certaine proximité avec les sources pourrait mener à des situations où surviennent de potentiels conflits d’intérêts, la déontologie et le professionnalisme des journalistes servent de rempart, note Philippe Clair, propriétaire de l’hebdomadaire Les Versants. « La crédibilité du média relève de l’épaisseur du mur avec les annonceurs et le contenu. La crédibilité du contenu est garante de la survie des médias », ajoute-t-il.

À l’abri des caméras, un déni de démocratie

Le conseil municipal de la paroisse de Sainte-Marie-Madeleine, non loin de Saint-Hyacinthe, et certains citoyens, n’ont visiblement pas apprécié d’être tournés au ridicule dans un segment de l’émission Infoman.

Ils ne l’ont tellement pas digéré, en fait, qu’un avis de motion a été donné lundi soir, lors de la séance régulière du conseil, afin d’en « interdire l’enregistrement visuelle (sic) par une personne du public. » Cela inclut les journalistes.

En mêlée de presse, à laquelle mon collègue Bruno Beauregard de Cogeco et moi-même avons pris part, le maire Simon Lacombe expliquait que seule la caméra de la municipalité sera autorisée pour filmer, à moins qu’une autorisation spéciale ne soit accordée au préalable. Les modalités de ces exceptions n’ont pas encore été déterminées.

Bien sûr, la Ville continuera de filmer et de diffuser ses séances. Or, les captations vidéo ne sont disponibles, du propre aveu du maire, que quelques jours plus tard sur le site Web de la municipalité. Et le fait d’être la seule preneuse d’images lui garantit  le contrôle (en théorie ) du message, d’où l’entrave au travail des journalistes, qui doivent pouvoir produire leur propre matériel.

Les journalistes seront bienvenus à poser des questions, mais sans pouvoir filmer, a aussi précisé l’élu, qui ne considère pas la mesure comme un manque de transparence puisqu’elle aurait été réclamée par certains citoyens fâchés de l’image que les segments diffusés donnent de la municipalité.

Quel service rend-il alors aux autres citoyens, qui s’informaient via d’autres sources d’information, par exemple la station Cogeco?

Curieux hasard que l’on présente un tel règlement deux jours à peine avant la Journée internationale de la liberté de presse, qui aura lieu le 3 mai. Cela démontre qu’il y a encore beaucoup de travail à faire pour faire respecter celle que l’on célébrera demain.

Certes, seul l’avis de motion a été donné lundi soir; le règlement officiel devrait être adopté à la séance de juin. Il y a donc espoir que le pire ne se produise pas. Mais si le règlement est adopté, il s’agirait d’un important recul du droit du public à l’information et, conséquemment, de la démocratie, en plus d’une entrave à la liberté de presse.

Le travail des journalistes s’appuie sur le caractère public des séances; en empêchant et les journalistes et les citoyens d’enregistrer celles-ci, les villes refusent à ceux ne pouvant pas assister aux rencontres sur places le droit de savoir ce qui se passe. Les élus ont un devoir de rendre des comptes à ceux qui les ont portés au pouvoir. La transparence derrière des portes closes, à micros fermés ou à l’abri des caméras, ce n’est pas la démocratie.

Cela est d’autant plus ironique que le maire Lacombe a reconnu que Sainte-Marie-Madeleine est membre de la Fédération québécoise des municipalités, laquelle a adopté en 2005  une résolution invitant ses membres à permettre l’enregistrement des séances de conseil par les médias et à donner libre accès aux journalistes à leurs réunions.

« Nous, c’est un cas spécial », a-t-il affirmé en mêlée de presse pour justifier la situation.

Il faut justement libérer la liberté de presse et le droit du public de tout arbitraire afin que ceux-ci soient respectés.

Ce n’est pas parce qu’il s’agit d’une petite municipalité que cela est moins grave. Au contraire. Souvent, ces petits villages sont délaissés par les médias, faute de temps, ou tout simplement faute de journalistes. Sans chien de garde de la démocrate, comment sait-on ce qui se passe dans les mairies?

Il est donc tout naturel pour le conseil de Sainte-Marie-Madeleine d’avoir été déstabilisé en réalisant que des images captées lors de séances précédentes aient été diffusées sur les ondes de Radio-Canada, obtenant une visibilité jamais égalée auparavant, et surtout, pas pour les bonnes raisons.

Mais on choisit de punir ceux qui n’ont fait que démontrer la réalité. Cela rappelle, une fois de plus, l’importance d’éduquer les élus, particulièrement ceux qui ne sont pas constamment sous les feux des projecteurs, au rôle de la presse. Bon nombre d’entraves pourraient être évitées s’il ne persistait pas une profonde méconnaissance du travail des journalistes là où ceux-ci ne sont pas légion.

MISE À JOUR: L’adoption du règlement brillait par son absence à la séance du 5 juin dernier. Nous apprenons que la municipalité a choisi (pour l’instant) de reculer.

En direct du congrès: Lettre à Geoffré

Salut Geoffré,

Jusqu’à hier matin, on ne se connaissait pas. J’ignorais tout de ton existence, comme bon nombre de journalistes qui se trouvaient au congrès de la FPJQ le temps d’un week-end.

Le « monde » t’a découvert pendant un panel portant sur le fameux spin. Quelle ironie.

Tu es venu interroger les membres sur les réalités en région. Par la bande, tu nous a dit que si tu posais trop de questions qui dérogeaient des communiqués que t’envoie l’équipe de ta députée, qu’on s’avérerait moins généreux en entrevue.

À peine une dizaine de minutes après être aller te serrer la main, pour t’offrir mon soutien et pour te féliciter de ton courage, tu es devenu malgré toi le symbole d’une réalité qui, malheureusement, existe toujours en région. Le rapport de force entre journalistes et sources, particulièrement politique, n’est pas toujours à armes égales.

J’étais tout juste à côté de toi quand ton patron t’a appelé, furieux de s’être (probablement) fait enguirlander par la députée ou son attaché politique, tout simplement parce que des journalistes présents au congrès ont tweeté ta déclaration, parfois d’une manière plus juste que d’autres.

Je l’ai entendu te dire de ne plus faire d’intervention et de garder le silence pour le reste de la journée. Je l’ai entendu te rendre un jugement sans appel, mais surtout sans te laisser la chance de t’expliquer. Je l’ai entendu croire la députée plus que toi, son employé.  Je l’ai entendu te retirer certains mandats, te laissant penser que tu venais de perdre ton emploi.

Tu t’es tenu debout. Tu avais peur, c’est normal. Cette peur, je l’ai déjà vécue. Je l’ai aussi vu dans les yeux de plusieurs journalistes en région qui, disposant de peu de moyens, doivent composer avec une réalité qui rend la pratique d’un journalisme d’excellence difficile. Les pressions existent, bien que certains le nient.

Mais malgré cela, tu t’es tenu debout. Je suis fière de toi, Geoffré.

J’étais encore plus atterrée quand j’ai vu que ton patron, sans même te donner la parole, s’est publiquement dissocié de tes propos en présentant des excuses formelles à la députée et son équipe. Un message qui a par la suite été retiré des médias sociaux. Était-ce par gros bon sens ou à la suite de l’indignation et de la pression populaire qui s’est propagée rapidement quand tous les journalistes ont eu vent de ton histoire? Permets-moi d’avoir ma petite idée là-dessus.

Tu n’avais fait que poser une question, question à laquelle s’était greffé un contexte qui dénonçait ce que trop de journalistes hors des grands centres connaissent. Que oui, des gens profitent du peu de ressources et de moyens des médias régionaux pour imposer leur volonté.

Comme plusieurs, j’ai lu les Tweets de la députée, qui annonçait que ton patron allait réagir. On parlait de spin plus tôt. Elle a joué à la relationniste pour ton patron. Elle a « spinné » la situation à son avantage. J’ai vu aussi qu’elle se défendait en rapportant tes propos, alors que tu ne lui as pas parlé et que tu ne t’étais toi-même pas exprimé sur les réseaux sociaux, signe qu’elle a effectivement appelé ton patron.

Cette élue a, par ses actes et ses mots, démontré elle-même ce que tu étais venu partager à tes  pairs.

Laisse-moi te dire quelque chose Geoffré. Je ne te connais pas beaucoup. Je ne connais pas le milieu dans lequel tu travailles. Mais un vrai bon patron de presse, ça protège son journaliste jusqu’à ce qu’il commette l’indéfendable. Ce n’est pas ton cas. Ça vérifie les faits et ça ne saute pas aux conclusions pour faire les beaux yeux à une élue.

L’indépendance de la presse, c’est fondamental. En se rangeant derrière la députée plutôt que de se porter à ta défense, ton patron a démontré que lui, ne comprenait pas ce principe.

Mais tu n’es pas seul. Ton histoire s’est répandue comme une traînée de poudre sur les réseaux sociaux. C’est une belle démonstration de solidarité journalistique. C’était pour toi, cette fois-ci, Geoffré.

Parce que peu importe où on travaille, peut importe pour qui on est journaliste, nous sommes tous des bibittes semblables. On partage les mêmes valeurs, et une entrave à la liberté de presse vient nous trifouiller les tripes.

Au moment d’écrire ces lignes, ton emploi est sauvé. On ne connaît pas la suite des choses. Mais tu n’es pas seul.

Tu as des ressources. Tu traverses une tempête actuellement, mais tu passeras à travers. Parfois, l’adversité s’avère être une bénédiction.

En mon nom personnel, merci d’avoir levé le voile (une fois de plus) sur ce qui se passe réellement en région.

Régions: la transparence « Saran Wrap »

Hier, la FPJQ, section Outaouais, dénonçait l’exclusion de cameramen et de journalistes de TVA Gatineau-Ottawa et de Radio-Canada Ottawa-Gatineau d’une rencontre tenue plus tôt cette semaine avec le premier ministre du Québec, Philippe Couillard.

« La rencontre, tenue en marge d’une annonce en matière d’éducation et de santé, visait à donner aux médias régionaux l’occasion de discuter des enjeux touchant la région », peut-on lire dans le communiqué.

Comme journaliste, on ne peut s’empêcher de sourciller. Celui qui nous avait promis, à son élection de 2014, d’être « le gouvernement le plus transparent de l’histoire », a la transparence plutôt élastique. Ou hermétique, pour citer le collègue Martin Guidon. Aurait-on affaire à un premier ministre Saran Wrap?

La volonté d’entretenir les médias d’enjeux locaux est fort louable; il est également tout aussi louable de laisser la parole aux plus petits joueurs; ça l’est un peu moins de tenir des antennes régionales à l’écart sous prétexte qu’elles sont affiliées à un média national.

Cela démontre la méconnaissance du premier ministre et, par affiliation, du gouvernement, du paysage médiatique québécois. Un média n’est pas un réseau, et l’inverse est aussi vrai.

Comme la section régionale de la FPJQ l’énonce, cette méconnaissance est surtout nuisible pour les publics en région, particulièrement ceux qui ne s’informent que par la télévision.

Une opération de communication a toujours intrinsèquement un de ces deux objectifs: diffuser une information qui nous avantage et/ou tenter de distraire les médias d’une information qu’on aimerait bien camoufler car elle nous désavantage.

Comme le cabinet a convoqué cette rencontre pour traiter d’enjeux régionaux, on considère que le gouvernement souhaitait faire bonne figure dans son engagement envers lesdits enjeux et transmettre de l’information importante à la population locale.

Alors, en excluant certains médias, ne se tire-t-il pas dans le pied dans sa quête de rejoindre le plus grand nombre de personnes possibles pour faire passer son message?

Outre cette maladresse, que l’équipe du premier ministre a promis de revoir à l’avenir, quelque chose me chicote. Comment les autres journalistes ont-ils réagi devant l’expulsion de leurs collègues?

Comme je n’étais pas là, je ne peux pas présumer de ce qui s’est produit ensuite.

Mais j’ai pour dire que quand il n’y a pas d’exclusivité à avoir, la solidarité journalistique est de mise.

Et si les journalistes, en soutien à leurs collègues, avaient boycotté la rencontre? Et s’ils avaient refusé d’y prendre part tant que les exclus n’étaient pas bienvenus?

Certes, il faut des couilles pour tenir ainsi tête à une source, d’autant plus importante que c’est le premier ministre lui-même. On comprend aussi que les impératifs des médias, qui sont d’avoir la nouvelle à tout prix et de ne rien laisser filer entre les mains de la concurrence, compliquent grandement un tel coup d’éclat.

Mais en ne réagissant pas au sort d’un collègue, le rapport de force entre les médias et leurs sources s’affaiblit.

À cogiter.

La rentrée des médias étudiants – mon hommage

Ça sent la rentrée… Pourquoi ne pas vous entretenir aujourd’hui de médias étudiants?

Les stations de radio des cégeps et universités, tout comme leurs journaux, sont l’une des meilleures écoles pour apprendre le métier, car on est tout de suite immergé dans le bain.

Des années plus tard, nombreux sont les journalistes professionnels qui conservent un bon souvenir de leur passage dans un média sur le campus.

C’est là qu’on apprend sur le tas, bien qu’on ait des croûtes à manger jusqu’à la retraite à mon avis. C’est là qu’on commet des erreurs parfois bêtes, parfois assorties d’une grande leçon, même si de devenir un « professionnel » ne nous met pas à l’abri des bourdes.

Surtout, démodée l’idée que les médias étudiants sont inintéressants. De plus en plus, ces apprentis-reporters réalisent des reportages qui ont parfois l’étoffe de ceux qu’on retrouve dans les médias professionnels. Il est déjà arrivé, d’ailleurs, que ces derniers s’inspirent de ce que font les étudiants, voire que leurs histoires donnent lieu à des reportages défrayant la « vraie » manchette.

Quelques exemples:

  • Le scandale des primes versées par les universités à certains professeurs pour les attirer dans leur établissement et ce, en pleine période de compressions; révélé par Montréal Campus et repris par Le Devoir, entre autres;
  • Des failles dans la réglementation des stationnements de l’Université de Sherbrooke ouvrent la porte à des contestations des constats d’infraction, rapporté par La Tribune après que le tout fut dévoilé dans Le Collectif, forçant la direction de l’université à revoir sa politique;
  • Une série de vols de minéraux dans un pavillon de l’Université Laval, dossier suivi de près par Impact Campus et ayant attiré l’attention du quotidien Le Soleil;
  • Et j’en passe. Beaucoup.

Bref, nos médias étudiants sont non seulement d’importantes écoles pour nos futurs journalistes, ils sont aussi des sources d’information et des plateformes de diffusion à part entière. Ça vaut la peine de s’y attarder.

Ce qui m’amène à un autre fabuleux exemple dont j’ai pris connaissance aujourd’hui. BuzzFeed fait état de cette sordide histoire où une université contestera devant les tribunaux leur obligation de fournir à son journal étudiant des documents traitant d’un enseignant.

Selon le média, une enquête concernant des allégations d’attouchements sexuels commis par un enseignant sur plusieurs élèves aurait été menée dans le plus grand secret. Une entente survenue entre l’établissement et son employé stipule que celui-ci pouvait éviter que ne s’ébruite l’affaire en quittant ses fonctions.

Toujours selon BuzzFeed, le journal étudiant Kentucky Kernel aurait été ensuite approché par un représentant de deux élèves concernés pour lui faire part de l’histoire. Le média a donc fait une demande d’accès aux documents publics à ce sujet auprès de l’université, qui n’a fourni que les documents concernant l’entente et la démission de l’enseignant. Rien à propos de l’enquête et des allégations y ayant mené.

Le journal s’est donc tourné vers le procureur général du Kentucky, qui a lui donné raison. Mais plutôt que de remettre les documents au journal, l’université a choisi de contester cette décision devant la cour.

« Notre université ne peut pas, et ne devrait pas décider quand il est approprié de violer la confiance et l’intimité d’une victime en dévoilant son identité et les détails de sa situation à quiconque », a-t-on plaidé pour justifier le recours.

Pourtant, dans les cas judiciaires, il n’est pas rare que les journalistes aient accès au nom des victimes. Celui-ci étant généralement protégé par une ordonnance de non-publication ici, ils parviennent à faire une nouvelle sans dévoiler l’identité de toutes les parties.

Le Kentucky Kernel a par ailleurs obtenu les documents autrement. Selon BuzzFeed, une dizaine d’histoires (que je n’ai pas toutes lues) ont été publiées à ce sujet, dont une qui révélait que le professeur a aussi fait l’objet d’une enquête pour avoir fabriqué de toutes pièces des données qu’il a ensuite utilisées pour un projet de recherche international.

On comprend que l’université, pour sauver son image, souhaite enterrer l’affaire et faire comme si rien ne s’était produit. Mais elle envoie un bien mauvais message en tentant de museler son média étudiant – qui après tout est un média comme les autres.

Je lève mon chapeau bien bas à la rédactrice en chef et aux responsables du Kentucky Kernel, qui ont refusé de plier devant la pression. Les artisans de ce média ont fait preuve de beaucoup de courage.

Certains collègues professionnels devraient s’en inspirer.

Alors, à tous ces journalistes, non pas en devenir, parce qu’ils le sont déjà un peu: bonne rentrée!

Rire de ce qui n’est pas drôle

La liberté d’expression, dont découle la liberté de presse, n’est pas que limitée aux médias. Comme l’écrit si bien Claude Robillard, la liberté de presse, c’est la liberté de tous.

Voilà qu’on apprend qu’un numéro d’humour prévu au Gala des Olivier de dimanche soir, écrit par Mike Ward et Guy Nantel, a été retiré parce que l’assureur de l’événement le jugeait trop susceptible de donner lieu à des poursuites judiciaires. Un sketch qui portait sur la liberté d’expression, rapporte le Journal de Montréal.

Sommes-nous rendus à ce point frileux qu’il faille censurer tout et son contraire de peur d’offusquer quelqu’un? D’ailleurs, c’est un peu ce que le monologue, qui n’a rien de bien choquant (publié intégralement par le Journal), tente de dénoncer par l’humour.

Ironie, quand tu nous tiens…

La liberté d’expression, c’est le droit de pouvoir dire ce qu’on veut, ce qu’on pense, sans entraves. C’est un droit inscrit dans la Charte canadienne des droits et libertés. Évidemment, il y a des limites, mais celles-ci sont encadrées par la loi, comme l’incitation à la haine, la diffamation, la propagande haineuse et la promotion de la pornographie juvénile, par exemple. Mais dans le cas qui nous intéresse, cela ne semble pas s’appliquer.

Comme le dénoncent les deux humoristes censurés, il y a là un dangereux contrôle du message, qui pourrait créer un précédent.

Comme le disait Mario Dumont, au 98,5FM ce matin, c’est pratiquement devenu une décision d’affaires. Une déresponsabilisation des diffuseurs, renchérit Pierre Curzi, parce qu’ils ne sont pas prêts à prendre le risque d’être poursuivi, qui ne veulent pas déplaire à personne.

Extrapolons maintenant à la presse. Évidemment, le contexte n’est pas le même, mais imaginons que les contentieux des médias analysaient systématiquement le contenu des journaux et des bulletins télévisés avant leur diffusion, et qu’ils ordonnaient aux médias de retirer les reportages qu’ils jugent potentiellement litigieux.

Bon, les journalistes, en théorie, s’assurent de balancer leurs reportages et ne publient généralement rien qui soit irrespectueux de quiconque. Mais combien de mises en demeure, de plaintes au Conseil de presse et de menaces de poursuite ont-elles été envoyées à tous ces journalistes, qui pourraient rendre les assureurs des médias, voire leurs avocats, frileux? Bien des nouvelles n’auraient jamais vu le jour, et parfois, des nouvelles d’un grand intérêt public.

On ne fait pas d’omelettes sans casser d’œufs.

Parfois, pour l’avancement des mentalités, ou tout simplement au nom de l’intérêt public, il faut oser déranger, mettre le public face à des réalités qui nous semblent inacceptables. Choquer permet parfois de prendre conscience de ce qui ne tourne pas rond.

C’est valable autant en humour qu’en journalisme.

Instantané de la liberté de presse

Aujourd’hui paraît l’essai de Claude Robillard, ex-secrétaire général et membre honoraire de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec, La liberté de presse, la liberté pour tous.

Publié tout récemment aux Éditions Québec Amérique, le volume a été lancé juste à temps pour souligner la Journée mondiale de la liberté de presse. Une liberté de presse chèrement gagnée, mais qu’il ne faut surtout pas prendre pour acquise, nous rappelle l’ouvrage bien ancré dans l’actualité et plus pertinent que jamais. Mais surtout, un bel outil pédagogique pour permettre au grand public de comprendre le journalisme et ses bases.

En effet, un journaliste professionnel apprendra pas ou peu de choses sur le tour d’horizon que dresse Robillard de la profession; il y recense bon nombre de principes, de cas, d’arrêts et de jugements phares, qui expliquent sur quoi repose le travail des journalistes.

L’auteur dresse des parallèles évidents entre liberté de presse et liberté d’expression, car la première ne va pas sans la seconde. Du coup, il rappelle le rôle essentiel que joue une presse libre dans une démocratie et dans un sain débat d’idées.

Mais le portrait n’est pas complètement rose. La liberté de presse, la liberté de tous aborde aussi de l’absence de balises claires pour encadrer la liberté de presse dans certaines circonstances, mais surtout la divulgation d’information aux journalistes, et ce, dans une société gérée à outrance par les professionnels des communications. Le livre rappelle la difficulté à obtenir accès à des professionnels des institutions publiques et le fardeau de la Loi d’accès à l’information qui, plutôt que de faciliter la transparence, nuit plus souvent qu’autrement à cette dernière.

En deuxième partie d’essai, Robillard fait état des différents types d’entraves à la liberté de presse, qu’elles soient directes ou plus pernicieuses: expulsions, menaces, intimidation, discrimination, boycott, retrait d’avis publics… Même de la violence physique.

Grâce à un sondage mené auprès de plusieurs centaines de journalistes, l’auteur parvient à faire étalage de plusieurs cas éloquents pour appuyer son propos. Rarement ai-je lu un compte-rendu aussi étoffé.

Au nombre d’exemples cités pour appuyer ses dires, il serait téméraire d’affirmer que la presse québécoise est totalement libre au Québec, même si la situation n’est pas comparable à ailleurs dans le monde, où elle est quasi inexistante.

Bon nombre de ces exemples semblent toutefois être le symptôme d’une profonde méconnaissance du métier par des élus et des institutions publiques.

J’ose croire que la lecture de l’ouvrage pourra renverser la vapeur.

Le lancement officiel de La liberté de presse, la liberté de tous, aura lieu mercredi le 4 mai à l’Auberge St-Gabriel. Un lancement moins formel aura aussi lieu mardi le 3 mai dans le cadre du Colloque sur la liberté de presse organisé par la Fédération nationale des communications.

Scandales et liberté de presse

On apprenait ce matin que l’Agence de Revenu du Canada songe à poursuivre CBC/Radio-Canada pour obtenir les données concernant les Canadiens impliqués dans des pratiques d’évasion fiscale révélées par les fameux Panama Papers.

La semaine dernière, le média public avait déjà refusé de se plier à la demande de l’ARC de lui fournir les informations « sensibles ».

Le porte-parole conservateur en matière de Revenu, Ziad Aboultaif, a critiqué la décision de CBC/Radio-Canada de ne pas remettre ses données au gouvernement. À son avis, l’intérêt public est plus important que la liberté de presse dans ce cas-ci, peut-on lire dans l’article du Huffington Post.

La situation n’est pas sans rappeler un autre refus de la société d’État, qui en 2013 avait aussi refusé de fournir ses données à Québec et Ottawa dans le cadre des « Offshore leaks« , lui aussi issu d’un consortium de médias internationaux. La FPJQ avait alors témoigné de son appui à CBC/Radio-Canada.

« Ces demandes sont nettement prématurées et potentiellement dangereuses pour la liberté de presse et la protection des sources confidentielles des journalistes », alléguait la Fédération, à l’époque. Pour elle, si les médias consentent à transmettre les informations au gouvernement, ils sacrifient l’indépendance qui leur permet d’enquêter libres de toute contrainte.

Le regroupement de médias ayant travaillé sur les Panama Papers avait déjà signifié son intention de dévoiler les données d’ici quelques semaines. La requête de l’ARC semble donc inutile compte tenu que le mois prochain, elle pourra avoir accès à ces informations.

Sachant cela, plutôt que d’investir dans un recours pour obtenir quelque chose qu’elle finira par avoir en bout de ligne, l’ARC devrait plutôt miser sur ses enquêtes pour enrayer le phénomène de l’évasion fiscale.

Cela n’est pas sans rappeler un autre cas survenu à la fin mars, autre cas qui a toutefois connu son dénouement en cour. Un juge a ordonné à Ben Makuch, journaliste pour VICE, de remettre à la Gendarmerie Royale Canadienne les documents qui lui ont servi à réaliser des reportages sur un présumé terroriste. Selon le magistrat, il en allait de l’intérêt public  et de la sécurité nationale.

Ce qui ressort de ces deux exemples, c’est l’utilisation par l’État et l’une de ses branches des tribunaux pour obtenir des informations auprès des médias sous prétexte que ces informations servent l’intérêt public et qu’il est du devoir des journalistes d’obtempérer.

Les réactions de la FPJQ et de l’avocat de Makuch se rejoignent. Tous deux, et bon nombre de défenseurs de la liberté de presse, estiment que le travail et la crédibilité des journalistes serait entachée si les médias se conformaient aux demandes du gouvernement.

Imaginons. les enquêteurs délègueraient une partie de leur travail aux journalistes, qu’ils percevraient comme des outils ou des facilitateurs. En contrepartie, les médias seraient alors aussi perçus par le public comme étant de simples courroies de transmission, qui relaieraient aux autorités toute information leur étant communiquée.

Quel intérêt pour les sonneurs d’alerte de s’adresser aux médias si pour eux, enquêteurs et journalistes, c’est du pareil au même?

Loin d’être de la mauvaise foi, le refus des médias de fournir systématiquement leurs sources ou leurs données sur demande n’est qu’une tentative de préserver leur indépendance si durement gagnée et si fragile.

C’est d’ailleurs cette indépendance qui a permis au scandale d’éclater au grand jour, rappelons-le, puisque bon nombre de sonneurs d’alerte s’adressent aux médias par peur de représailles ou bien parce que rien n’a été fait lorsqu’ils ont abordé le sujet auprès des autorités compétentes.

Alors, plutôt que de s’en prendre au messager, l’État devrait offrir davantage de protection aux sonneurs d’alerte. Sans ces sources, les informations sensibles sur lesquelles il tente de mettre la main n’auraient jamais vu le jour.