Publié dans communication, Fonction média, Information, Journalisme, Journaux papier, Le Web, Médias, Publicité

COVID-19: effet domino dans les médias

C’est un paradoxe pas si difficile à expliquer.

Alors que le monde entier est paralysé en raison de la pandémie de coronavirus (COVID-19), tous les médias sont au pied d’alerte et rapportent le moindre fait nouveau en temps réel.

Ça a du bon. Ça remet les priorités à la bonne place. L’intérêt public est ce qui prime, la concurrence est mise de côté. Et les médias réaffirment leur importance en temps de crise, en tant que plateformes fiables d’information. Les équipes journalistiques, telles des armées, travaillent d’arrache-pied (beaucoup à partir de la maison) pour livrer les derniers développements, mais aussi pour démentir la quantité effroyable de fausses informations qui circulent sur Interner.

Et pourtant, alors qu’ils sont plus nécessaires que jamais, il s’en est trouvé pour couper des postes de journalistes. Eh oui, six journalistes ont été remerciés du journal Le Citoyen, en Abitbi, lundi après-midi. Puis, mardi, c’est en Gaspésie que le couperet a tombé, avec la mise à pied temporaire de trois journalistes et tout autant de représentants publicitaires pour les journaux L’Avantage gaspésien, L’Avant-poste et Chaleurs nouvelles.

Ailleurs, des journalistes ont vu leurs heures de travail réduites pour éviter d’en arriver à des coupures de poste. On resserre les cordons de la bourse. C’est sans compter tous les pigistes, journaliste et photographes, dont le téléphone a arrêté de sonner et la boîte de courriels a arrêté de se remplir, parce qu’on n’a plus les sous pour leur donner de l’ouvrage.

Mercredi, c’est le magazine culturel Voir qui a sabré dans sa salle, en remerciant pour six mois sept de ses journalistes , a rapporté le journaliste Étienne Fortin-Gauthier. Le propriétaire du média, Alexandre Taillefer, a confirmé la nouvelle et a indiqué que la mesure est directement liée au coronavirus, notamment parce que les annonceurs principaux de la publication sont des restaurants et des organisations du milieu culturel. Celui-ci a d’ailleurs mentionné que 70% des publicités nationales dans les médias imprimés ont été annulées pour les trois prochains mois.

Ce même jour, CBC, le pendant anglais de Radio-Canada, a annoncé qu’il suspendait tous ses bulletins de nouvelles locaux. Des reportages régionaux seront toujours réalisés, mais ils seront présentés dans le cadre d’un bulletin de nouvelles national unique. La Guilde canadienne des médias n’a pas tardé à dénoncer cette mesure.

Journalistiquement, c’est en effet discutable. Ce qui préoccupe les gens à l’heure actuelle, c’est de savoir comment la situation évolue chez eux. Quelles sont les mesures en place pour atténuer la crise? Combien de cas locaux ont été dépistés? Y a-t-il des initiatives à souligner? Qui contacter au besoin? Quels services sont maintenus et lesquels ne le sont plus?

Et puis, dans Le Devoir, vendredi, Philippe Papineau signait un papier faisant état de l’ampleur de cette autre crise provoquée par la crise. Dans certains hebdomadaires, la chute de revenus est de 30%, en une semaine à peine.

Encore une fois, une question de revenus. Quand on parle de survie des médias, c’est toujours une question d’argent.

Paradoxalement, alors que les médias professionnels sont plus consultés que jamais, les annonceurs, eux, se retirent.

D’abord parce que certains ne souhaitent pas être « associés » aux mauvaises nouvelles qui touchent le coronavirus alors que celui-ci n’était pas encore le sujet du jour (et de la semaine).

Ensuite, et surtout pour cette raison, parce que ces annonceurs essuient eux-mêmes des pertes financières importantes en raison de la distanciation sociale exigée par le gouvernement et qui force bon nombre de citoyens à demeurer à la maison.

Plusieurs entreprises, commerces et lieux de rassemblement ont également été contraints de fermer leurs portes pour limiter les groupuscules d’individus, et beaucoup d’employés doivent demeurer chez eux. Ce faisant, l’activité économique a été freinée très rapidement. Et où coupent les entreprises lorsqu’elles doivent se serrer la ceinture? Le budget publicitaire dans les journaux est, règle générale, parmi les premières économies réalisées.

La situation renforce l’argumentaire de ceux qui, comme moi, sont en faveur d’une certaine aide financière de l’État aux médias d’information professionnels, afin que ceux-ci ne soient pas soumis aux aléas de l’économie et qu’ils puissent poursuivre leur mission d’informer en temps de crise.

C’est souvent dans ces moments-là que les médias prouvent leur utilité. Et le premier ministre québécois François Legault l’a reconnu, vendredi, lors de son point de presse quotidien pour traiter des plus récents développements de la crise. « Les médias assurent un service essentiel », a-t-il dit, ajoutant que le gouvernement était à la recherche de solutions pour soutenir les entreprises de presse, plus vulnérables que jamais au moment où elles sont les plus nécessaires.

Québec solidaire n’a pas tardé à proposer au gouvernement du Québec d’investir en publicité dans les médias pour communiquer des messages d’intérêt public tout en soutenant financièrement le journalisme.

Évidemment, chaque fois qu’il est question d’une aide gouvernementale, la question se pose: qui doit-on aider? Qui est journaliste et qui ne l’est pas? Quels médias sont crédibles et lesquels ne le sont pas?

Vendredi après-midi, tout en saluant la déclaration du premier ministre Legault, la Fédération professionnelle des journalistes du Québec a rappelé l’importance des médias professionnels d’information et la gravité de la situation dans laquelle ils se trouvent.

Les commerces locaux ont besoin d’aide, les médias locaux aussi. On espère que lorsque la situation sera rétablie, que la communauté se souviendra du rôle de leurs journaux, radios et stations de télévision, pour ne nommer que ceux-là, en temps de crise.

Publié dans communication, En région, Fonction média, Information, Journalisme, journalisme citoyen, Journaux papier, Médias, Relations publiques

Un bulletin municipal ne remplacera jamais un journal

Dans l’édition de ce matin de La Voix de l’Est, ma collègue Cynthia Laflamme signe un texte portant sur une pétition ayant cours dans la municipalité de Saint-Armand.

Un article d’information locale comme il s’en fait tous les jours, dans presque toutes les régions du Québec.

Une citation de la mairesse de l’endroit, a toutefois capté mon attention:

« Pour le reste des commentaires, il y aura un message dans la Voie municipale. Je préfère que mes citoyens voient le message dans la Voie municipale plutôt que dans le journal. »

Bref, à Saint-Armand, le conseil municipal préfère informer ses citoyens via son bulletin municipal et éviter de s’adresser aux médias lorsque c’est possible. Notons que plus haut dans l’article, la directrice générale de Saint-Armand a confié à ma collègue qu’elle ne répondait pas aux questions des journalistes à moins d’avoir eu l’autorisation préalable des élus.

Entendons-nous bien: les journalistes sont des citoyens comme les autres. Personne n’est obligé de leur répondre, ils n’ont pas de pouvoir d’enquête comme un policier ou un juge. Mais les journalistes, parce qu’ils sont des citoyens comme les autres, représentent ces citoyens. Ils posent des questions au nom des contribuables à ceux qui les représentent et  qui leur sont redevables.

C’est pour cela qu’il faut nuancer la notion de bulletin municipal, ou de journal municipal, qui est un journal sans en être vraiment un.

Dans les faits, un bulletin municipal répond à la définition d’un média, qui se veut une plateforme accessible à un public donné pour y partager des informations, bref de la diffusion de masse. S’il est sur support papier, alors oui, c’est un journal.

Mais les prérogatives d’un bulletin municipal diffèrent largement de celles d’un média d’information, en ce sens où le premier sert aussi d’outil promotionnel et politique, voire idéologique (le mot propagande est un peu trop fort, quoi que dans certains villages, il serait approprié), alors que le second doit, par sa nature même, vérifier l’information, la remettre en contexte et la remettre en question afin de lui donner un sens plus large, dénué de partisanerie, au profit de l’intérêt public. C’est la définition même de ce qu’on appelle « l’objectivité journalistique », qui est plutôt, à mon avis, une neutralité dans le traitement de l’information en ce sens où il n’y a aucun partis pris.

Un bulletin municipal, c’est un média produit et diffusé par l’organisation qui est à la source même de l’information, c’est-à-dire l’appareil municipal.

De plus en plus, on remarque que les municipalités gèrent leurs communications publiques non plus comme la transmission d’informations d’intérêt public au bénéfice de leurs citoyens, mais plutôt comme le feraient des entreprises privées qui ont un département de marketing: la municipalité devient une compagnie qui fait la promotion de ses nombreux services en moussant la qualité de vie qui en résulte, le tout pour convaincre la population qu’il fait si bon vivre chez nous qu’on doit non seulement y demeurer, mais venir s’y installer (et payer des taxes foncières…)

C’est pour cette raison que vous ne voyez que de bonnes nouvelles dans les bulletins municipaux, hormis des bris d’aqueduc et des avis de travaux qui sont, somme toute nécessaires. Parfois, un maire signera un mot pour répondre à une controverse ou à une couverture journalistique qui, à son avis, était trop négative ou orientée, bref qui n’a pas repris mot pour mot le message que la Ville voulait faire passer.

Sans filtre journalistique, il manque la distance et la critique nécessaire pour prendre acte des informations transmises dans leur contexte et sans leur enrobage de relations publiques.

Tout ça m’a rappelé une chronique récente  d’Isabelle Hachey dans La Presse + , où elle parlait du bulletin Mirabel vous informe, financé à même le retrait des avis publics de la municipalité dans les hebdomadaires L’Éveil et Nord info.

Deux passages me frappent:

Selon le maire, les hebdos exercent « un certain monopole au niveau de la diffusion de l’information ». Parfois, ils ne publient rien sur des projets que la mairie veut faire connaître.

Désormais, Mirabel n’a plus à passer par ce filtre désagréable. Mieux, la Ville contrôle à la virgule près l’info distribuée dans les foyers des citoyens – et ce, aux frais de ces derniers.

Tout ça en plus d’interdire la distribution des Publi-sac sur son territoire, seul véhicule pour les hebdomadaires indépendants. Le Mirabel vous informe est pour sa part livré par la poste aux citoyens.

Il est tout à fait possible d’avoir un ou plusieurs bulletins municipaux cohabiter avec des médias d’information indépendants sur un territoire donné. Même que les premiers sont souvent des sources d’information pour les seconds, qui vont plus loin en approfondissant la nouvelle.

Mais jamais les premiers ne pourront remplacer les seconds.

Autrement, qui écope? Les citoyens. Et par la bande, la démocratie.

Publié dans communication, En région, Fonction média, Information, Journalisme, Journaux papier, Le Web, Médias, Relations publiques

Avis publics: le droit du public à l’information écope

Il n’y a rien d’étonnant à ce que la Ville de Montréal envisage de retirer ses avis publics des journaux imprimés sur son territoire, et ce, dès septembre.

Depuis les changements apportés à la Loi sur les cités et villes et au Code municipal qui permettent aux villes de limiter la diffusion de leurs avis publics à leur site Internet, en  2017, plusieurs dizaines de municipalités québécoises ont retiré leurs avis publics des journaux imprimés.*

Déjà, quelques arrondissements de la Ville avaient pris une telle décision. C’est notamment le cas de LaSalle, de l’arrondissement Sud-Ouest, de Rosemont-La Petite Patrie, d’Anjou, d’Outremont, de Mercier Hochelaga-Maisonneuve, de Côte-des-Neiges-Notre-Dame-de-Grâce, de Verdun et de Pierrefonds Roxboro.

On affirme réaliser ainsi une économie annuelle de 350 000$, que Montréal considère comme étant « des frais considérables » dans ce sommaire décisionnel disponible en ligne. Or, sachant que le budget global de la métropole québécoise est de plus de 5,7 milliards de dollars, « l’économie considérable » réalisée représentera en fait à peine 0,0061348 % des dépenses de l’appareil municipal montréalais.

Dans certains cas, cette solution était bien simple et la seule applicable: il n’existait plus de média imprimé sur leur territoire leur permettant de se conformer à la loi. Dans d’autres, comme à Montréal, on évoque une économie d’argent qui, plus souvent qu’autrement, est inférieure à 1%  du budget global de fonctionnement, qu’elle qu’en soit son ampleur.

Des peanuts, en bon français, qui démontrent que le retrait des avis publics des journaux papier relève davantage de l’idéologie que d’un souci financier.

Un autre argument avancé par les municipalités est que les citoyens ont tous accès à toute l’information directement sur leur site Web. Or, la proportion de citoyens qui consulte ces sites, du moins sur une base régulière et dans l’optique volontaire de prendre connaissance des avis publics, est minime.  Il est aussi faux de croire que les citoyens vont se ruer massivement en ligne pour les lire. Et ça, c’est si les avis publics sont faciles à trouver une fois sur le site Internet de la municipalité, car plusieurs portails sont loin d’être conviviaux.

Le seul argument valable avancé par Montréal est la souplesse que permet une diffusion en ligne plutôt que sur support papier, notamment en raison des tombées rigides des journaux et des erreurs qui peuvent être corrigées en quelques clics et en quelques secondes à peine. Mais contrairement à ce qu’on y mentionne, ça n’est pas « offrir un meilleur service aux citoyens ».
Pas quand la diversité des sources d’accès à l’information s’en trouve affectée.

Car il y a fort à parier que moins de gens seront au courant des différentes initiatives municipales maintenant qu’ils ne les verront plus en feuilletant un journal. Il y a là un danger réel pour le droit du public à l’information, même si les villes se prétendent plus transparentes.

Au fait, plusieurs projets pourraient être dorénavant adoptés sans opposition si personne ne prend le temps d’aller sur les sites Internet des villes pour consulter toute la liste des avis publics en vigueur…

Lorsque le règlement de Montréal sera adopté et appliqué cela signifiera que les deux villes les plus importantes de la province, car Québec avait fait de même, auront retiré leurs avis des journaux imprimés. Certes, les mairies et administrations de ces villes sont bien couvertes par des journalistes, ce qui n’est pas nécessairement le cas dans des municipalités de moindre ampleur.

Une autre Ville d’importance au Québec , Laval, n’est pas encore passée à l’action, mais s’était montrée favorable à la mesure dans son mémoire à propos du projet de loi 122, à l’époque.

Il est particulièrement préoccupant que ce mouvement de retraits des avis publics croit alors même que les médias d’information s’enfoncent de plus en plus profondément dans une crise financière qui menace leur survie, particulièrement en région.

Bon nombre de représentants de l’industrie, moi y compris, sont d’avis que les gouvernements doivent offrir un soutien financier, à tout le moins temporaire, aux entreprises de presse afin qu’elles parviennent à redéfinir leur modèle d’affaires, devenu désuet par l’exode des revenus publicitaires vers des entreprises numériques américaines qui ne paient pas d’impôts au Canada ou au Québec.

Ensemble, les montants que ne toucheront plus les journaux par le retrait des avis publics représentent des centaines de milliers, voire des millions de dollars. Des sommes qui ne pourront plus être investies dans la production d’informations d’intérêt public locales: s’ils comptent souvent pour moins de 1% des budgets des villes, ces montants représentent parfois le salaire d’un, voire de deux ou trois journalistes, qui en région peuvent constituer une salle de nouvelles toute entière.

On ne se le cachera pas; les avis publics représentaient, d’une certaine façon, une subvention déguisée aux médias. Et ce n’est pas le rôle des municipalités de garder des entreprises (de presse) privées en vie. Par contre, les villes bénéficient assurément de la présence de médias sur leur territoire, ne seraient-ce parce que ceux-ci contribuent à la vitalité de la vie en communauté en informant la population de ce qui s’y passe. D’autant plus, bien heureux sont les élus lorsqu’on rapporte leurs bons coups et leurs initiatives.

Mais n’oublions pas une chose: l’information, les nouvelles, ne sont pas un produit de consommation comme les autres. Elles revêtent un caractère essentiel à la démocratie et sont en fait un bien public.

Je connais personnellement certains élus qui, conscients de ce fait, choisissent sciemment de continuer à publier leurs avis publics dans des journaux locaux, reconnaissant l’importance que ceux-ci ont dans leur communauté.

Et c’est tout à leur honneur.

-30-

* Voici la liste de toutes les municipalités ayant fait le choix de retirer leurs avis publics des journaux imprimés. C’est un recensement personnel et non exhaustif, alors si vous en connaissez qui n’y figurent pas, n’hésitez pas à me faire parvenir les informations!

Publié dans Fonction média, Journalisme, Médias

Médias: le syndrome du survivant

Œuvrant dans des médias fragilisés, les travailleurs de l’industrie de l’information sont aux prises avec le syndrome du survivant, a affirmé Chantal Aurousseau, professeure au Département de communication sociale et publique à l’Université du Québec à Montréal, lors d’une présentation offerte dans le cadre du Bureau fédéral de la Fédération nationale des communications, mardi matin à Québec.

Cette notion date de la période d’après Guerre et a été diagnostiquée auprès de survivants de l’Holocauste. Or, ce syndrome d’ordre psychiatrique est également observé en milieu de travail dans des entreprises gérant la décroissance ou opérant des transformations majeures, explique la chercheure.

Le phénomène se produit généralement chez des employés dont la relation avec leur travail est profondément chamboulée par ces changements, poursuit-elle. Augmentation de la charge de travail pour compenser le départ, volontaire ou non, de collègues; diminution de l’importance accordée aux détails et à l’éthique de travail; plusieurs conséquences de ces transformations du milieu et de la nature du travail sont susceptibles d’amener, chez certains travailleurs, une remise en question du sens à accorder à leur travail.

Ces changements peuvent aussi redéfinir le rapport de force entre les employés et leurs supérieurs, en minant la reconnaissance des efforts, en dégradant les conditions de travail et en créant chez plusieurs en sentiment d’impuissance ou un sens de la fatalité par rapport à la situation: la crise des médias est perçue comme étant immuable et sans issue. À force de voir des collègues perdre leur emploi et d’assister à la disparition d’autres médias, les travailleurs atteints du syndrome du survivant se demandent quand ce sera leur tour, comme si c’était quelque chose d’inévitable.

Mme Aurousseau énumère les symptômes les plus couramment observés chez les « survivants »: angoisse, colère, démotivation, sentiment de culpabilité (pour ne pas avoir pu empêcher la situation et pour être encore à l’emploi de l’entreprise, contrairement à d’anciens collègues), diminution marquée de l’engagement par rapport à son travail, perte du sens du travail, anxiété et un sentiment d’incompréhension, voire d’indifférence, de la part de ses supérieurs.

Le tout, si cela se généralise dans le milieu de travail, contribue à un marasme ambiant pouvant miner considérablement la productivité de l’équipe de travail.

En réaction, certains travailleurs sont portés à quitter leur emploi même s’ils ne sont pas menacés de le perdre dans l’immédiat (sentir la soupe chaude); d’autres pourraient sombrer dans une déprime ou s’absenter plus régulièrement du travail; enfin, d’autres démontreront une plus grande résistance au changement (méfiance).

Dans certains milieux, l’individualisme devient un réflexe de survie. On assiste au chacun pour soi, au sauve-qui-peut, qui rend difficile la mobilisation collective.

Selon la professeure, l’apparition de ces symptômes traduit l’échec de l’opération de restructuration de l’entreprise. Elle traduit également le bris du contrat psychologique existant entre l’Employeur et l’Employé, une transaction comportant une force de travail en échange de conditions de travail optimales.

Ainsi, appliqué dans le milieu de travail, le syndrome du survivant est d’abord et avant tout un problème de gestion et non pas un problème mental, comme un épuisement professionnel ou une dépression. La négation de cette réalité par les patrons ne ferait qu’amplifier ces symptômes, soutient Mme Aurousseau.

Ses recherches l’ont aussi amenée à conclure que les hommes et les travailleurs dans des postes de gestion ou professionnels sont moins susceptibles d’être affectés par le syndrome que les employés de soutien et les femmes.

Il serait facile de rejeter toute la faute sur les épaules des patrons, mais certains d’entre eux n’ont pas de contrôle sur la situation et sont aussi anxieux face à l’avenir, nuance la professeure.

La culture d’entreprise et l’attitude des gestionnaires sont toutefois cruciales pour mitiger le problème. La première solution serait de reconnaître les erreurs de gestion ayant mené à l’apparition des symptômes du syndrome. Or, rares sont les patrons qui souhaitent remettre leurs décisions en question ou qui peuvent admettre tout de go que la direction prise n’était pas la meilleure.

Quiconque a œuvré dans une salle de presse  au cours de la dernière décennie a déjà été témoin de la situation dépeinte par Mme Aurosuseau.

Le fait est que les médias sont aux prises avec une crise de revenus et leur existence même est menacée. Or, personne n’a encore trouvé la « recette gagnante » qui permettrait aux entreprises de presse de stabiliser la situation.

Nous traversons une période difficile, car la manière de communiquer l’information est en train de se redéfinir. Beaucoup de joueurs ont déjà quitté ces navires qui prennent l’eau.

Mais l’information en tant que tel? On aura toujours besoin d’être informés, peu importe la manière. Du journalisme professionnel et rigoureux sera toujours nécessaire au bon fonctionnement de la démocratie.

Ne désespérons pas. De grâce.

Publié dans communication, Fonction média, Information, Journalisme, Relations publiques

Un filtre journalistique nécessaire

Il ne faut pas se surprendre de voir le premier ministre ontarien Doug Ford déclarer que les médias traditionnels sont inutiles et que grâce aux réseaux sociaux, il n’est plus nécessaire de passer par des journalistes pour transmettre son message à la population.

On parle quand même d’un élu qui a mis sur pied sa propre chaîne de nouvelles sur les réseaux sociaux pour présenter ses actualités sans filtre journalistique.

D’ailleurs, Ford est loin d’être le premier politicien à croire que les journalistes sont désormais inutiles, voire nuisibles, à la bonne transmission des informations.

Donald Trump en est l’exemple le plus flagrant, mais c’est aussi le cas de plusieurs conseils municipaux québécois, et même ailleurs au pays, en Amérique du Nord et dans le monde. Rappelons que des dizaines de municipalités québécoises ont retiré leurs avis publics (et le financement qui vient avec) de journaux locaux, sous le couvert de la loi 122 adoptée en mars 2018, sous prétexte que l’information serait directement accessible sur le site internet de la municipalité.

Certes, pour communiquer le nouvel horaire des collectes des matières résiduelles ou du recyclage, il est vrai qu’on peut informer directement la population. Mais certaines informations méritent d’être analysées et questionnées, c’est pourquoi le filtre journalistique est essentiel dans bien des cas.

De plus en plus d’élus, tous paliers confondus, adoptent des stratégies de communication similaires à celles d’entreprises privées, c’est-à-dire que les communications publiques doivent servir à mettre en valeur l’image de marque de leur gouvernement plutôt que de transmettre des informations au bénéfice de la population.

Comme les journalistes remettent en question et en contexte certaines affirmations, soulevant des contradictions ou présentant le tout sous un angle différent que celui qu’ils souhaitent ces élus, ceux-ci n’apprécient pas de ne pas avoir plein contrôle sur le message, c’est pourquoi ils préfèrent utiliser des voies alternatives, qu’ils considèrent comme étant directes.

Cette façon de faire est une tactique de relations publiques, tout simplement. Elle permet à l’émetteur d’informations de présenter celle-ci de la manière qui lui convient le mieux, qui le fait le mieux paraître. Mais cela ne signifie pas que l’information est présentée de la manière la plus susceptible d’informer le public et à lui faire connaître les tenants et aboutissants d’une décision: les aspects plus controversés de celle-ci pourraient être atténués ou carrément occultés, les bénéfices pourraient être amplifiés, etc.

Rappelons que la seule manière de transmettre une information dans un média crédible sans que celle-ci ne soit traitée par un journaliste a un nom, et surtout un prix: la publicité.

Doug Ford déplore que les médias traditionnels « coupent et tordent » l’information qui leur est présentée. Mais c’est le rôle des journalistes, qu’on appelle souvent les chiens de garde de la démocratie, voire le quatrième pouvoir, d’exiger des comptes aux élus au nom des gens qui les ont portés au pouvoir.

De vouloir contourner ce pan de la société ne relève pas nécessairement de la malhonnêteté intellectuelle et ne signifie pas toujours que les élus ont quelque chose à cacher; mais l’analyse de l’information par des journalistes est nécessaire non seulement pour permettre à des citoyens de comprendre plus facilement le message des décideurs, mais aussi pour avoir toute l’information nécessaire pour s’en faire une opinion juste.

Disons simplement que le filtre journalistique, s’il est pour plusieurs une plaie, est un mal nécessaire pour les élus, mais d’un grand bénéfice pour la masse.

Ceux qui n’ont rien à cacher ne s’en formalisent pas.

Publié dans communication, Fonction média, Information, Journalisme, Médias, Relations publiques

Lanceurs d’alertes: et si on rectifiait le tir?

Ces temps-ci, le congédiement de l’agronome Louis Robert fait couler beaucoup d’encre au Québec.  Celui qui était à l’emploi du MAPAQ depuis plus d’une trentaine d’années s’est fait montrer la porte parce qu’il avait transmis à un journaliste des documents internes faisant  état de l’ingérence de l’industrie privée dans la recherche publique.

À tout le moins, la lettre de congédiement de l’agronome, rendue publique par le journaliste Thomas Gerbet, ne fait état que de cette fuite aux médias pour justifier son renvoi.

L’agronome en question avait pourtant tenté de signaler les problèmes en plus haut lieu au ministère, mais voyant que rien ne changeait, il s’est tourné vers les médias. Et ça a fonctionné: des mesures seront mises en place pour corriger le tir.

Ce cas n’est pas sans rappeler plusieurs autres où des lanceurs d’alertes sont limogés ou la cible de représailles pour avoir dénoncé dans les médias des irrégularités au nom de l’intérêt public.

En janvier 2018, le tribunal a annulé la suspension d’un employé du ministère des Transports du Québec, représentant syndical de surcroît, qui avait accordé une entrevue à la radio pour dénoncer certains problèmes de gestion au sein de sa direction régionale.

En septembre 2017, un ingénieur a été sanctionné par son ordre professionnel pour avoir révélé à un journaliste qu’il y avait des dommages sur le pont Champlain, et ce, avant d’avoir avisé son patron.

La loi 87, intitulée Loi facilitant la divulgation d’actes répréhensibles à l’égard des organismes publics, adoptée en 2016, « a pour objet de faciliter la divulgation dans l’intérêt public d’actes répréhensibles commis ou sur le point d’être commis à l’égard des organismes publics et d’établir un régime général de protection contre les représailles. »

Or, pour être protégé, le lanceur d’alerte doit s’être adressé à ses supérieurs, au Protecteur du citoyen ou à l’Unité permanente anticorruption. Les médias sont exclus de cette mesure. Mais on sait bien que parfois, les dénonciations à l’interne ne mènent nulle part et que c’est pour cette raison que les sonneurs d’alerte s’adressent à des journalistes.

Qu’on se comprenne: avant d’alerter les médias sur une situation irrégulière au sein d’une organisation, les sonneurs d’alerte devraient effectivement le mentionner à leurs supérieurs afin de régler le tout à l’interne dans les plus brefs délais. Mais si rien ne se passe, peut-on leur reprocher de s’adresser à une instance qui a le pouvoir de changer les choses en informant le public?

L’exemple de cette semaine démontre qu’une modification à la loi est nécessaire au nom de l’intérêt public.

À l’époque des consultations sur le projet de loi, la Fédération professionnelle des journalistes du Québec avait jugé l’adoption de la loi prématurée étant donné qu’une commission parlementaire sur la protection des sources journalistiques allait avoir lieu l’année suivante.

De plus, clamait-elle, la loi allait avoir pour effet de museler les lanceurs d’alerte.

« Si les sonneurs d’alarme qui dénoncent publiquement des actes répréhensibles ne sont pas protégés par l’État et qu’ils continuent d’être punis, ils parleront de moins en moins aux journalistes et c’est le public qui en paiera les conséquences en sombrant dans la noirceur. La bonne gouvernance de l’État en pâtira.

Ce projet de loi n’aide pas les sonneurs d’alarme ; il place le fardeau de la preuve sur leurs épaules. […]

Tout le processus de divulgation reste ainsi à l’interne, une garantie pour que rien ne change. Qui n’a pas constaté qu’une situation déplorable ne se corrige qu’à partir du moment où elle est rendue publique? » peut-on lire dans une prise de position émise par l’organisation.

Comme le mentionne la FPJQ, le fait d’omettre les médias dans la protection accordée aux lanceurs d’alerte envoie le message qu’on préfère laver notre linge sale en famille plutôt que de corriger un problème. Comme si la loi avait été écrite spécifiquement pour éviter que quoi que ce soit ne se retrouve dans les médias. C’est presque dire qu’on préfère tolérer un problème à l’interne que de devoir gérer les relations publiques si cela se sait. Cherchez l’erreur.

C’est ce qui s’est produit au MAPAQ dans les derniers jours. Éclaboussé par les révélations du lanceur d’alerte, c’est plus facile pour le ministère de se lancer à la chasse aux sources et de punir les coupables plutôt que de se remettre en question.

Le premier ministre François Legault, qui déplorait à l’époque que les médias étaient exclus dans la loi, aurait démontré une certaine ouverture à revoir la loi. Reste à voir si à ses yeux, s’adresser aux journalistes ne constitue pas systématiquement un manque au devoir de loyauté des fonctionnaires.

Publié dans communication, Fonction média, Information, Journalisme, journalisme citoyen, Journaux papier, Le Web, Médias

Campagne électorale: quelles mesures pour les médias?

Il y a près d’un mois, en tout début de campagne électorale, j’ai tenté d’interpeller les partis politiques afin de connaître leurs propositions afin de freiner la disparition des voix médiatiques régionales. À ce jour, je n’ai malheureusement pas obtenu de réponse de qui que ce soit.

C’est qu’un billet de l’ami Mickaël Bergeron, chroniqueur au Voir, a mis en lumière une énième fois les disparités salariales entre journalistes, selon le média qui les emploie et la région où ils travaillent.

Raphaëlle Corbeil, une amie pigiste, a pour sa part lancé un vibrant cri du cœur sur Facebook, dénonçant que l’aide aux médias soit complètement absente de la campagne électorale.
https://www.facebook.com/plugins/post.php?href=https%3A%2F%2Fwww.facebook.com%2Fraphaelle.hc%2Fposts%2F10160829138420623&width=500

Mon réflexe a été de lui répondre que tant et aussi longtemps que les médias assureront une couverture mur à mur de la campagne, les politiciens ne verront pas que le feu est pris…

En temps normal, les journalistes s’abstiennent de commenter les enjeux électoraux et se contentent de les rapporter.  J’ai néanmoins pris quelques minutes pour jeter un œil aux différentes mesures proposées par certaines formations politiques.

Tous s’engagent à faire de l’État une structure plus transparente et à prôner un meilleur accès à l’information. J’ai choisi de me concentrer sur l’aide directe aux médias.

PLQ: un pas de fait, mais ensuite?

J’ai cherché sur le site Internet du Parti libéral du Québec et arpenté sa plateforme électorale, je n’ai rien trouvé qui concernait les médias d’information dans les engagements actuels. (Si jamais vous pouvez m’indiquer où ça se trouve, il me fera plaisir de corriger le tir.)

Il faut dire que pendant qu’il était au pouvoir, le parti a fini par mettre en place quelques mesures pour aider les médias. Il suffit de penser à la loi sur la protection des sources journalistiques, qui découle directement de la Commission Chamberland et un montant supplémentaire de 1,5 million de dollars dans le budget de fonctionnement de la Commission d’accès à l’information.

En aide directe aux médias, notons une enveloppe de 36,4 millions de dollars sur cinq ans pour encourager la transition numérique, soutenir les médias communautaire et un soutien transitoire pour aider les entreprises de la presse écrite à respecter leurs obligations en matière de recyclage, un soutien financier de 150 000$ à l’Association de la presse francophone et une offre de prêts de 10 millions de dollars et de 526 000$ à Groupe Capitales Médias et au Devoir. Dans le dernier budget, on retrouvait aussi une aide supplémentaire de 64,7 millions de dollars pour aider les médias écrits à effectuer une transition vers le numérique.

Aussi, le parti s’engage à appliquer la TVQ sur les transactions effectuées en ligne.

Mais comme ces engagements sont répartis sur plusieurs années, il est possible qu’un autre parti, s’il prend le pouvoir, décide de rediriger les fonds vers d’autres enjeux qu’il juge plus important.  Rien actuellement ne laisse présager que le PLQ souhaite poursuivre sur sa lancée. Aucune proposition ne vient soutenir les médias au-delà de ce qui avait déjà été annoncé. Cela constituait un bon début, mais était nettement insuffisant pour sortir certains médias de la crise.

CAQ: une commission parlementaire non partisane

Je n’ai rien trouvé portant précisément sur l’aide aux médias sur le site de la Coalition avenir Québec (encore une fois, qu’on me corrige si l’information existe, je me réjouirai de l’ajouter ici).

Cela étant dit, dans un article publié par Le Nouvelliste, François Legault  » propose la tenue d’une commission parlementaire non partisane qui va se pencher sur le financement étatique. » Il se prononce toutefois contre les « ententes à la pièce » du gouvernement libéral, qui selon lui entraîne des risques de conflit d’intérêts.

Nous voici donc à un point où les deux partis susceptibles de prendre le pouvoir lundi prochain n’ont pas grand chose de concret à proposer. À moins qu’ils ne poursuivent l’engagement déjà pris par le gouvernement sortant.

PQ: des médias au service de la culture québécoise distincte

Pas plus tard qu’aujourd’hui, le Parti québécois s’est engagé à réduire de 20 % les publicités que le gouvernement achète auprès des joueurs comme Facebook et Google.

Toutefois, ni le mot « information » ni le mot « média » ne figurent dans la plateforme électorale du Parti québécois.

Dans son programme daté d’octobre 2017 (qu’on peut consulter ici), on  décèle toutefois quelques mesures pour venir en aide aux médias, particulièrement hors des grands centres.

Dans l’optique de contribuer à la croissance économique et démographique des régions,  le parti de Jean-François Lisée propose d’ « assurer la quantité et la qualité du contenu informationnel en région, notamment par des appuis financiers aux médias locaux et régionaux ».

Dans son programme, le PQ fait aussi état de son désir de « soutenir le développement d’une information locale et régionale diversifiée et de qualité », en établissant diverses mesures fiscales pour maintenir des journalistes en emploi. et en misant sur la création de coopératives de presse. Le parti propose aussi de mettre sur place des « carrefours de l’information » en orbite des bureaux régionaux de Télé-Québec, qui chapeauterait du même coup un réseau d’information régionale en continu dont les contenus pourraient être exportés à l’étranger.

Ces quelques idées ne sont cependant pas chiffrées et n’ont pas été abordées durant la campagne électorale. Il reste encore quelques jours: candidats péquistes, combien votre parti envisage-t-il d’investir dans les médias locaux et régionaux pour assurer la qualité du contenu journalistique?

Ce qui est intéressant, c’est que le Parti québécois s’engage à soumettre les géants du Web, comme les commerces en ligne, à la taxe de vente du Québec. Ce faisant, on pallierait à une partie de l’iniquité pénalisant les médias d’information québécois, qui sont privés d’une part de revenus auxquels ils ont droit sur la création de contenus.

Le parti suggère également de créer le conseil des médias et des communications du Québec (CMCQ), qui remplacerait le CRTC si le Québec deviendrait souverain. Sa vocation serait de défendre la langue française dans les différents médias, mais aussi d’assurer « la liberté de communication en exerçant un pouvoir de régulation dans l’intérêt du public ».

Cette dernière formulation m’apparaît un peu nébuleuse. Qui déterminera ce qui relève de l’intérêt du public? L’État n’a pas à s’ingérer dans les décisions rédactionnelles des médias.

QS: des médias pour développer l’esprit critique

À l’image du Parti québécois, Québec solidaire propose quelques mesures pour soutenir les médias. On peut consulter la plateforme électorale du parti ici.

Il y est clairement stipulé que « le rôle des médias est essentiel pour produire une information crédible, vitale pour la démocratie.  » Pour les soutenir, le parti s’engage à adopter « des mesures immédiates, fiscales et autres, pour apporter un soutien provisoire aux médias d’information durant la période de transition numérique ». Une attention toute particulière serait apportée aux médias alternatifs et indépendants de même qu’aux médias locaux et régionaux.

Le parti de gauche compte aussi mettre sur pied des états généraux qui étudieraient les différents modes de financement des médias d’information et les avenues à entreprendre pour assurer leur pérennité. En autant que ça mènerait quelque part…

Dans son programme politique, QS réaffirme son intention de soutenir les médias « qui diffusent de l’information et des analyses touchant les enjeux locaux et régionaux ». Le parti compte également mettre sur pied des programmes d’éducation aux médias pour former l’esprit critique de la population.

D’ailleurs, à l’instar du PQ, Québec solidaire s’engage à « taxer équitablement les acteurs de l’industrie numérique ».

Encore une fois, ces enjeux ne sont pas chiffrés. De plus, on ne trouve nulle part de définition pour établir ce que sont des médias alternatifs et indépendants. Où tracerait-on la ligne?

CAPQ: Le journaliste fonctionnaire

Il y a quelques semaines, quelqu’un dans mon réseau a partagé cette proposition du Parti Citoyens au pouvoir du Québec (anciennement le Parti  Sans parti – Citoyens constituants). Prenez le temps de bien lire.

J’ai d’énormes réserves quant à certaines suggestions du parti, qui plutôt que de « libérer » les journalistes, provoqueraient l’effet contraire.

Comme pour les députés, élire un journaliste ne garantirait automatiquement pas sa compétence sur un autre candidat, et encore moins son indépendance. Aurait-il un minimum de formation pour travailler dans les règles de l’art? Comment s’assurer que le journaliste respecterait les normes éthiques et déontologiques qui assurent la qualité de son travail? De plus, comment pourrait-il rapporter certaines nouvelles sur le gouvernement si c’est celui-ci qui le paie en totalité? Oserait-il mordre la main qui le nourrit? Et s’il le fait, y aurait-il des conséquences?

Pire encore, le parti suggère que le mandat d’un journaliste pourrait être suspendu (dans la publication originale, on utilise le terme « rappelé ») par un référendum populaire. Sur quelle base autoriserait-on un tel référendum? Par les temps qui courent, il est devenu beaucoup trop facile de dire qu’une nouvelle « fausse » parce qu’on n’est pas d’accord avec les faits qui y sont présentés ou l’angle choisi.

De plus, contraindre un média à accorder un espace à des contenus donnés, c’est une fois de plus limiter son indépendance. Et si on exige un espace ou de la visibilité dans un média en contrepartie d’un montant d’argent, il s’agit d’une publicité et non d’un reportage.

En somme, les journalistes, s’ils étaient élus comme le propose Citoyens au pouvoir, seraient beaucoup plus vulnérables qu’ils ne le sont actuellement et beaucoup moins indépendants.

On me dira qu’il est vain de décortiquer la proposition farfelue d’un parti qui a peu de chances de l’emporter aux prochaines élections, et donc de mettre cette idée en application. Or, ce que ce genre de proposition démontre, c’est qu’il existe un pan de la population qui se méfie des médias professionnels, qui ne comprennent pas de quelle manière travaillent les journalistes et, surtout, qui croient que l’indépendance des médias et la liberté de presse, c’est le fait de pouvoir diffuser n’importe quoi, n’importe comment.

Il y a donc tout un travail d’éducation à faire.

PVQ: un Fonds des médias pour l’information

Par curiosité, j’ai aussi jeté un œil du côté du Parti vert du Québec. Dans la plateforme électorale du parti, on retrouve la mention suivante:

« Au Québec, les journaux locaux sont de de moins en moins nombreux. Les médias nationaux ont imposé des compressions importante (sic) qui laisse les citoyen-ne-s avec de moins en moins d’informations de qualité. Cette réalité, provoquée par une baisse des revenus de publicités dans l’ère numérique doit être adressée par l’état (sic). Le Parti Vert du Québec appui(sic) la mise en place d’un fond (sic) des médias qui servira a (sic) subventionné (sic) les médias locaux et nationaux qui offrent de l’information de qualité au citoyen-ne-s. »

Encore là, la proposition n’est pas quantifiée. Mais l’intention y est.

Rien  du côté du Parti conservateur du Québec, mais je ne suis pas surprise, étant donné la propension de la formation politique à se retirer le plus possible de la gestion des entreprises.

En bout de ligne, certains partis ont de belles intentions quand vient le temps de penser aux médias. Reste à voir si le tout se concrétisera réellement…

Publié dans communication, En région, Fonction média, Information, Journalisme, Médias, Relations publiques

Pour en finir avec la transparence Saran Wrap™

Une semaine après l’élection générale, dans plusieurs centaines de municipalités québécoises, de nouveaux visages font graduellement leur apparition dans les hôtels de ville et les mairies.

Dans plusieurs centaines de municipalités québécoises, tout autant de candidats ont promis la transparence au cours des dernières semaines. Un concept abstrait, galvaudé de tous bords tous côtés, et surtout à la mode en politique par les temps qui courent. Chacun se prétendait le champion de la lutte à l’obscurantisme.

Maintenant élus, ces personnes passeront-elles de la parole aux actes? On l’apprendra d’ici quelques semaines, le temps que les nouveaux représentants prennent leurs aises dans leurs nouvelles fonctions.

Ce sera alors le moment de les sensibiliser à ce qu’est la véritable transparence. Pas une transparence Saran Wrap, comme je me plais à l’appeler, où ce qui semble translucide est finalement bien hermétique.

Ces élues et élues sont-ils prêts à ne pas étirer inutilement les délais de traitement des demandes d’accès à l’information formulées par les journalistes et les citoyens? Sont-ils prêts à ne pas transmettre des documents ultra-caviardés alors que ce n’est pas nécessaire?

Ces élues et élues sont-ils prêts à ne pas user de chantage économique avec le retrait des avis publics ou des publicités de la Ville lorsqu’ils sont mécontents de la couverture à leur égard?

Ces élues et élues sont-ils prêts à ne plus refuser l’entrée aux journalistes lors des séances régulières du conseil? Après tout, les professionnels de l’information sont des citoyens ordinaires, dont l’emploi consiste essentiellement à avoir le temps que les autres n’ont pas pour exiger des comptes aux élus portés au pouvoir par ceux à qui ils feront ensuite un compte-rendu.

Ces élus et élues sont-ils aussi prêts à permettre l’accès aux caméras et enregistreuses lors de ces séances? Actuellement, des dizaines de municipalités québécoises comptent, dans leurs règlements de régie interne, un ou plusieurs articles interdisant l’usage de dispositifs d’enregistrement, sauf si le maire ou le directeur général en donne l’autorisation au préalable. De telles mesures entrent en contradiction avec le Code municipal et sont d’ailleurs contestées devant les tribunaux pour deux municipalités du Québec, en plus de faire l’objet d’une réprimande de la part du Commissaire aux plaintes du ministère des Affaires municipales et de l’occupation du territoire.

La loi doit faire en sorte que de telles interdictions ne puissent plus être adoptées et que celles qui sont toujours en vigueur soient abolies.

Un dialogue est nécessaire, tant auprès des élus eux-mêmes que des différentes instances qui les représentent: le ministre des Affaires municipales, la Fédération québécoise des municipalités et l’Union des municipalités du Québec, dont un nouveau président sera à élire sous peu.

D’ici là, l’organisation est représentée par un maire qui a mis en place une politique pour contrôler les communications de sa municipalité afin d’en promouvoir une image positive. En vertu de cette politique, les employés municipaux ne peuvent plus répondre eux-mêmes aux questions des journalistes. Les conseillers, pour leur part, doivent référer toute demande au cabinet du maire. Au moins, Drummondville a été suffisamment transparente pour publier ladite politique sur son site Internet…

Gageons que ce maire est loin d’être le seul à avoir eu une telle idée. Nombreux sont les élus qui craignent de faire les manchettes pour « les mauvaises raisons ».

En ce sens, une formation aux médias doit un jour offerte aux élus, particulièrement à ceux qui en sont à leur premier mandat et qui ne savent pas comment interagir avec la presse locale. La méconnaissance de notre travail et de son fondement – le droit du public à l’information –  explique en partie le climat parfois tendu entre les journalistes et les maires de municipalités hors des grands centres. Assurons-nous que cela ne soit plus un facteur dans l’équation et que les craintes à l’égard des journalistes se dissipent un peu.

Une information partagée, si elle est contrôlée et filtrée, ne signifie pas la transparence… Loin de là.

Publié dans communication, Fonction média, Information, Médias, Relations publiques, sensationnalisme

Fausses infos coulées aux médias: la politique de la terre brûlée

Depuis ses débuts, la Commission d’enquête sur la protection de la confidentialité des sources journalistiques, communément appelée la Commission Chamberland, nous en apprend des vertes et des pas mûres.

Le principal constat qui en ressort est que les services policiers ne lésinent pas sur les moyens pour tenter de débusquer les informateurs au sein de leurs équipes : on apprend que des journalistes ont fait l’objet d’enquêtes et de filature ou surveillés (« L’affaire » Patrick Lagacé étant le cas-type), que des interrogatoires serrés ont été menés pour savoir quels policiers parlaient avec des journalistes, et on en passe.

Évidemment, quand des éléments d’enquête, voire un dossier complet, sont coulés dans les médias, les corps policiers font de l’urticaire. On l’a vu récemment lorsque des documents ont été transmis au Bureau d’enquête des quotidiens de Québecor, qui en a fait bon usage. L’UPAC a immédiatement ouvert une enquête interne pour découvrir la source à l’origine de la fuite.

Dans tous ces cas, une question commune: « qui parle aux méchants journalistes? »

La police de Gatineau, elle, n’a pas hésité à prendre les grands moyens afin de décourager ses effectifs de parler à la presse, afin que cesse le coulage.

Dans un autre ordre d’idées, on a su très récemment que la direction du Service de police de la Ville de Montréal ne voyait pas de problème à couler de fausses informations aux médias dans l’optique de cerner ses taupes.

Que faut-il comprendre de cette façon de faire  – à ma connaissance, cela n’a pas été mis en pratique, mais simplement de l’envisager m’horripile – , qui aurait pour conséquences de miner la crédibilité des journalistes, leur seule carte de visite?

Que certains services policiers n’en ont que faire du travail des journalistes, qu’ils ne le respectent pas, voire qu’ils le méprisent.

Torpiller le travail d’autrui pour parvenir à ses fins, voilà ce que cette idée représente: la politique de la terre brûlée. Parce qu’une fois qu’un journaliste publie de fausses informations, il lui sera difficile de rétablir sa crédibilité.

Les canaux officiels et les autorités sont réputés être les sources les plus crédibles qui soient. En communiquant des informations tronqués ou même légèrement erronées, ils nuisent au droit du public à une information juste et exacte.

Plutôt que de s’en prendre aux sonneurs d’alerte, aux sources, et surtout, à des journalistes qui ne font que leur travail, les services de police pourraient-ils se questionner sur les motifs de ce coulage?

Pour donner des informations aussi explosives sur un plateau d’argent à un journaliste, il faut que la source en retire un bénéfice plus grand que ce qu’elle risque. Et oui, l’intérêt du public en fait partie.

Rappelons enfin que ces policiers ont parfois besoin de notre aide. Il n’est pas rare que notre collaboration soit sollicitée afin de faire avancer des enquêtes, retracer des suspects ou lancer des appels à témoins.

La relation entre médias et policiers n’est pas à sens unique. Il est bon de le rappeler.

Publié dans communication, Fonction média, Information, Journalisme, journalisme citoyen, Médias, Publicité, Relations publiques

Publicité native: crédibilité à vendre

Dans le cadre d’un projet de recherche, Mikaëlle Tourigny, étudiante à la maîtrise en communication à l’Université de Sherbrooke, s’est attardée aux dilemmes professionnels et éthiques auxquels sont confrontés les journalistes face à la publicité native.

Pour expliquer le recours de plus en plus fréquent à cette pratique publicitaire, où des textes commandités revêtent le style et la signature graphique de reportages éditoriaux, la jeune chercheure a campé son travail au cœur des transformations que subit actuellement la profession.

Selon Tourigny, le contexte professionnel du journalisme est instable: le métier n’est pas reconnu légalement, il n’est pas encadré par un ordre professionnel, il n’existe pas de cursus unique pour devenir journaliste et le métier repose sur plusieurs codes déontologiques différents.  Ce faisant, n’importe qui peut se prétendre journaliste, les revenus et la sécurité d’emploi varient grandement d’un individu à l’autre, et très peu de règles définissent l’exercice de la profession.

Ajoutons à cela un « flou de l’éthique journalistique », avance Mlle Tourigny, qui s’ajoute à un phénomène de déresponsabilisation ayant débuté il y a quelques décennies et relevé par Armande St-Jean.

Ces deux facteurs combinés, en plus d’un essor fulgurant des nouvelles plateformes numériques, ont donc mis la table à l’avènement de contenus hybrides, notamment parce que tant du côté rédactionnel que du côté publicitaire, on a tenté d’être présent partout malgré le fractionnement des publics vers ces différentes plateformes.

« La publicité native est le symptôme de ce déséquilibre », a affirmé la conférencière, rappelant toutefois que l’hybridation de la publicité et de l’information ne date pas d’hier.

Mais parce que cette pratique émergente, où la promotion est abordée d’un point de vue journalistique, n’est ni encadrée ou définie de manière définitive, tout semble permis, Far West style (un commentaire ici totalement éditorial de ma part, mais assumé). À un point tel que la publicité native connaît une expansion fulgurante.

Selon des statistiques rapportées par Mikaëlle Tourigny, les investissements en publicité native étaient d’environ 5 milliards d’euros en 2005, une somme qui aura plus que quintuplé en 2018, où on prévoit que 28 milliards d’euros auront été déboursés dans ce type de promotion. « Aux États-unis, environ les trois quarts des médias d’information optent pour la publicité native », indique l’étudiante.

On ne peut aborder le sujet de la publicité native sans mentionner le malaise que ressent bon nombre de journalistes face à la pratique. Plusieurs ont le sentiment de vendre leur crédibilité au plus offrant, une crédibilité qui perd de sa valeur une fois qu’elle a servi à mousser les intérêts commerciaux d’un annonceur. Certains estiment que la publicité native les détournent, eux, mais aussi le public, de la mission fondamentale du journalisme qui est de rapporter une vérité objective, à l’abri des pressions de toutes sortes.

« Le journalisme n’est pas un publicitaire, il est journaliste, a rappelé Tourigny. La publicité native peut représenter un bris du contrat social entre celui-ci et les citoyens, car il doit se placer comme représentant de ceux-ci. »

D’autres journalistes n’ont pas le choix de se prêter à l’exercice. L’imposition de la publicité native est parfois présentée de façon pernicieuse, ce que Mikaëlle Tourigny appelle la double contrainte du sauveteur et du naufragé (de la profession).

D’abord, on tente de convaincre les journalistes qu’ils parviendront à sauver leur profession en adhérant au modèle d’affaires de la publicité native. En permettant la survie financière du média, il assurera la sienne, mais aussi celle de l’industrie de l’information. Car qui dit revenus, dit avenir.

Ensuite, le journaliste découvre sa nature de naufragé.  En acceptant de sauver sa profession par la publicité native, le journaliste dénature son métier. Il ne peut donc pas gagner. « Il a le sentiment de brader les impératifs de liberté, de vérité et de responsabilité (sociale) qui caractérisent la profession », élabore Tourigny, qui rappelle que « lorsqu’il est question de crédibilité de l’information, l’apparence de conflit d’intérêts est autant, sinon plus dommageable que le conflit d’intérêts lui-même. »

Cette présentation a été offerte dans le cadre du 85e congrès de l’ACFAS, tenu cette semaine à l’Université McGill.