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Le naufrage

Nous traversons actuellement une crise de confiance envers les différents pouvoirs.

Le pouvoir politique est mis à mal ces temps-ci, certains citoyens jugeant que le gouvernement abuse de ses pouvoirs et outrepasse son mandat avec pour prétexte la pandémie. Il suffit de se rappeler du tollé suscité par le projet de loi 61. Pour sa part, le pouvoir judiciaire est fréquemment remis en question quand une décision d’un tribunal déplaît à l’opinion populaire.

Ajoutons à cela la crise de confiance du « quatrième pouvoir », c’est-à-dire les médias d’information, une crise exacerbée au cours des derniers mois par la pandémie du coronavirus.

Comme les personnalités politiques, les journalistes sont des cibles faciles pour les intimidateurs. Après tout, leur travail est public et leur nom, leur visage et leurs coordonnées sont facilement accessibles en ligne.

Pourtant, dans les premiers balbutiements de la pandémie, le taux de satisfaction des Québécois envers les journalistes était de 61%. Les Québécois sont d’ailleurs ceux qui, au Canada, faisaient le plus confiance aux médias d’information.

Mais une autre étude a révélé que près de la moitié des Canadiens se seraient fait avoir au moins une fois par une fausse nouvelle ou auraient des croyances erronées depuis le début de l’épidémie.

Et puis, c’est tellement facile de crier aux fausses nouvelles quand les reportages ne nous plaisent pas ou plutôt que de nous conforter dans nos opinions, nous confrontent à une réalité qu’on refuse d’accepter.

On peut penser que la fermeture temporaire de bon nombre d’entreprises et la mise à pied de milliers de travailleurs a fait en sorte que ces adeptes des théories du complot ont eu, du jour au lendemain, le champ complètement libre pour « faire leurs recherches ».

La fracture sociale semble être plus profonde que jamais, du moins elle est beaucoup plus visible qu’elle ne l’a été au cours des dernières décennies, notamment en raison de l’activité croissante et constante de la population sur les réseaux sociaux.

Ces plateformes, bien qu’elles ne soient plus toutes jeunes, servent désormais de tribune pour quiconque ayant une opinion à exprimer, que celle-ci soit fondée sur des faits démontrés ou non.

« Les réseaux sociaux ont donné le droit à la parole à des légions d’imbéciles qui avant ne parlaient qu’au bar et ne causaient aucun tort à la collectivité. On les faisait taire tout de suite. Aujourd’hui ils ont le même droit de parole qu’un prix Nobel », veut une citation attribuée au défunt romancier italien Umberto Eco.

On nage donc dans un océan d’idées, alimentées d’abord par l’intuition et l’émotion, plutôt que par des faits.

Pas étonnant, alors, que notre société se trouve à la dérive.

Mais après la dérive se trouve le naufrage.

Ce printemps, à la suite du meurtre de l’Afro-Américain George Floyd, beaucoup de journalistes ont été pris à partie par des manifestants, mais aussi par des policiers chargés de faire respecter la loi et l’ordre lors de ces rassemblements. Certains ont même été arrêtés en faisant leur travail de manière pacifique.

En quelques jours à peine, le mouvement US Freedom Press Tracker a recensé plus de 140 attaques envers des journalistes en devoir.

On peut penser que certains ont été influencés par le président Trump, qui n’hésite pas lui-même à traiter les représentants des médias « d’ennemis du peuple » et à s’en prendre à leur crédibilité lorsque la couverture de presse lui est défavorable.   Néanmoins, certaines attaques et arrestations se sont poursuivies même après qu’un juge les ait explicitement interdites.

D’ailleurs, depuis 2018, les États-Unis font partie de la honteuse liste des pays les plus dangereux pour les journalistes tenue par l’organisation Reporters sans Frontières.

Malheureusement, cette tempête qui nous semblait d’abord bien loin chez nos voisins du sud a fini par gagner le pays et la province. Il a été démontré que depuis la pandémie, les actes violents envers les journalistes et les médias ont crû chez nous.

L’existence même du virus, le confinement et débat sur le port obligatoire du masque dans les lieux publics fermés nous divise plus que jamais.

Pas plus tard que la semaine dernière, deux journalistes du Groupe TVA, Yves Poirier et Kariane Bourassa, ont été littéralement attaqués par des manifestants réunis à un rassemblement protestant contre le port du masque obligatoire.

Si le premier a été insulté et s’est fait lancer une canette de bière, la seconde a pour sa part été enlacée par deux inconnus visiblement fiers de perturber la professionnelle en direct.

La vague d’indignation ayant suivi cette agression, parce que c’en est une, me donne espoir pour l’avenir de l’humanité, et ce, même si un groupuscule d’individus ont fait circuler de fausses informations identifiant les hommes comme des agents de sécurité ou bien le conjoint de la journaliste. D’autres qu’il s’agissait d’un coup monté pour attirer l’attention.

L’attention, justement. Les deux hommes devaient être bien fiers d’eux de voir une capture d’écran de leur « vilain » tour se répandre en ligne comme une traînée de poudre. Mais la réaction populaire ne leur étant pas favorable, l’un d’entre eux s’est confondu en excuses. L’autre s’est défendu en affirmant que cette accolade se voulait une « preuve d’amour« .  Mais une preuve d’amour dont on ne veut pas et qui nous est imposée demeure une agression.

Rappelons-nous, il n’y a pas si longtemps, cette journaliste à qui un passant avait forcé un baiser. Ou la vague stupide du « fuck her in the pussy », qui consistait à crier cette vulgaire phrase en ondes pendant un direct pour perturber la journaliste.

Et comme si ce n’était pas assez, un homme de Saint-Placide, Guillaume Lagacé, en a rajouté sur Internet en proférant des menaces et en incitant à la haine à l’endroit de Mme Bourassa, dimanche. L’individu a été arrêté lundi et comparaîtra devant un juge en octobre, a-t-on appris.

En avril, c’est leur collègue Amélie St-Yves qui s’est fait insulter par des jeunes alors qu’elle tentait simplement de faire son travail dans un parc, un lieu public doit-on rappeler.

C’est quand même encore rare de voir des gens subir les conséquences de leurs gestes quand il s’agit d’intimider un ou une journaliste.

À la fin juillet, Jessy Dylan Lapointe a plaidé coupable d’avoir intimidé le journaliste judiciaire Michaël Nguyen, également président de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec, dans une salle d’audience. Il aurait laissé entendre qu’il allait « mettre un contrat » sur la tête du journaliste.

L’individu s’en est sorti avec une peine suspendue, assortie de travaux communautaires.

Et il est loin d’être le seul dans son cas.

Car, malheureusement, les actes d’intimidation envers les journalistes sont banalisés.

Il suffit de penser à l’acquittement du chef du groupe Atalante, des accusations d’intimidées portées à son endroit après qu’il soit entré dans les bureaux du défunt média Vice Québec avec six autres hommes pour remettre un prix « poubelle » au journaliste Simon Coutu et en lui disant qu’il avait déclenché « une guerre ». Parce que cette altercation s’est déroulée sans insulte ou vulgarité, la juge Joëlle Roy avait conclu à un geste d’incivilité, mais non à de l’intimidation.  La cause a depuis été portée en appel.

Pour citer mon collègue Martin Francoeur : « quelqu’un a le droit de penser que les médias devraient faire leur travail différemment. Quelqu’un a le droit de ne pas apprécier l’insistance de certains journalistes ou les angles de traitement d’une nouvelle. Mais le fait d’empêcher les journalistes de faire leur travail ne doit pas être toléré. »

Parce qu’en effet, il est contradictoire de revendiquer sa propre liberté tout en brimant la liberté de presse.

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COVID-19: effet domino dans les médias

C’est un paradoxe pas si difficile à expliquer.

Alors que le monde entier est paralysé en raison de la pandémie de coronavirus (COVID-19), tous les médias sont au pied d’alerte et rapportent le moindre fait nouveau en temps réel.

Ça a du bon. Ça remet les priorités à la bonne place. L’intérêt public est ce qui prime, la concurrence est mise de côté. Et les médias réaffirment leur importance en temps de crise, en tant que plateformes fiables d’information. Les équipes journalistiques, telles des armées, travaillent d’arrache-pied (beaucoup à partir de la maison) pour livrer les derniers développements, mais aussi pour démentir la quantité effroyable de fausses informations qui circulent sur Interner.

Et pourtant, alors qu’ils sont plus nécessaires que jamais, il s’en est trouvé pour couper des postes de journalistes. Eh oui, six journalistes ont été remerciés du journal Le Citoyen, en Abitbi, lundi après-midi. Puis, mardi, c’est en Gaspésie que le couperet a tombé, avec la mise à pied temporaire de trois journalistes et tout autant de représentants publicitaires pour les journaux L’Avantage gaspésien, L’Avant-poste et Chaleurs nouvelles.

Ailleurs, des journalistes ont vu leurs heures de travail réduites pour éviter d’en arriver à des coupures de poste. On resserre les cordons de la bourse. C’est sans compter tous les pigistes, journaliste et photographes, dont le téléphone a arrêté de sonner et la boîte de courriels a arrêté de se remplir, parce qu’on n’a plus les sous pour leur donner de l’ouvrage.

Mercredi, c’est le magazine culturel Voir qui a sabré dans sa salle, en remerciant pour six mois sept de ses journalistes , a rapporté le journaliste Étienne Fortin-Gauthier. Le propriétaire du média, Alexandre Taillefer, a confirmé la nouvelle et a indiqué que la mesure est directement liée au coronavirus, notamment parce que les annonceurs principaux de la publication sont des restaurants et des organisations du milieu culturel. Celui-ci a d’ailleurs mentionné que 70% des publicités nationales dans les médias imprimés ont été annulées pour les trois prochains mois.

Ce même jour, CBC, le pendant anglais de Radio-Canada, a annoncé qu’il suspendait tous ses bulletins de nouvelles locaux. Des reportages régionaux seront toujours réalisés, mais ils seront présentés dans le cadre d’un bulletin de nouvelles national unique. La Guilde canadienne des médias n’a pas tardé à dénoncer cette mesure.

Journalistiquement, c’est en effet discutable. Ce qui préoccupe les gens à l’heure actuelle, c’est de savoir comment la situation évolue chez eux. Quelles sont les mesures en place pour atténuer la crise? Combien de cas locaux ont été dépistés? Y a-t-il des initiatives à souligner? Qui contacter au besoin? Quels services sont maintenus et lesquels ne le sont plus?

Et puis, dans Le Devoir, vendredi, Philippe Papineau signait un papier faisant état de l’ampleur de cette autre crise provoquée par la crise. Dans certains hebdomadaires, la chute de revenus est de 30%, en une semaine à peine.

Encore une fois, une question de revenus. Quand on parle de survie des médias, c’est toujours une question d’argent.

Paradoxalement, alors que les médias professionnels sont plus consultés que jamais, les annonceurs, eux, se retirent.

D’abord parce que certains ne souhaitent pas être « associés » aux mauvaises nouvelles qui touchent le coronavirus alors que celui-ci n’était pas encore le sujet du jour (et de la semaine).

Ensuite, et surtout pour cette raison, parce que ces annonceurs essuient eux-mêmes des pertes financières importantes en raison de la distanciation sociale exigée par le gouvernement et qui force bon nombre de citoyens à demeurer à la maison.

Plusieurs entreprises, commerces et lieux de rassemblement ont également été contraints de fermer leurs portes pour limiter les groupuscules d’individus, et beaucoup d’employés doivent demeurer chez eux. Ce faisant, l’activité économique a été freinée très rapidement. Et où coupent les entreprises lorsqu’elles doivent se serrer la ceinture? Le budget publicitaire dans les journaux est, règle générale, parmi les premières économies réalisées.

La situation renforce l’argumentaire de ceux qui, comme moi, sont en faveur d’une certaine aide financière de l’État aux médias d’information professionnels, afin que ceux-ci ne soient pas soumis aux aléas de l’économie et qu’ils puissent poursuivre leur mission d’informer en temps de crise.

C’est souvent dans ces moments-là que les médias prouvent leur utilité. Et le premier ministre québécois François Legault l’a reconnu, vendredi, lors de son point de presse quotidien pour traiter des plus récents développements de la crise. « Les médias assurent un service essentiel », a-t-il dit, ajoutant que le gouvernement était à la recherche de solutions pour soutenir les entreprises de presse, plus vulnérables que jamais au moment où elles sont les plus nécessaires.

Québec solidaire n’a pas tardé à proposer au gouvernement du Québec d’investir en publicité dans les médias pour communiquer des messages d’intérêt public tout en soutenant financièrement le journalisme.

Évidemment, chaque fois qu’il est question d’une aide gouvernementale, la question se pose: qui doit-on aider? Qui est journaliste et qui ne l’est pas? Quels médias sont crédibles et lesquels ne le sont pas?

Vendredi après-midi, tout en saluant la déclaration du premier ministre Legault, la Fédération professionnelle des journalistes du Québec a rappelé l’importance des médias professionnels d’information et la gravité de la situation dans laquelle ils se trouvent.

Les commerces locaux ont besoin d’aide, les médias locaux aussi. On espère que lorsque la situation sera rétablie, que la communauté se souviendra du rôle de leurs journaux, radios et stations de télévision, pour ne nommer que ceux-là, en temps de crise.

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Un bulletin municipal ne remplacera jamais un journal

Dans l’édition de ce matin de La Voix de l’Est, ma collègue Cynthia Laflamme signe un texte portant sur une pétition ayant cours dans la municipalité de Saint-Armand.

Un article d’information locale comme il s’en fait tous les jours, dans presque toutes les régions du Québec.

Une citation de la mairesse de l’endroit, a toutefois capté mon attention:

« Pour le reste des commentaires, il y aura un message dans la Voie municipale. Je préfère que mes citoyens voient le message dans la Voie municipale plutôt que dans le journal. »

Bref, à Saint-Armand, le conseil municipal préfère informer ses citoyens via son bulletin municipal et éviter de s’adresser aux médias lorsque c’est possible. Notons que plus haut dans l’article, la directrice générale de Saint-Armand a confié à ma collègue qu’elle ne répondait pas aux questions des journalistes à moins d’avoir eu l’autorisation préalable des élus.

Entendons-nous bien: les journalistes sont des citoyens comme les autres. Personne n’est obligé de leur répondre, ils n’ont pas de pouvoir d’enquête comme un policier ou un juge. Mais les journalistes, parce qu’ils sont des citoyens comme les autres, représentent ces citoyens. Ils posent des questions au nom des contribuables à ceux qui les représentent et  qui leur sont redevables.

C’est pour cela qu’il faut nuancer la notion de bulletin municipal, ou de journal municipal, qui est un journal sans en être vraiment un.

Dans les faits, un bulletin municipal répond à la définition d’un média, qui se veut une plateforme accessible à un public donné pour y partager des informations, bref de la diffusion de masse. S’il est sur support papier, alors oui, c’est un journal.

Mais les prérogatives d’un bulletin municipal diffèrent largement de celles d’un média d’information, en ce sens où le premier sert aussi d’outil promotionnel et politique, voire idéologique (le mot propagande est un peu trop fort, quoi que dans certains villages, il serait approprié), alors que le second doit, par sa nature même, vérifier l’information, la remettre en contexte et la remettre en question afin de lui donner un sens plus large, dénué de partisanerie, au profit de l’intérêt public. C’est la définition même de ce qu’on appelle « l’objectivité journalistique », qui est plutôt, à mon avis, une neutralité dans le traitement de l’information en ce sens où il n’y a aucun partis pris.

Un bulletin municipal, c’est un média produit et diffusé par l’organisation qui est à la source même de l’information, c’est-à-dire l’appareil municipal.

De plus en plus, on remarque que les municipalités gèrent leurs communications publiques non plus comme la transmission d’informations d’intérêt public au bénéfice de leurs citoyens, mais plutôt comme le feraient des entreprises privées qui ont un département de marketing: la municipalité devient une compagnie qui fait la promotion de ses nombreux services en moussant la qualité de vie qui en résulte, le tout pour convaincre la population qu’il fait si bon vivre chez nous qu’on doit non seulement y demeurer, mais venir s’y installer (et payer des taxes foncières…)

C’est pour cette raison que vous ne voyez que de bonnes nouvelles dans les bulletins municipaux, hormis des bris d’aqueduc et des avis de travaux qui sont, somme toute nécessaires. Parfois, un maire signera un mot pour répondre à une controverse ou à une couverture journalistique qui, à son avis, était trop négative ou orientée, bref qui n’a pas repris mot pour mot le message que la Ville voulait faire passer.

Sans filtre journalistique, il manque la distance et la critique nécessaire pour prendre acte des informations transmises dans leur contexte et sans leur enrobage de relations publiques.

Tout ça m’a rappelé une chronique récente  d’Isabelle Hachey dans La Presse + , où elle parlait du bulletin Mirabel vous informe, financé à même le retrait des avis publics de la municipalité dans les hebdomadaires L’Éveil et Nord info.

Deux passages me frappent:

Selon le maire, les hebdos exercent « un certain monopole au niveau de la diffusion de l’information ». Parfois, ils ne publient rien sur des projets que la mairie veut faire connaître.

Désormais, Mirabel n’a plus à passer par ce filtre désagréable. Mieux, la Ville contrôle à la virgule près l’info distribuée dans les foyers des citoyens – et ce, aux frais de ces derniers.

Tout ça en plus d’interdire la distribution des Publi-sac sur son territoire, seul véhicule pour les hebdomadaires indépendants. Le Mirabel vous informe est pour sa part livré par la poste aux citoyens.

Il est tout à fait possible d’avoir un ou plusieurs bulletins municipaux cohabiter avec des médias d’information indépendants sur un territoire donné. Même que les premiers sont souvent des sources d’information pour les seconds, qui vont plus loin en approfondissant la nouvelle.

Mais jamais les premiers ne pourront remplacer les seconds.

Autrement, qui écope? Les citoyens. Et par la bande, la démocratie.

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Pour des solutions durables pour sauvegarder l’information régionale

La Commission parlementaire sur l’avenir des médias d’information a débuté hier à l’Assemblée nationale. J’ai eu l’immense honneur d’être la toute première à témoigner des solutions possibles pour endiguer la crise des médias.

Vous pouvez lire des comptes rendus ici, ici et ici.

Vous pouvez également regarder la vidéo de mon allocution, suivie de la période de questions http://www.assnat.qc.ca/fr/video-audio/archives-parlementaires/travaux-commissions/AudioVideo-81507.html?fbclid=IwAR1zE96Dy4WjdaEdO8j3bECOUhAZZIw_naszTxo_56OUuwsDB-JeWjDYOIQdes parlementaires, ici.

Et voici le texte intégral que j’ai lu au Salon rouge:

« Monsieur le président,

Mesdames et messieurs les parlementaires, membres de la commission

Je vous remercie de m’avoir invité à témoigner  dans le cadre de ce mandat d’initiative sur l’avenir des médias.

Il va sans dire que l’urgence d’agir n’est plus à prouver : au cours de la dernière décennie, au moins une cinquantaine de médias d’information, particulièrement dans la presse écrite régionale, ont disparu de l’écosystème médiatique québécois. On recense la perte de plus d’un emploi de journaliste sur 10, mais aussi de près de la moitié de tous les postes dans les entreprises de presse. Et il y a à peine une semaine, mon monde a passé bien près de s’écrouler.

Cette hémorragie n’est pas en voie de s’arrêter, bien au contraire. À l’heure actuelle, ce sont presque tous les médias d’information québécois qui risquent de disparaître, avec de lourdes et irréversibles conséquences pour la démocratie si rien n’est fait pour les soutenir. Et, le cas échéant, ce sont des villes, voire des MRC toutes entières, et des pans complets de vos circonscriptions qui deviendront des déserts médiatiques, des lieux où se déroulent tout plein de choses mais dont personne ne parlera.

Aux prises avec une crise financière sans précédent, ces médiascherchent à se réinventer, à trouver une manière de traverser la tempête avant de faire naufrage. Je peux personnellement témoigner de nombreux efforts effectués par les artisans des quotidiens de Groupe Capitales Médias, mais aussi d’autres journaux, pour garder la tête hors de l’eau. Mais la recette magique n’a pas encore été découverte. Comme disait la publicité : si ça existait, on l’aurait!

Si les médias se trouvent à un carrefour déterminant de leur avenir, leur pertinence, elle, n’a pas à être à nouveau établie, et ce, bien que leur vocation mercantile soit en contradiction avec leur mission de servir l’intérêt public.

Dans leurs milieux respectifs, les médias jouent un rôle social, démocratique, économique et culturel de premier plan, le tout en étant les témoins de ce qui se déroule dans des centaines de communautés réparties dans plusieurs régions du Québec.

Les nouvelles technologies d’information ont permis l’avènement de ce qu’on appelle l’économie du savoir : or, jamais il n’est question, grâce à celles-ci, d’une démocratie par le savoir.

En ce sens, les médias d’information sont un rempart indispensable à la désinformation pour remettre les pendules à l’heure et pour permettre aux citoyens de faire un choix éclairé sur une pléthore d’enjeux publics. Surtout, afin d’obtenir un son de cloche équilibré, il est primordial que les citoyens aient accès à une diversité de sources d’information, qui ne traitent pas toujours de ces enjeux de la même manière et en faisant appel à des intervenants différents.

Les retombées locales des médias ne se mesurent pas toujours de manière tangible, mais elles existent. Des études réalisées en Amérique du Nord ont démontré que dans les communautés où les médias se sont éteints, les coûts des contrats publics octroyés étaient plus élevés qu’ailleurs, signe qu’il n’y avait pas de « chien de garde de la démocratie » pour surveiller la gestion des deniers publics; que le débat politique est davantage polarisé et que moins de personnes s’impliquent activement dans la vie publique ou se portent candidates à des postes électifs.

En région, ce constat est encore plus frappant. Les grands médias n’ont pas les ressources et l’espace pour traiter de tout ce qui se déroule hors des grands centres. Il faut donc qu’une nouvelle soit hors normes pour qu’elle se fraie un chemin jusqu’à eux. Pourtant, de nombreuses initiatives locales méritent d’être soulignées et de faire parler d’elles. Des injustices et des drames doivent aussi être dénoncés et c’est plus souvent qu’autrement via les médias locaux que ces cris se font d’abord entendre.

N’oublions pas non plus que les médias sont des acteurs de construction identitaire locale, des adjuvants à la cohésion sociale et une agora populaire où s’échangent les idées. En décrivant les initiatives locales et en laissant la place à des débats, en rappelant des moments et personnages marquants de l’histoire locale et en usant de référents propres à la région, les médias posent les balises d’une identité et d’une culture qui caractérise leurs communautés d’ancrage.

À la suite de la publication de mon essai Extinction de voix, j’ai eu l’occasion de visiter plusieurs régions du Québec pour parler d’information locale non seulement avec des journalistes du coin, mais aussi avec des citoyens se sentant concernés par l’avenir de leurs médias locaux.

Plusieurs constats ont émergé de ces rencontres, démontrant des constantes d’une région à l’autre : d’une part, la population, en général, est certes attachée à son ou ses médias d’information, mais elle ne comprend pas qu’il y a péril en la demeure. Elle prend ses journaux et ses stations de radio et télévision communautaires pour acquis et ne comprend pas que ceux-ci sont aux prises avec une crise économique sans précédent. Et pour cause : les questions et les affirmations m’étant parvenues du public m’ont fait réaliser que celui-ci peine à distinguer les différents genres journalistiques, par exemple différencier un article factuel d’une chronique d’opinion, de même que les différentes propriétés médiatiques ainsi que les publics visés. Certaines personnes croient encore qu’il faut payer pour faire l’objet d’un reportage journalistique. Il serait possible d’endiguer cette confusion grâce à des initiatives en éducation aux médias, qui permettraient aux citoyens d’apprendre à mieux consommer ceux-ci. L’éducation aux médias doit aussi être offerte aux élus, dont certains ont encore aujourd’hui une mauvaise perception ou une méconnaissance du rôle du journaliste. Cela donne lieu à des entraves à la liberté de presse, mais aussi au droit du public à l’information. La transparence, dans certains lieux, est hermétique et vise d’abord à maintenir une image plutôt que d’informer.

On pourrait donc se laver les mains et laisser la loi du marché dicter l’avenir des médias d’information. Que les plus innovants et ceux ayant le plus de moyens survivent, et tant pis pour les autres.

Mais l’entrée en jeu de joueurs étrangers auxquels les règles du jeu ne semblent pas s’appliquer a créé un déséquilibre inquiétant dont il faut se préoccuper. Advenant la disparition des médias, dont les revenus publicitaires ont été vampirisés par ces fameux GAFA, ce ne sont ni Facebook, Google et compagnie qui enverront des journalistes professionnels couvrir les séances des conseils municipaux ou enquêter sur de nombreux sujets d’intérêt public.

Ajoutons à cela le fait que moins d’une personne sur dix paie désormais pour s’informer, ce qui a pour effet d’occulter le fait que l’information a un coût à produire, mais aussi une valeur.

Collectivement, nous avons oublié la valeur du journalisme et nous nous sommes détournés de sa mission première, croyant à tort qu’ici, au Québec, la liberté de presse et l’accès à l’information étaient acquis pour toujours.

La situation se résume bien simplement : désormais, les médias d’information financent à grands frais la production de reportages d’intérêt public, mais ils ne peuvent plus compter sur les revenus publicitaires ou les revenus d’abonnement d’autrefois pour y parvenir. Connaissez-vous beaucoup d’entreprises qui parviendraient à survivre dans de telles circonstances?

Le cœur du problème est un peu là : tout le monde est pour la sauvegarde de l’information, mais personne ne veut payer pour.

Or, le simple libre-marché ne peut s’appliquer dans l’industrie de l’information, car celle-ci n’est pas un produit qui peut être sous-traité ailleurs pour moins cher. Le fruit du travail des journalistes n’est pas un simple produit de consommation comme tant d’autres qui pourrait être remplacé s’il disparaissait : l’information est un bien public dont bénéficie la société toute entière, car elle sert la démocratie en présentant une diversité de points de vue autour d’enjeux qui concernent toute une communauté.

S’il est donc une seule chose que vous devez retenir de mon témoignage, c’est que la pérennité de ce bien public dépend des efforts de la communauté toute entière pour le faire survivre. C’est donc pour vous demander, à titre d’élus, de préserver l’information régionale québécoise, que je m’adresse à vous aujourd’hui.

Le débat entourant la survie des médias d’information s’est longuement attardé sur le virage numérique à entreprendre : nous avons beaucoup entendu parler du contenant transportant les nouvelles, mais très peu du contenu lui-même. Je considère plutôt que le véhicule importe peu, en autant que les contenus qui s’y trouvent sont pertinents. Papier ou numérique, un média d’information trouvera sa pertinence dans la qualité de ses reportages, de ses enquêtes journalistiques et des analyses que ses artisans en tireront.

Ainsi, je recommande à la Commission d’étudier la possibilité d’établir des crédits d’impôt sur les masses salariales des médias, qui pourraient encourager ceux-ci à embaucher et à investir dans leurs salles de rédaction plutôt que d’effectuer des compressions, avec pour impact direct une augmentation de la couverture journalistique, particulièrement au niveau local. La reconnaissance de l’information journalistique en tant que produit culturel pourrait également assujettir celle-ci aux différentes mesures fiscales qui existent déjà; il ne suffirait que de bonifier les enveloppes existantes pour ne pas pénaliser les actuels bénéficiaires de ces programmes.

Évidemment, j’encourage le gouvernement du Québec à poursuivre ses investissements publicitaires dans les médias d’information québécois afin de donner l’exemple aux entreprises privées qui les ont délaissés au profit des GAFA : il m’apparaît contradictoire de prêcher pour l’achat local sans être conséquent à ce sujet.

Je lance aussi l’idée de créer un fonds dédié au financement de reportages d’information d’intérêt public, un fonds auquel auraient accès tous les médias généralistes québécois, tout en respectant leur indépendance journalistique. Je propose par exemple que l’accessibilité à l’aide financière issue de ce fonds soit proportionnelle au contenu original et local produit par chaque média sous forme de retour sur investissement. Le fonds pourrait aussi être géré par un comité indépendant et chapeauté par la Fédération professionnelle des journalistes du Québec.

Membres de la commission, vous avez le pouvoir, et le devoir dis-je, de maintenir l’un des piliers de notre démocratie. Vous devez vous élever au-dessus du débat partisan et mettre en place des mesures qui soutiendront les médias d’information, peu importe à qui ceux-ci appartiennent, et surtout, peu importe leur taille, en autant qu’ils continuent leur mission de servir l’intérêt public. Car qui, à l’heure actuelle, pourrait répondre à cette prérogative sur les médias disparaissent?

Vous devrez toutefois agir vite. Plus le temps passe, et plus la précarité des médias s’accroît. Si rien n’est fait à court terme, cela représenterait une atteinte importante au droit du public à l’information, au droit du public d’avoir accès à une pluralité de sources et de points de vue.

Ne laissez pas des régions sombrer dans le noir. »

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Le sociofinancement est-il la bouée de sauvetage des médias?

Le sociofinancement a la cote. Que ce soit pour lancer un produit ou démarrer une entreprise, amasser des fonds pour les sinistrés d’un drame, pour payer des soins de santé ou pour réaliser le rêve d’un enfant malade, toutes les raisons sont bonnes pour solliciter la générosité d’inconnus en ligne dans l’espoir d’avoir suffisamment de dons pour concrétiser son projet.

Il semble même que le sociofinancement soit devenu une avenue pour certains médias québécois, qui, a-t-on besoin de le rappeler, sont aux prises avec une crise majeure de revenus qui menace leur existence.

Dans un texte daté de 2015 sur le site Infopresse, Frédéric Rondeau, qui rappelait alors que Ricochet et Nouveau Projet étaient nés du sociofinancement, affirmait qu’il s’agissait d’une « initiative inattendue » n’ayant toutefois rien « d’inhabituel ». Le texte mentionnait que les campagnes de sociofinancement n’étaient que des solutions temporaires pour la survie des médias; si c’est bel et bien le cas, force est d’admettre que dans l’état actuel des choses, il n’existe pas encore de porte de sortie à long terme.

La semaine dernière, le comité chargé d’analyser les mesures d’aide aux médias mises de l’avant par le gouvernement fédéral a dévoilé son rapport comprenant plusieurs recommandations. Son premier constat affirme que les mesures proposées ne suffiront pas à elles seules à endiguer le problème.

Bref, le sociofinancement et la sollicitation de dons par les lecteurs, à condition que ces dons puissent être récompensés par un reçu d’impôt si Ottawa assouplit les mesures en place, peut compenser en partie l’exode des revenus publicitaires.

Déjà, au cours de la dernière année, des initiatives ont permis de rallier un certain appui.

Il y a quelques jours, Le Soleil annonçait que la campagne de sociofinancement pour permettre la production d’une nouvelle saison de l’émission Québec, réveille!  sur les ondes de CKIA était en voie d’être un succès.  Il reste encore huit jours à la campagne pour lui permettre d’atteindre la barre des 30 000$.

En septembre dernier, c’est le média hyperlocal Pamplemousse qui a pu reprendre ses activités grâce à la contribution populaire. (AJOUT: cela n’a toutefois pas été suffisant pour assurer sa survie à long terme.) Rappelons que la plateforme montréalaise avait dû mettre la clé sous la porte, faute de financement. Le directeur du média, Stéphane Desjardins, avait à l’époque écrit un vitriolent éditorial pour semoncer les annonceurs locaux, qui n’ont pas suffisamment soutenu l’initiative.

Plus tôt cette année,  Le Devoir a annoncé avoir renoué avec la rentabilité pour une deuxième année consécutive. Le média peut également compter sur l’appui de ses fidèles abonnés et des donateurs à la fondation Les Amis du Devoir, où par un don, il est possible de soutenir la mission du quotidien.

Tout cela porte à croire que le modèle utilisateur-payeur est encore celui qui permettra aux médias d’informations d’exister. C’est logique: ceux qui continuent de s’informer devraient payer pour les contenus qu’ils consomment.

Or, le contexte actuel fait en sorte que ceux qui paient toujours pour s’informer le font aussi pour tous les autres qui ne déboursent pas un sou, ce qui ne suffit pas à financer la production et la diffusion d’information.

À l’heure actuelle, moins d’un Canadien sur dix paie pour s’informer auprès d’un média professionnel d’information.

Bref, ce sont (souvent) les mêmes âmes généreuses, qui ont compris la valeur sociale de l’information, qui se retrouvent à financer celle-ci pour le bénéfice de toute la communauté.

Il y a des limites à exploiter la même vache à lait.

Ceux qui financent volontairement l’information le font parce qu’ils jugent celle-ci importante, d’une manière ou d’une autre.

L’information est un bien public en ce sens où elle permet à tous les citoyens d’être mieux éclairés sur plusieurs enjeux touchant la société. Elle contribue à chacun de faire des choix plus judicieux et d’avoir accès à une pléthore d’arguments pour établir les bases de toute décision.

En partant de ce postulat, pourquoi son financement ne relève uniquement que de quelques milliers de personnes? Ne devrait-il pas être l’affaire de tous?

Poser la question, c’est un peu y répondre, à mon avis.

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Avis publics: le droit du public à l’information écope

Il n’y a rien d’étonnant à ce que la Ville de Montréal envisage de retirer ses avis publics des journaux imprimés sur son territoire, et ce, dès septembre.

Depuis les changements apportés à la Loi sur les cités et villes et au Code municipal qui permettent aux villes de limiter la diffusion de leurs avis publics à leur site Internet, en  2017, plusieurs dizaines de municipalités québécoises ont retiré leurs avis publics des journaux imprimés.*

Déjà, quelques arrondissements de la Ville avaient pris une telle décision. C’est notamment le cas de LaSalle, de l’arrondissement Sud-Ouest, de Rosemont-La Petite Patrie, d’Anjou, d’Outremont, de Mercier Hochelaga-Maisonneuve, de Côte-des-Neiges-Notre-Dame-de-Grâce, de Verdun et de Pierrefonds Roxboro.

On affirme réaliser ainsi une économie annuelle de 350 000$, que Montréal considère comme étant « des frais considérables » dans ce sommaire décisionnel disponible en ligne. Or, sachant que le budget global de la métropole québécoise est de plus de 5,7 milliards de dollars, « l’économie considérable » réalisée représentera en fait à peine 0,0061348 % des dépenses de l’appareil municipal montréalais.

Dans certains cas, cette solution était bien simple et la seule applicable: il n’existait plus de média imprimé sur leur territoire leur permettant de se conformer à la loi. Dans d’autres, comme à Montréal, on évoque une économie d’argent qui, plus souvent qu’autrement, est inférieure à 1%  du budget global de fonctionnement, qu’elle qu’en soit son ampleur.

Des peanuts, en bon français, qui démontrent que le retrait des avis publics des journaux papier relève davantage de l’idéologie que d’un souci financier.

Un autre argument avancé par les municipalités est que les citoyens ont tous accès à toute l’information directement sur leur site Web. Or, la proportion de citoyens qui consulte ces sites, du moins sur une base régulière et dans l’optique volontaire de prendre connaissance des avis publics, est minime.  Il est aussi faux de croire que les citoyens vont se ruer massivement en ligne pour les lire. Et ça, c’est si les avis publics sont faciles à trouver une fois sur le site Internet de la municipalité, car plusieurs portails sont loin d’être conviviaux.

Le seul argument valable avancé par Montréal est la souplesse que permet une diffusion en ligne plutôt que sur support papier, notamment en raison des tombées rigides des journaux et des erreurs qui peuvent être corrigées en quelques clics et en quelques secondes à peine. Mais contrairement à ce qu’on y mentionne, ça n’est pas « offrir un meilleur service aux citoyens ».
Pas quand la diversité des sources d’accès à l’information s’en trouve affectée.

Car il y a fort à parier que moins de gens seront au courant des différentes initiatives municipales maintenant qu’ils ne les verront plus en feuilletant un journal. Il y a là un danger réel pour le droit du public à l’information, même si les villes se prétendent plus transparentes.

Au fait, plusieurs projets pourraient être dorénavant adoptés sans opposition si personne ne prend le temps d’aller sur les sites Internet des villes pour consulter toute la liste des avis publics en vigueur…

Lorsque le règlement de Montréal sera adopté et appliqué cela signifiera que les deux villes les plus importantes de la province, car Québec avait fait de même, auront retiré leurs avis des journaux imprimés. Certes, les mairies et administrations de ces villes sont bien couvertes par des journalistes, ce qui n’est pas nécessairement le cas dans des municipalités de moindre ampleur.

Une autre Ville d’importance au Québec , Laval, n’est pas encore passée à l’action, mais s’était montrée favorable à la mesure dans son mémoire à propos du projet de loi 122, à l’époque.

Il est particulièrement préoccupant que ce mouvement de retraits des avis publics croit alors même que les médias d’information s’enfoncent de plus en plus profondément dans une crise financière qui menace leur survie, particulièrement en région.

Bon nombre de représentants de l’industrie, moi y compris, sont d’avis que les gouvernements doivent offrir un soutien financier, à tout le moins temporaire, aux entreprises de presse afin qu’elles parviennent à redéfinir leur modèle d’affaires, devenu désuet par l’exode des revenus publicitaires vers des entreprises numériques américaines qui ne paient pas d’impôts au Canada ou au Québec.

Ensemble, les montants que ne toucheront plus les journaux par le retrait des avis publics représentent des centaines de milliers, voire des millions de dollars. Des sommes qui ne pourront plus être investies dans la production d’informations d’intérêt public locales: s’ils comptent souvent pour moins de 1% des budgets des villes, ces montants représentent parfois le salaire d’un, voire de deux ou trois journalistes, qui en région peuvent constituer une salle de nouvelles toute entière.

On ne se le cachera pas; les avis publics représentaient, d’une certaine façon, une subvention déguisée aux médias. Et ce n’est pas le rôle des municipalités de garder des entreprises (de presse) privées en vie. Par contre, les villes bénéficient assurément de la présence de médias sur leur territoire, ne seraient-ce parce que ceux-ci contribuent à la vitalité de la vie en communauté en informant la population de ce qui s’y passe. D’autant plus, bien heureux sont les élus lorsqu’on rapporte leurs bons coups et leurs initiatives.

Mais n’oublions pas une chose: l’information, les nouvelles, ne sont pas un produit de consommation comme les autres. Elles revêtent un caractère essentiel à la démocratie et sont en fait un bien public.

Je connais personnellement certains élus qui, conscients de ce fait, choisissent sciemment de continuer à publier leurs avis publics dans des journaux locaux, reconnaissant l’importance que ceux-ci ont dans leur communauté.

Et c’est tout à leur honneur.

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* Voici la liste de toutes les municipalités ayant fait le choix de retirer leurs avis publics des journaux imprimés. C’est un recensement personnel et non exhaustif, alors si vous en connaissez qui n’y figurent pas, n’hésitez pas à me faire parvenir les informations!

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Liberté de presse, ma précieuse

Chronique publiée dans La Voix de l’Est, le samedi 4 mai

Chaque année, le 3 mai marque la Journée internationale de la liberté de presse. Malheureusement, celle-ci se porte plutôt mal, ces temps-ci.

Le plus récent classement mondial de la liberté de presse, dévoilé il y a deux semaines par l’organisme Reporters sans frontières (RSF), nous apprend qu’il y a de moins en moins de pays jugés « sûrs » pour les journalistes, c’est-à-dire où ces derniers peuvent accomplir leur travail à l’abri d’entraves. Surtout, RSF affirme que « la haine des journalistes a dégénéré en violence ».

Une affirmation qui s’est une fois de plus confirmée lorsque, dans la nuit du 18 au 19 avril dernier, la journaliste Lyra McKee a été atteinte mortellement par les balles d’un tireur.

Ça ne s’est pas déroulé au Censurekistan, mais en Irlande. Un pays qui se situe au 15e rang des pays les plus sûrs pour les journalistes dans le monde, sur un classement qui hiérarchise 180 états souverains.

Sans surprise, l’Arabie saoudite, où a été assassiné le journaliste Jamal Khashoggi et où est toujours détenu Raif Badawi, se situe en queue de peloton, à la 172e place du classement. Il n’y a qu’au Djibouti, en Chine, en Syrie, au Soudan, au Vietnam, en Érythrée, en Corée du Nord et au Turkménistan que la situation est encore plus dramatique, des pays qui, dans certains cas, sont rarement sur le radar de la presse internationale.

Le décès de Lyra McKee s’ajoute donc à celui de huit autres représentants de médias tués depuis le début de l’année. Plus de 330 autres sont actuellement emprisonnés, parfois simplement pour avoir posé une question ou émis une opinion qui dérangeait.

On n’est pas mieux

Il est toutefois faux de penser que ce n’est que dans ces contrées lointaines, où la démocratie peine à régner, que les journalistes sont maltraités.

Selon RSF, c’est en Amérique où les conditions d’exercice du journalisme se sont le plus dégradées au cours de la dernière année.

Pensez-vous que parce que les journalistes nord-américains ne meurent pas, qu’ils peuvent faire leur travail en toute quiétude ? Détrompez-vous.

Même s’il fait bonne figure à la 18e place du classement — le même rang qu’il occupait l’an dernier —, le Canada pourrait faire mieux. Et même le Québec, où il existe tellement d’exemples d’entraves à la liberté de presse que j’en ai écrit un livre !

Dans plusieurs régions, des élus expulsent encore des journalistes de séances publiques sous prétexte que leur présence est intimidante pour les citoyens. On les empêche de filmer ou d’enregistrer les réunions du conseil municipal, quand on ne les boycotte tout simplement pas.

Des organisations intimident et menacent des journalistes parce que ceux-ci creusent là où ça leur fait mal. Ils punissent des médias en retirant leurs publicités, privant les journalistes des moyens d’enquêter, quitte à ce que le média finisse par disparaître.

Il y a également toute la question de la protection des lanceurs d’alerte, des gens qui, en transmettant des informations d’intérêt public aux journalistes, souhaitent contribuer à l’endiguement de problématiques dont ils sont témoins, mais qui font l’objet de représailles par les organisations éclaboussées par ces révélations.

Plus au Sud, les États-Unis ont dégringolé pour une troisième année d’affilée, atteignant la 48e place. En 2013, la « plus grande nation du monde » autoproclamée était 32e au classement.

Cette diminution coïncide avec l’élection d’un président qui n’hésite pas à qualifier de « fake news » toute actualité qui le dépeint de manière négative ou qui ne sert pas ses intérêts. Un président qui n’a pas hésité à qualifier les journalistes « d’ennemis du peuple » et à cautionner tacitement les actes de violence commis à leur endroit en ne condamnant pas ceux-ci sur la place publique.

Donald Trump, comme son émule ontarien Doug Ford, juge les médias d’information inutiles, lui qui préfère contourner tout filtre journalistique pour livrer un message à son avantage.

Le droit du public à l’information ? Un détail dans lequel on ne s’empêtre plus trop trop par les temps qui courent.

On s’en fout, quoi !

Pourquoi en sommes-nous rendus là ? C’est si simple et si complexe à la fois.

D’une part, il y a la désinformation. La propagation de fausses nouvelles ou d’informations biaisées notamment à travers les médias sociaux, mais aussi par des messagers qui ont un intérêt à vouloir duper et diviser les masses.

L’être humain a la fâcheuse tendance à croire systématiquement ce qui le conforte dans les opinions qui sont déjà ancrées profondément en lui, alors qu’il doute et se méfie davantage d’informations qui, au contraire, le confrontent. Pire encore, certaines personnes se foutent de la véracité des faits qu’ils partagent, parce que de toute façon, ceux-ci reflètent leur pensée.

Et puis, il y a l’indifférence.

Beaucoup de gens, même s’ils n’endossent pas les menaces formulées à l’endroit de journalistes — je dirais même à l’endroit de n’importe qui — ne les dénoncent pas et n’en font pas de cas.

Nous tolérons malheureusement la violence davantage qu’autrefois, et celle-ci, surtout psychologique et verbale, est beaucoup plus pernicieuse.

On parle d’intimidation, surtout de cyberintimidation. Pour certains, recevoir un courriel haineux fait partie de leur routine de travail. On les dénigre parce qu’on n’aime pas les propos rapportés dans un reportage ; on les insulte parce que leur face ne nous revient pas. Et si la journaliste est une femme, celle-ci est encore plus susceptible d’être attaquée sur son apparence ou son intelligence.

Comme si c’était devenu impossible, même chez nous, d’avoir un débat d’idées sans automatiquement attaquer l’autre et conclure que c’est un imbécile parce qu’il ne pense pas comme nous.

Comme société, on vaut mieux que ça.

Je suis la première à l’admettre d’emblée : les journalistes, et les médias par la bande, sont loin d’être parfaits et imperméables à l’erreur. Certains pratiquent ce noble métier avec beaucoup de rigueur alors que d’autres ont l’éthique plutôt élastique.

Le devoir d’informer et l’intérêt public doivent être notre seul phare à travers le brouillard de la désinformation. Mais le respect, qu’on soit au Québec ou à Tombouctou, ne devrait jamais être optionnel.

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Médias et territoires: l’un ne va pas sans l’autre

Si les dernières années ont été impitoyables pour l’industrie des médias, particulièrement en région, ceux-ci n’en demeurent pas moins très importants pour les communautés.

En effet, les médias et les régions sont indissociables notamment parce qu’ils se nourrissent l’un l’autre. Un média sans territoire n’a pas d’auditoire ni de matière à traiter: une région sans information est dénuée de son identité.

Voilà le constat de plusieurs conférenciers, y compris moi-même, lors du forum Médias et territoires: regards sur les médias locaux et régionaux, organisé vendredi dernier par le Centre de recherche sur le développement territorial de l’Université du Québec à Chicoutimi.

Le journalisme a toujours été une pratique urbaine, par tradition, mais il est désormais très important dans les régions, a souligné la professeure Colette Brin, directrice du Centre d’Étude sur les médias de l’Université Laval.

Le CEM a tenté, au fil des années, de recenser les médias situés dans toutes les régions du Québec. Malheureusement, les différents répertoires et banques de données étaient incomplets, compliquant le travail des chercheurs.

Entre 2012 et 2017, les dépenses publicitaires ont chuté de 13.29% dans la télévision, de 52,78% dans les quotidiens, de 41,67% et de 45,59% dans les hebdos et les magazines, alors qu’elles sont demeurées stables dans la radio, avec une croissance de 0,34%, et qu’elles ont explosé dans les médias en ligne, une hausse marquée à 121,56%. Globalement, la part de marché des publicités numériques chez les GAFA a cru de 10% entre 2014 et 2017,

Tout cela alors que les Canadiens sont peu enclins à payer pour s’informer. Les chiffres du CEM révèlent qu’à peine 9% ont déboursé pour consulter des contenus en ligne, la plupart étant âgés de moins de 35 ans.

Du point de vue des contenus, Mme Brin a indiqué que les thèmes abordés par les médias sont généralement en phase avec l’agenda des annonceurs, en ce sens où les sujets où les intervenants sont moins susceptibles d’acheter de la publicité se retrouvent moins souvent traités.

Mme Brin est en désaccord avec l’hypothèse selon laquelle il faut laisser les médias traditionnels s’éteindre pour permettre l,avènement de nouveaux médias. Elle compare le tout à la politique de la terre brûlée et est d’avis qu’il y aura toujours un besoin pour une information professionnelle de qualité.

L’information pour s’enrichir collectivement

Ex-président du Conseil de presse du Québec, le professeur Raymond Corriveau, de l’Université du Québec à Trois-Rivières a tenu à recentrer le débat dans une perspective citoyenne. En ce sens, il rappelle que les médias ne sont pas la seule source d’information à laquelle peut s’abreuver la population, mettant à mal la logique commerciale des entreprises de presse.

« Pourquoi le droit à l’information, qui est fondamental, est-il redevable au profit de quelques actionnaires? » demande-t-il. Ce faisant, les assises de l’information sont problématiques, dans une perspective citoyenne.

L’expert parle d’un important lobby des entreprises de presse pour expliquer pourquoi les recommandations émises au terme de 19 commissions d’enquête, tournées et rapports révélant d’importantes lacunes informationnelles n’ont jamais été appliquée. Il déplore que les entreprises de presse cherchent à faire du profit avec l’information, qui doit plutôt servir le bien commun en encourageant la prise de décisions éclairées.

Si les problèmes ne se rendent pas dans l’espace public, il y a peu de chances que ceux-ci soient relevés par les décideurs qui peuvent les résoudre, ajoute M. Corriveau, qui prêche pour une meilleure éducation aux médias dans l’optique de générer une citoyenneté responsable.

Des médias décimés

La crise des médias, et particulièrement des médias locaux, ne date pas d’hier, a relevé le président de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec Stéphane Giroux. Déjà, rapporte-t-il, le sujet était d’actualité au début des années 1990.

Le journaliste déplore que l’information locale ait perdu 50% de son ampleur récemment alors que les conditions de travail des journalistes restants se précarisent. « C’est donc 50% de chances de plus qu’aucun journaliste ne couvre un conseil municipal, un événement, ou qu’un journaliste enquête sur quelque chose », a-t-il déclaré.

Du même souffle, ce sont les fausses nouvelles qui occupent désormais le vide laissé par l’information sérieuse. « Moins il y a de couverture médiatique sérieuse et plus il y a de fausses nouvelles, moins la démocratie se porte bien », dit-il.

Et les géants du Web, qui ont décimé les médias en vampirisant presque tous leurs revenus publicitaires, voient aujourd’hui le problème qu’ils ont créé. « Facebook veut créer une plateforme pour les nouvelles locales, rappelle Giroux, inquiet pour l’avenir. Mais il ne peut pas la remplir, parce que des nouvelles locales, il n’y en a plus assez. »

Des irréductibles

Malgré ces constants alarmants, il en existe encore pour croire à une information régionale de qualité, et ils sont venus témoigner de leur expérience.

Marlène Claveau et Stéphanie Gagnon en savent quelque chose. Les deux femmes d’affaires ont repris trois hebdomadaires mis en vente par TC média. Le petit conglomérat médiatique qu’est devenu Trium Média se porte extrêmement bien, à en croire le dynamique duo.

Heureusement.

Les médias communautaires n’étaient pas en reste avec des présentations de Amélie Hinse, directrice de la Fédération des télévisions communautaires autonomes du Québec, et de Martin Bougie, directeur général de l’Association des radios communautaires du Québec.

Organismes à but non lucratif ne vivant pas de publicité, les médias communautaires comblent au meilleur de leurs moyens le vide laissé par la disparition des médias locaux commerciaux. Leur auditoire est beaucoup plus grand et vaste qu’on ne pourrait le croire, et dans certaines régions qualifiées de déserts médiatiques, ils ne représentent parfois que la seule source d’information disponible aux citoyens.

Pour M. Bougie, l’accès à l’information locale est un enjeu collectif. « Il faut que collectivement, on réclame d’être bien informés et qu’on s’interroge sur la manière de s’offrir ce service », a-t-il dit.

En après-midi, des représentants de médias nationaux présents en région ont partagé leur vision de l’avenir de l’information.

Pour Virginie Lamontagne, agente de coordination, production régionale Côte-Nord pour la Fabrique culturelle de Télé-Québec, il est primordial que les gens se reconnaissent dans leurs médias.

Le directeur général des services régionaux de Radio-Canada, Jean-François Rioux, estime que l’absence de pluralité des sources d’information dans les communautés est un problème fondamental pour la démocratie . Le contrôle de l’information

Enfin, le président directeur général de Groupe Capitales Médias, Claude Gagnon, a plaidé que l’information ne pourra pas être perpétuellement gratuite. La population doit reprendre conscience de la valeur de l’information et payer pour, autrement les médias tels qu’ils sont actuellement sont appelés à disparaître.

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Un filtre journalistique nécessaire

Il ne faut pas se surprendre de voir le premier ministre ontarien Doug Ford déclarer que les médias traditionnels sont inutiles et que grâce aux réseaux sociaux, il n’est plus nécessaire de passer par des journalistes pour transmettre son message à la population.

On parle quand même d’un élu qui a mis sur pied sa propre chaîne de nouvelles sur les réseaux sociaux pour présenter ses actualités sans filtre journalistique.

D’ailleurs, Ford est loin d’être le premier politicien à croire que les journalistes sont désormais inutiles, voire nuisibles, à la bonne transmission des informations.

Donald Trump en est l’exemple le plus flagrant, mais c’est aussi le cas de plusieurs conseils municipaux québécois, et même ailleurs au pays, en Amérique du Nord et dans le monde. Rappelons que des dizaines de municipalités québécoises ont retiré leurs avis publics (et le financement qui vient avec) de journaux locaux, sous le couvert de la loi 122 adoptée en mars 2018, sous prétexte que l’information serait directement accessible sur le site internet de la municipalité.

Certes, pour communiquer le nouvel horaire des collectes des matières résiduelles ou du recyclage, il est vrai qu’on peut informer directement la population. Mais certaines informations méritent d’être analysées et questionnées, c’est pourquoi le filtre journalistique est essentiel dans bien des cas.

De plus en plus d’élus, tous paliers confondus, adoptent des stratégies de communication similaires à celles d’entreprises privées, c’est-à-dire que les communications publiques doivent servir à mettre en valeur l’image de marque de leur gouvernement plutôt que de transmettre des informations au bénéfice de la population.

Comme les journalistes remettent en question et en contexte certaines affirmations, soulevant des contradictions ou présentant le tout sous un angle différent que celui qu’ils souhaitent ces élus, ceux-ci n’apprécient pas de ne pas avoir plein contrôle sur le message, c’est pourquoi ils préfèrent utiliser des voies alternatives, qu’ils considèrent comme étant directes.

Cette façon de faire est une tactique de relations publiques, tout simplement. Elle permet à l’émetteur d’informations de présenter celle-ci de la manière qui lui convient le mieux, qui le fait le mieux paraître. Mais cela ne signifie pas que l’information est présentée de la manière la plus susceptible d’informer le public et à lui faire connaître les tenants et aboutissants d’une décision: les aspects plus controversés de celle-ci pourraient être atténués ou carrément occultés, les bénéfices pourraient être amplifiés, etc.

Rappelons que la seule manière de transmettre une information dans un média crédible sans que celle-ci ne soit traitée par un journaliste a un nom, et surtout un prix: la publicité.

Doug Ford déplore que les médias traditionnels « coupent et tordent » l’information qui leur est présentée. Mais c’est le rôle des journalistes, qu’on appelle souvent les chiens de garde de la démocratie, voire le quatrième pouvoir, d’exiger des comptes aux élus au nom des gens qui les ont portés au pouvoir.

De vouloir contourner ce pan de la société ne relève pas nécessairement de la malhonnêteté intellectuelle et ne signifie pas toujours que les élus ont quelque chose à cacher; mais l’analyse de l’information par des journalistes est nécessaire non seulement pour permettre à des citoyens de comprendre plus facilement le message des décideurs, mais aussi pour avoir toute l’information nécessaire pour s’en faire une opinion juste.

Disons simplement que le filtre journalistique, s’il est pour plusieurs une plaie, est un mal nécessaire pour les élus, mais d’un grand bénéfice pour la masse.

Ceux qui n’ont rien à cacher ne s’en formalisent pas.

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Budget fédéral: un bon début, mais rien d’acquis

Ça y est. Le gouvernement fédéral a dissipé mardi l’incertitude qui régnait depuis plusieurs semaines sur les mesures d’aide annoncées pour soutenir la presse écrite.

Plusieurs craignaient que le gouvernement ne recule sur son engagement ou que les bottines ne suivent pas les babines aussi loin que promis. En effet, bien qu’il ait annoncé en novembre dernier la création d’un crédit d’impôt sur la masse salariale des salles de rédaction, d’un crédit d’impôt sur les abonnements numériques à un média d’information canadien de même que la possibilité pour les médias constitués en organismes à but non lucratif de recevoir des dons philanthropiques, des mesures sensées totaliser 595 millions de dollars sur cinq ans, on n’avait plus eu de nouvelles à ce sujet, ce qui laissait croire à certains qu’Ottawa ferait marche arrière devant les remontrances des Conservateurs qui accusent le gouvernement libéral d’acheter les médias en voie des prochaines élections.

Heureusement, le budget déposé hier par Bill Morneau à Ottawa tient ses promesses.

Le crédit d’impôt sur la masse salariale, que plusieurs espéraient de l’ordre de 35%, sera finalement de 25%, jusqu’à un salaire maximal de 55 000$. C’est un bon début et cela devrait permettre aux entreprises de presse de maintenir des emplois permanents dans les salles de rédaction, à défaut d’embaucher davantage.

Surtout, les entreprises de presse en région, qui emploient peu de journalistes dont le salaire est généralement inférieur à ceux des grandes villes, pourront en profiter. Cela n’améliorera probablement pas la situation à court ou moyen terme, mais il s’agit d’une avenue intéressante pour tenter de stopper l’hémorragie. Pensons-y: si deux journalistes gagnent 40 000$ annuellement dans un hebdomadaire, les crédits d’impôt que pourrait toucher leur patron pourrait financer la moitié du salaire d’un troisième journaliste. Et ainsi de suite.

Comme les salaires admissibles ne concernent que les employés qui travaillent à temps plein (plus de 26 heures par semaine) sur une longue période (plus de 40 semaines par année), les pigistes sont de facto exclus de la mesure. Cela fera en sorte que les employeurs devront se tourner vers le personnel en place, quitte à embaucher, pour se prévaloir de cette mesure.

Celle-ci défavorise néanmoins les journalistes indépendants, qui ne voient aucune mesure bonifier leurs conditions de travail déjà très précaires. Rappelons que les tarifs au feuillet n’ont pas augmenté depuis nombre d’années et que rien ne régit les contrats de rédaction. Compte tenu du fait que de nombreux journalistes ayant perdu leur emploi à la suite de compressions budgétaires et que plusieurs se sont tournés vers la pige pour éviter de quitter le métier, le tout n’améliore en rien leur sort.

L’autre mesure concerne les crédits d’impôt de 15% pour les abonnements numériques. On a d’abord appris que celui-ci serait temporaire, soit pour les années 2019 à 2025 et qu’il serait plafonné à 75$ par an. La nature temporaire de ce crédit l’exclut d’emblée comme solution durable pour soutenir les médias.

La suggestion n’est pas mauvaise en soi, mais ce ne sera pas suffisant pour sauver les médias. Déjà, les ménages investissent de moins en moins pour s’informer. Un ménage canadien sur dix paie pour ses nouvelles, nous apprenait une dépêche de Canada News Report. Il est fantaisiste de croire que les gens vont se mettre à payer pour quelque chose qu’ils obtiennent gratuitement en ligne depuis près de deux décennies. Ce serait tenter de remettre la pâte à dents dans le tube.

La dernière mesure touche les dons que pourront recevoir les médias de la presse écrite qui, en contrepartie, pourraient émettre des reçus d’impôt. Déjà, au budget de 2018, le gouvernement fédéral avait ouvert la porte à la philanthropie pour soutenir les journaux, et ce, quelques semaines à peine avant que La Presse n’amorce sa transition en tant qu’organisme à but non lucratif.

Comment donc réintéresser la population afin de l’amener à s’abonner ou à faire des dons de charité et donc, de débourser volontairement pour soutenir un média? Ces mesures auraient pu s’accompagner d’une aide financière pour déployer des programmes d’éducation aux médias d’un océan à l’autre, afin de faire prendre conscience à la population quels rôles jouent les médias dans une société démocratique et quelle importance ils revêtent dans leurs milieux respectifs.

Des critères à définir

L’incertitude quant aux mesures annoncées régnait notamment parce que Patrimoine Canada, qui devait donner suite à ces engagements, n’avait pas mis sur pied le comité d’experts chargé de déterminer les critères pour rendre les entreprises de presse éligibles à une aide financière. Aucune instance n’a été consultée, jusqu’à présent, sur les balises à établir.

Mardi, on a appris que pour se prévaloir de l’une ou plusieurs des trois mesures, les médias devaient correspondre à ce qu’on considère comme une « organisation journalistique canadienne admissible ». Cela implique que le média doit être possédé par des intérêts canadiens et opérer sur le territoire canadien.

Ce qui cloche, c’est qu’on insiste sur la création de certains contenus. Originaux et d’actualité, certes, mais en excluant d’emblée tous les médias spécialisés dans le sport et les arts, on insinue que ces secteurs d’actualité sont moins importants et qu’ils ne servent qu’à « promouvoir des intérêts » d’une ou plusieurs organisations. Pourtant, il y a matière à parler d’actualité et à faire enquête dans ces domaines aussi.  Les médias qui bénéficient déjà d’une aide via le Fonds canadien des périodiques sont aussi exclus d’emblée.

Néanmoins, un comité devra tout de même être formé pour examiner le tout et proposer des corrections.

Pour s’assurer de maximiser la portée de ces mesures, le gouvernement devra aussi songer à réinvestir dans les médias écrits en termes de publicité.

Rappelons qu’entre 2005 et 2015, les investissements publicitaires du gouvernement fédéral dans les médias de la presse écrite sont passés de 2,7 milliards$ à 1,4 milliard de dollars, alors que ceux sur des plateformes numériques ont décuplé, passant de 562 millions de dollars à 5,6 milliards. Les GAFA (Google, Amazon, Facebook et Apple) de ce monde accaparent désormais environ 80% du marché publicitaire numérique.

On ne peut prétendre de réellement soutenir une industrie si, de l’autre côté, on continue d’alimenter celle qui la vampirise.

Enfin, rappelons que la sauvegarde des médias n’est pas que l’affaire du gouvernement fédéral. Les entreprises de presse doivent constamment innover pour demeurer pertinentes. Les citoyens doivent aussi faire leur part.

Maintenant, même si on peut se réjouir de savoir les médias enfin entendus, on ne peut crier victoire tout de suite. Il est possible que ces mesures ne se concrétisent pas à temps pour la prochaine campagne électorale, et un autre parti porté au pouvoir aurait le droit de reléguer ces engagements aux oubliettes.

Le travail de sensibilisation doit donc se poursuivre afin que tous réalisent qu’une information de qualité est un bien public.