Retour sur l’affaire Gaétan Frigon

Il y a eu des vagues sur la Toile québécoise, ces derniers jours. « L’affaire Gaétan Frigon », comme certains l’appellent, a suscité de nombreuses réactions, mais aussi son lot de réflexions.

Récapitulons. Le 7 juillet dernier, La Presse et certains quotidiens du Groupe Capitales Médias publient un texte signé par M. Frigon, intitulé La tragédie grecque en dix actes. M. Frigon est un collaborateur régulier et se penche sur divers sujets dans ses billets.

Or, au lendemain de la publication, La Presse s’est vue obligée de publier un rectificatif (dont l’image est reproduite ici) stipulant que le texte de M. Frigon contient des extraits plagiés outrepart et que certaines informations sont issues de sources nébuleuses.

Indignation sur les médias sociaux et sur les blogues.

Mais Dragon qu’il est, M. Frigon ne s’est pas laissé traîner dans la boue sans réagir. Il a publié, sur son blogue — et cela a été repris même sur La Presse— une explication par rapport à son controversé texte.

Il se dit d’abord « profondément choqué » de la précision de La Presse, et se sent visé par le rappel de rigueur et de professionnalisme que le média évoque pour se défendre. L’homme d’affaires estime qu’en publiant son texte, le quotidien doit l’assumer et faire face à la critique.

En voici des extraits:

Tout d’abord, je ne me considère pas comme un journaliste et je n’ai pas la prétention de l’être. En conséquence, je refuse qu’on me juge sur le code de déontologie des journalistes, code que je ne connais pas et que je n’ai pas à connaitre.

[…]

J’ai, selon mon habitude, consulté plusieurs médias et fait des recherches sur internet pour y trouver des confirmations crédibles. J’en ai trouvé sur plusieurs sites, dont sur www.lesechos.fr,  lui-même citant abondamment le livre Boomerang, du journaliste américain vedette Michael Lewis.  À ce que je sache, tous les faits rapportés dans mon article sont vrais, bien que quelques données puissent ne plus être tout à fait à jour car la situation grecque évolue rapidement.

J’ai également repris un courriel qu’un ami m’avait envoyé quelques jours auparavant. J’ai cité une partie de ce courriel sans le changer et sans en révéler la source car elle était anonyme. Certains y ont vu du plagiat. Ce n’est pas mon cas car je savais que ce courriel circulait déjà et c’est là une des raisons pourquoi je l’ai cité. L’important pour moi était à l’effet que le contenu était conforme avec ce que d’autres sources m’avaient révélé.

En ce qui a trait au fait que M. Frigon n’est pas un journaliste, nous sommes tous d’accord là-dessus. Et il est vrai que cela étant, il n’a pas à se soumettre aux mêmes exigences déontologiques que les journalistes professionnels.

Mais cela ne veut pas dire qu’il est en droit d’écrire n’importe quoi sans vérifier la source de ses propos, particulièrement en connaissance de fait que ses écrits seront publiés dans un média à fort tirage. Les vérifications de M. Frigon ont semblé sommaires, mais la seule erreur de bonne foi ne peut excuser la propagation d’informations fausses ou à demi-fausses.

Aussi, il y a différence entre « citer » et plagier. Or, bien que M. Frigon différencie ces deux termes, il semble les inverser. Quand on cite, on révèle automatiquement la source, on lui attribue le crédit des propos tenus. Reprendre intégralement des extraits d’un texte et se les approprier, c’est du plagiat, même si la source originale est anonyme.

Et qui dit source anonyme dit vigilance.

D’ailleurs, de savoir que le courriel en question circulait déjà est un bien faible argument pour justifier la décision d’en reprendre des extraits. Des « faux contenus » qui se partagent à vitesse grand V sur les médias sociaux sont un véritable fléau actuellement. Et non, les médias ne sont pas à l’abri; rappelons-nous les fausses nouvelles du site Actualite.co, dont une s’est faufilée dans un bulletin d’une émission matinale à grande écoute.

Certains ont dit qu’il revenait à La Presse de vérifier la véracité des propos tenus par le collaborateur, écho au blâme que d’autres ont attribué aux médias qui faisaient affaire avec François Bugingo, à la suite du scandale ayant éclaté il y a quelques semaines déjà.

Il est facile de concevoir dans cette industrie où les ressources sont de plus en plus rares, qu’il n’y a personne occupé à temps plein au fact checking de chaque article. Mais encore.

Évidemment, quand un média choisit de publier, il s’assure que l’auteur est crédible, ce qui, techniquement, garantit que son travail l’est aussi. Jusqu’à tout récemment, la crédibilité de M. Frigon n’était aucunement contestée. D’où ce sentiment d’être à l’abri…

Pour citer (notez le terme choisi) Judith Lussier, dans son billet à ce sujet:

Il est normal que le commun des mortels se fasse duper par une information non véridique en ligne. Les journalistes ont l’œil plus allumé et les réflexes mieux aiguisés pour déceler une information boiteuse. Surtout, ils disposent des outils et des compétences nécessaires pour séparer le bon grain de l’ivraie.

Bien sûr, nous ne sommes pas des experts dans tout. Certains disent même, avec raison, que nous ne sommes des experts dans rien. Or, c’est à titre d’expert que M. Frigon collaborait à La Presse. Sans remettre en question ses compétences en affaires, cette mésaventure montre qu’il n’est ni un expert sur la question grecque ni un expert de la vérification des faits.

L’histoire démontre aussi à quel point il y existe encore une confusion des genres chez le grand public. Plusieurs qualifient les chroniques de Frigon de nouvelle, et même lui utilise le terme « article » dans son texte rectificatif (corrigé par La Presse sur son site).

Revenons-en aux faits. M. Frigon s’est fait prendre. Et la leçon semble douloureuse, tant pour lui que pour les médias qui en ont laissé passer une.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s