Publicité native: crédibilité à vendre

Dans le cadre d’un projet de recherche, Mikaëlle Tourigny, étudiante à la maîtrise en communication à l’Université de Sherbrooke, s’est attardée aux dilemmes professionnels et éthiques auxquels sont confrontés les journalistes face à la publicité native.

Pour expliquer le recours de plus en plus fréquent à cette pratique publicitaire, où des textes commandités revêtent le style et la signature graphique de reportages éditoriaux, la jeune chercheure a campé son travail au cœur des transformations que subit actuellement la profession.

Selon Tourigny, le contexte professionnel du journalisme est instable: le métier n’est pas reconnu légalement, il n’est pas encadré par un ordre professionnel, il n’existe pas de cursus unique pour devenir journaliste et le métier repose sur plusieurs codes déontologiques différents.  Ce faisant, n’importe qui peut se prétendre journaliste, les revenus et la sécurité d’emploi varient grandement d’un individu à l’autre, et très peu de règles définissent l’exercice de la profession.

Ajoutons à cela un « flou de l’éthique journalistique », avance Mlle Tourigny, qui s’ajoute à un phénomène de déresponsabilisation ayant débuté il y a quelques décennies et relevé par Armande St-Jean.

Ces deux facteurs combinés, en plus d’un essor fulgurant des nouvelles plateformes numériques, ont donc mis la table à l’avènement de contenus hybrides, notamment parce que tant du côté rédactionnel que du côté publicitaire, on a tenté d’être présent partout malgré le fractionnement des publics vers ces différentes plateformes.

« La publicité native est le symptôme de ce déséquilibre », a affirmé la conférencière, rappelant toutefois que l’hybridation de la publicité et de l’information ne date pas d’hier.

Mais parce que cette pratique émergente, où la promotion est abordée d’un point de vue journalistique, n’est ni encadrée ou définie de manière définitive, tout semble permis, Far West style (un commentaire ici totalement éditorial de ma part, mais assumé). À un point tel que la publicité native connaît une expansion fulgurante.

Selon des statistiques rapportées par Mikaëlle Tourigny, les investissements en publicité native étaient d’environ 5 milliards d’euros en 2005, une somme qui aura plus que quintuplé en 2018, où on prévoit que 28 milliards d’euros auront été déboursés dans ce type de promotion. « Aux États-unis, environ les trois quarts des médias d’information optent pour la publicité native », indique l’étudiante.

On ne peut aborder le sujet de la publicité native sans mentionner le malaise que ressent bon nombre de journalistes face à la pratique. Plusieurs ont le sentiment de vendre leur crédibilité au plus offrant, une crédibilité qui perd de sa valeur une fois qu’elle a servi à mousser les intérêts commerciaux d’un annonceur. Certains estiment que la publicité native les détournent, eux, mais aussi le public, de la mission fondamentale du journalisme qui est de rapporter une vérité objective, à l’abri des pressions de toutes sortes.

« Le journalisme n’est pas un publicitaire, il est journaliste, a rappelé Tourigny. La publicité native peut représenter un bris du contrat social entre celui-ci et les citoyens, car il doit se placer comme représentant de ceux-ci. »

D’autres journalistes n’ont pas le choix de se prêter à l’exercice. L’imposition de la publicité native est parfois présentée de façon pernicieuse, ce que Mikaëlle Tourigny appelle la double contrainte du sauveteur et du naufragé (de la profession).

D’abord, on tente de convaincre les journalistes qu’ils parviendront à sauver leur profession en adhérant au modèle d’affaires de la publicité native. En permettant la survie financière du média, il assurera la sienne, mais aussi celle de l’industrie de l’information. Car qui dit revenus, dit avenir.

Ensuite, le journaliste découvre sa nature de naufragé.  En acceptant de sauver sa profession par la publicité native, le journaliste dénature son métier. Il ne peut donc pas gagner. « Il a le sentiment de brader les impératifs de liberté, de vérité et de responsabilité (sociale) qui caractérisent la profession », élabore Tourigny, qui rappelle que « lorsqu’il est question de crédibilité de l’information, l’apparence de conflit d’intérêts est autant, sinon plus dommageable que le conflit d’intérêts lui-même. »

Cette présentation a été offerte dans le cadre du 85e congrès de l’ACFAS, tenu cette semaine à l’Université McGill.

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L’information régionale, qu’ossa donne? (2017)

Samedi dernier s’est déroulé le tout premier forum montérégien L’Information régionale, qu’ossa donne? organisé par la FPJQ-Montérégie. Un projet sur lequel j’ai planché pendant deux ans en compagnie des autres administrateurs de la section et qui s’est concrétisé grâce à un travail d’équipe formidable.

La rencontre s’est tenue au Centre communautaire de Saint-Bruno-de-Montarville, avec l’objectif de voir échanger journalistes, patrons de presse, observateurs et membres du grand public.

Voici un (très bref) résumé de la demi-journée, forte en réflexions intéressantes.

Sur le rôle de la presse régionale:

Ex-journaliste, la députée caquiste de Montarville, Nathalie Roy, rappelle que les médias sont le contrepoids au pouvoir, même si bon nombre d’élus ne comprennent pas le travail des journalistes. Ceux-ci peuvent poser des questions que certains députés ne peuvent poser.

« J’avais plus de pouvoir dans ma liberté de parole quand j’étais animatrice et journaliste que depuis que je suis députée », affirme celle qui perçoit dans son propre rôle celui d’aider les médias à bien s’acquitter de leur tâche.

Aux yeux de Brenda Shanahan, députée libérale fédérale dans Châteauguay, les médias régionaux permettent à des acteurs ne disposant pas d’une tribune sur le front national de s’exprimer.  La radio et la télévision communautaires ont un rôle de premier plan pour informer, souligne-t-elle.

Des propos qui ont trouvé écho chez ceux de la mairesse de Sainte-Julie et présidente sortante de l’Union des municipalités du Québec, Suzanne Roy. Celle-ci a déploré l’effritement du nombre de voix régionales, qui se traduit par un partage de contenus de moins en moins local. Parce qu’ils s’y reconnaissent moins, il n’est pas étonnant que les gens consultent de moins en moins leurs hebdomadaires, a-t-elle soutenu. Pour pallier au problème, il importe de recréer un lien de proximité avec le public, croit l’élue.

Ce lien a d’ailleurs été transformé avec l’apparition des médias sociaux, a soutenu le maire de Saint-Bruno-de-Montarville, Martin Murray.  « On peut pousser notre information directement, sans intermédiaire. Le journaliste vient poser un certain nombre de nouvelles importantes, qui s’incarnent de façon différente », note-t-il.

Sur le projet de loi 122: 

Le projet de loi, dont un des articles pourrait libérer les municipalités de diffuser leurs avis publics dans les médias imprimés, privant ceux-ci de plusieurs dizaines de milliards de revenus et menaçant de fermeture certains titres.

Les invités n’étaient toutefois pas sur la même longueur d’onde face à la mesure.

Nathalie Roy, elle, reconnaît que la mesure menace la survie financière de certains médias, ajoutant que la CAQ prendrait position afin de maintenir l’obligation des villes à publier des avis publics dans les journaux, car cela aide les médias à survivre. « Les gens doivent savoir ce qui se passent dans leur communauté », ajoute la députée de Montarville, qui perçoit l’étude du projet de loi comme une opportunité de se questionner sur les façons de conserver les journaux locaux,.

Les élus municipaux sont d’un autre avis. Bien qu’en faveur de la survie des médias locaux, ceux-ci allèguent que le financement des médias ne relève pas d’eux exclusivement.

« Est-ce que c’est la responsabilité des villes, à elles seules, de financer les médias? Peut-on obliger les autres palliers de gouvernement à faire de même? » demande Suzanne Roy.

« La crise des médias ne peut pas relever uniquement des municipalités. Notre rôle n’est pas de supporter financièrement des médias, c’est de rejoindre de la façon la plus complète possible les citoyens quand on a une information à leur communiquer », a renchéri Martin Murray.

Sur la captation vidéo et l’enregistrement des séances: 

Là aussi, les opinions ont divergé. Si les journalistes présents se sont tous, ou presque, prononcé en faveur de l’enregistrement des séances, les élus, eux, étaient plus réticents. Ceux-ci plaident pour un encadrement plus serré et ce, afin de limiter les dérapages, comme le cas de Sainte-Marie-Madeleine.

« Les journalistes, contrairement aux citoyens, ont un code de déontologie; ils ne font pas n’importe quoi avec les captations qu’ils font des séances », dit Suzanne Roy.

« Les assemblées publiques ne doivent pas devenir un cirque ou se retrouver dans certaines émissions satyriques, qui ridiculisent les élus », renchérit Martin Murray, ajoutant que des citoyens peuvent être intimidés par la présence de journalistes.

Pierre Saint-Arnaud, journaliste à la Presse canadienne, a toutefois souligné que le Commissaire aux plaintes du MAMOT a récemment rendu une décision permettant aux citoyens de filmer les séances publiques.

Le combat est toutefois loin d’être gagné…

Sur la notion de proximité entre les journalistes et leurs sources:

Trop proches de leurs sources, les journalistes en région? Pour plusieurs patrons de presse,  la proximité tient davantage d’une force que d’une faiblesse.

Un des moteurs du succès des médias locaux, c’est la proximité avec ses lecteurs, ses sources d’information. Il faut toutefois tracer la ligne entre intérêt privé et intérêt public, dit Marc Gendron, directeur de l’information à La Voix de l’Est.

Plus encore,  les médias ultra locaux font partie de la communauté, soutient Éric Aussant, de TC Média. « En étant journaliste, on participe activement à la vie de cette communauté », avance-t-il.

Comme journal, on veut avoir la nouvelle. On n’attend pas nécessairement la conférence de presse, même si les décideurs voudraient qu’on attende la coupe de ruban, note Jean-Luc Lorry, journaliste au Courrier de Saint-Hyacinthe. D’où l’importance de prendre soin des sources sur le terrain.

Bien qu’une certaine proximité avec les sources pourrait mener à des situations où surviennent de potentiels conflits d’intérêts, la déontologie et le professionnalisme des journalistes servent de rempart, note Philippe Clair, propriétaire de l’hebdomadaire Les Versants. « La crédibilité du média relève de l’épaisseur du mur avec les annonceurs et le contenu. La crédibilité du contenu est garante de la survie des médias », ajoute-t-il.

À l’abri des caméras, un déni de démocratie

Le conseil municipal de la paroisse de Sainte-Marie-Madeleine, non loin de Saint-Hyacinthe, et certains citoyens, n’ont visiblement pas apprécié d’être tournés au ridicule dans un segment de l’émission Infoman.

Ils ne l’ont tellement pas digéré, en fait, qu’un avis de motion a été donné lundi soir, lors de la séance régulière du conseil, afin d’en « interdire l’enregistrement visuelle (sic) par une personne du public. » Cela inclut les journalistes.

En mêlée de presse, à laquelle mon collègue Bruno Beauregard de Cogeco et moi-même avons pris part, le maire Simon Lacombe expliquait que seule la caméra de la municipalité sera autorisée pour filmer, à moins qu’une autorisation spéciale ne soit accordée au préalable. Les modalités de ces exceptions n’ont pas encore été déterminées.

Bien sûr, la Ville continuera de filmer et de diffuser ses séances. Or, les captations vidéo ne sont disponibles, du propre aveu du maire, que quelques jours plus tard sur le site Web de la municipalité. Et le fait d’être la seule preneuse d’images lui garantit  le contrôle (en théorie ) du message, d’où l’entrave au travail des journalistes, qui doivent pouvoir produire leur propre matériel.

Les journalistes seront bienvenus à poser des questions, mais sans pouvoir filmer, a aussi précisé l’élu, qui ne considère pas la mesure comme un manque de transparence puisqu’elle aurait été réclamée par certains citoyens fâchés de l’image que les segments diffusés donnent de la municipalité.

Quel service rend-il alors aux autres citoyens, qui s’informaient via d’autres sources d’information, par exemple la station Cogeco?

Curieux hasard que l’on présente un tel règlement deux jours à peine avant la Journée internationale de la liberté de presse, qui aura lieu le 3 mai. Cela démontre qu’il y a encore beaucoup de travail à faire pour faire respecter celle que l’on célébrera demain.

Certes, seul l’avis de motion a été donné lundi soir; le règlement officiel devrait être adopté à la séance de juin. Il y a donc espoir que le pire ne se produise pas. Mais si le règlement est adopté, il s’agirait d’un important recul du droit du public à l’information et, conséquemment, de la démocratie, en plus d’une entrave à la liberté de presse.

Le travail des journalistes s’appuie sur le caractère public des séances; en empêchant et les journalistes et les citoyens d’enregistrer celles-ci, les villes refusent à ceux ne pouvant pas assister aux rencontres sur places le droit de savoir ce qui se passe. Les élus ont un devoir de rendre des comptes à ceux qui les ont portés au pouvoir. La transparence derrière des portes closes, à micros fermés ou à l’abri des caméras, ce n’est pas la démocratie.

Cela est d’autant plus ironique que le maire Lacombe a reconnu que Sainte-Marie-Madeleine est membre de la Fédération québécoise des municipalités, laquelle a adopté en 2005  une résolution invitant ses membres à permettre l’enregistrement des séances de conseil par les médias et à donner libre accès aux journalistes à leurs réunions.

« Nous, c’est un cas spécial », a-t-il affirmé en mêlée de presse pour justifier la situation.

Il faut justement libérer la liberté de presse et le droit du public de tout arbitraire afin que ceux-ci soient respectés.

Ce n’est pas parce qu’il s’agit d’une petite municipalité que cela est moins grave. Au contraire. Souvent, ces petits villages sont délaissés par les médias, faute de temps, ou tout simplement faute de journalistes. Sans chien de garde de la démocrate, comment sait-on ce qui se passe dans les mairies?

Il est donc tout naturel pour le conseil de Sainte-Marie-Madeleine d’avoir été déstabilisé en réalisant que des images captées lors de séances précédentes aient été diffusées sur les ondes de Radio-Canada, obtenant une visibilité jamais égalée auparavant, et surtout, pas pour les bonnes raisons.

Mais on choisit de punir ceux qui n’ont fait que démontrer la réalité. Cela rappelle, une fois de plus, l’importance d’éduquer les élus, particulièrement ceux qui ne sont pas constamment sous les feux des projecteurs, au rôle de la presse. Bon nombre d’entraves pourraient être évitées s’il ne persistait pas une profonde méconnaissance du travail des journalistes là où ceux-ci ne sont pas légion.

MISE À JOUR: L’adoption du règlement brillait par son absence à la séance du 5 juin dernier. Nous apprenons que la municipalité a choisi (pour l’instant) de reculer.

La liberté d’expression face aux censures de demain

Bien qu’on pense que celle-ci se manifeste dans des pays où la démocratie est plus fragile, la censure se manifeste sur plusieurs formes et ce, de façon pernicieuse. Les Assises du journalisme à Tours* se sont penchées sur la question dans le cadre d’un débat.

Reporters sans frontières donne plusieurs visages à la censure, qui commence par le journaliste qui s’empêche lui-même de diffuser une information par crainte de représailles. Viennent ensuite l’intimidation, le retrait d’un contenu ou le licenciement du journaliste par son employeur, l’acquisition des plateformes par des intérêts privés dans le but de contrôler le message, l’affaiblissement des médias par des recours juridiques tels des poursuites-bâillons, l’emprisonnement puis l’assassinat de journalistes.

La crainte d’être censuré et de subir des représailles pousse de moins en moins de personnes à devenir journalistes, déplore Gulsun Guvenli, enseignante en journalisme en Turquie. Elle rappelle que plus de 150 journalistes sont emprisonnés dans son pays, qui a fermé au fil du temps 158 chaînes de télévision, 29 maisons d’éditions et plus de 60 médias imprimés, entre autres.

De son côté, la Maison des journalistes a accueilli plus de 370 reporters issus d’une soixantaine de pays différents depuis son ouverture à Paris, en 2002. L’organisme se charge d’accueillir et d’orienter ces réfugiés forcés à l’exil par les forces politiques de leur pays d’origine. Seuls deux y sont retournés et ont pu reprendre leur emploi, a indiqué la directrice Darline Cothière.

Difficile à prouver, difficile à combattre

La censure est parfois difficile à prouver, indique Nicolas Vescovacci, journaliste indépendant et membre du collectif « Informer n’est pas un délit ». Lui-même a vu son documentaire retiré de la grille horaire après qu’un des individus ciblés par son travail ait passé un simple appel au patron de la station sur les ondes de laquelle la diffusion était prévue. « C’est difficile à prouver d’autant plus que la censure n’est pas définie juridiquement », allègue-t-il. Ce faisant, aucune conséquence légale n’encadre la censure.

Celle-ci se manifeste également dans la transparence, ou plutôt l’opacité manifestée par les institutions. « Il est de plus en plus difficile d’obtenir de l’information de la part des entreprises et des organisations, qui sont mieux préparées que jamais à faire face au travail d’enquête des journalistes », souligne Vescovacci.

Par ailleurs, au lendemain de l’élection présidentielle américaine, on ne peut plus nier que certains détracteurs des médias se cachent derrière le principe de liberté d’expression pour lutter contre les journalistes qui leur déplaisent, note Christophe Deloire, directeur général de Reporters sans Frontières. Il note aussi des tentatives de criminaliser l’enquête journalistique comme manière d’empêcher des scandales de voir le jour. « Un jour, les ennemis de la presse passeront par la loi pour que la liberté d’expression prime sur la liberté de presse, qui découle pourtant de celle-ci », a-t-il averti, ajoutant qu’il reste de moins en moins d’alliés à la cause.

Comment donc contrer cette censure? Ne dispose-t-on pas de plus de moyens que jamais pour faire circuler l’information?

Ce constat peut expliquer une partie du problème. Si les Google, Facebook et Yahoo de ce monde permettent la distribution quasi-illimitée des contenus, ils sont loin d’être des alliés dans la lutte à la censure, a prévenu Okhin, artisan du site la Quadrature du Net, une association de défense des droits et libertés citoyennes sur Internet. « Ces gens-là, leur rôle n’est pas de favoriser la libre circulation de l’information, c’est la monétisation des données personnelles qui y sont rattachées. »

Selon le citoyen, la lutte à la censure ne peut se remporter que collectivement, au terme d’une prise de conscience, parce que la liberté de la presse est l’affaire de tous.

* Ce voyage a été réalisé grâce à une aide financière de Les Offices jeunesse internationaux du Québec.

Traquer le fake news

Au terme de la présidentielle américaine, et à l’aube de la présidentielle française, la vérification des faits (fact checking) et les fausses nouvelles (fake news) occupent une place importante dans la réflexion sur le rôle des médias.

Dans un atelier intitulé Fake news et post-vérité des Assises du journalisme de Tours*, plusieurs intervenants ont analysé et présenté des solutions à ce fléau que représentent les informations trompeuses en ligne.

Le vice-président de l’Observatoire de la déontologie des médias, Pierre Ganz, relève une hiérarchie entre les différents contenus fallacieux qu’on retrouve sur la Toile et qui peuvent être trompeurs involontairement ou délibérément : une mauvaise présentation, un faux contexte, des contenus manipulés, une satyre ou une parodie, des contenus trompeurs pour appuyer une opinion personnelle, des contenus imposteurs et imitant des contenus authentiques de même que des contenus entièrement fabriqués.

Ce faisant, soutient-il, les médias d’information doivent assumer un rôle dans le traitement de ces contenus. Leur responsabilité première est de corriger leurs erreurs, qui contribuent à une désinformation, c’est-à-dire que plutôt que de publier un simple correctif, de remplacer totalement le contenu trompeur pour éviter que celui-ci ne se propage.

Les journalistes doivent cesser de se cacher derrière leurs sources. Ce n’est pas en attribuant une fausse information à autrui, par le biais d’une citation, qu’ils se dégagent de leur responsabilité d’exactitude, ajoute Ganz.

C’est également ce que croit Luc Hermann, producteur, journaliste et directeur de l’agence de presse Premières Lignes. De plus, ajoute-t-il, les médias doivent persévérer dans leur mission d’informer, ne serait-ce que pour redonner confiance au public qu’une information de qualité existe encore.

Hermann déplore le manque de temps et d’argent consacré au journalisme, alors qu’il y a de plus en plus d’information à traiter et que l’instantanéité de l’information force les médias à accélérer la cadence. Ils sont ainsi beaucoup plus vulnérables et à risque de commettre des erreurs. Le journaliste prône un slow news plus poussé, mieux vérifié, de meilleure qualité.

Mais, rappelle Laurence Benhamou, journaliste en charge de la rubrique médias à l’Agence France-Presse, il faut garder en tête qu’une fois une fausse information lancée sur le Web, il est bien difficile de faire oublier celle-ci puisque plus souvent qu’autrement, la fausse nouvelle est beaucoup plus partagée que sa rectification. Pire encore, si on martèle une fausse information, elle finit par passer pour vraie; une technique que semble utiliser le nouveau président des États-Unis.

Le sociologue Gérald Bronner attribue pour sa part la prolifération des fausses nouvelles à la dérégulation de l’information provoquée par l’arrivée d’Internet, suivie de celle des médias sociaux. Comme chacun peut désormais diffuser de l’information dans l’espace public, les gens peuvent aussi trouver dans certaines fausses nouvelles de quoi confirmer leurs propres opinions; ce faisant, ils n’ont pas tendance à remettre en question le contenu qu’ils ont consulté. « Cela n’a fait que mettre en lumière les mécanismes humains de crédulité qui existaient déjà depuis des siècles », affirme-t-il, faisant allusion entre autres aux nombreuses théories du complot.

Qui plus est, la dérégulation d’Internet a détruit la notion de représentativité des points de vue. Ainsi, les plus motivés à relayer de l’information, aussi radicaux soient-ils, parviendront à imposer leur point de vue même s’ils ne sont qu’une minorité.

En France, un outil appelé Décodex permet d’avertir les Internautes, grâce à un système de couleurs, que le site Web qu’ils s’apprêtent à visiter contient possiblement des informations non vérifiées, voire carrément fausses. L’initiative dérive du blogue des Décodeurs, mis sur pied en 2009 après que ses fondateurs aient commencé à constituer une base de fausses nouvelles observées sur diverses plateformes. Plus de 10 000 recherches sont enregistrées chaque jour dans l’outil, un simple plug-in disponible en open source pour être repris par d’autres organisations..

* Ce voyage a été réalisé grâce à une aide financière de Les Offices jeunesse internationaux du Québec.

Le cinquième pouvoir: chien de garde des chiens de garde

Intéressante, la lecture du plus récent collectif dirigé par Marc-François Bernier, auteur de plusieurs ouvrages et professeur titulaire du Département de communication de l’Université d’Ottawa, Le cinquième pouvoir – La nouvelle imputabilité des médias envers leurs publics. Spécialiste des questions d’éthique et de déontologie du journalisme, Bernier s’intéresse cette fois-ci à ce qu’il appelle le « cinquième pouvoir », c’est-à-dire l’influence du grand public sur les médias.

L’arrivée des médias sociaux a fait émerger ce cinquième pouvoir, qui dispose maintenant d’outils pour commenter et partager son opinion sans filtre et sans intermédiaire. Le public n’est plus qu’un simple consommateur d’information: il est capable de l’apprécier et de la commenter.

Ce faisant, le public est aussi en mesure de communiquer ses attentes aux médias d’information, mais aussi de leur souligner leurs travers et leurs erreurs. Ceux-ci sont donc soumis à une certaine forme de surveillance qui leur rappelle leur devoir de rigueur.  Bref, le cinquième pouvoir agit à titre de chien de garde des chiens de garde de la démocratie.

Plutôt académique, le collectif illustre le propos avec de nombreux exemples issus des continents nord-américain, européen et africain, rappelant certaines bourdes médiatiques et la réaction populaire qui a suivi. On nuance en affirmant que la plupart des commentateurs des médias comprennent mal leur rôle ou les règles de l’exercice du journalisme, avec tous les dérapages que cela implique.

Les impératifs économiques amènent une accélération de la vitesse d’exécution, avec les dangers que cela comporte. Heureusement, quelqu’un veille et nous ramène à l’essentiel et sur le droit chemin; c’est ce que Bernier entend quand il affirme que le cinquième pouvoir est une source d’imputabilité.

Malgré le sacro-saint principe de l’indépendance journalistique, les journalistes ont des comptes à rendre, rappelle-t-on. Comme médias, notre devoir est de produire de l’information d’abord et avant tout pour nos publics, qui sont à la base même de notre mission.

Ce point de vue amène à douter de la vieillotte théorie de l’agenda setting, où les médias décident des grands thèmes de l’actualité pour leurs publics. Et si c’étaient ces derniers qui, en bout de ligne, guidaient les médias sur ce dont ils ont envie de parler?

Enfin, le bouquin rappelle que même si la critique déplaît et que des egos sont froissés, les journalistes ne peuvent plus faire totalement abstraction de cette voix de moins en moins silencieuse. On comprend que la montée du cinquième pouvoir n’est pas qu’une tendance temporaire et qu’il fait désormais partie de l’univers médiatique à titre d’acteur à part entière.

Aussi bien s’y faire!

Liberté de presse: un souhait pour Noël

2016 tire à sa fin. Dure année pour la liberté de presse, une fois de plus.

Ici, on se souviendra de 2016 surtout pour le scandale des journalistes – l’affaire « Patrick Lagacé »–  ayant fait l’objet d’une surveillance indirecte par divers corps policiers. On a étudié leur liste d’appels téléphoniques. On se souviendra aussi de 2016 pour la saisie de l’ordinateur portable de Michael Nguyen.

Une leçon peut être tirée de ces histoires: notre liberté de presse, ici au Canada, nous semble acquise, mais elle est très fragile. Rappelons-nous également qu’ailleurs, elle est encore inexistante.

La semaine dernière, on apprenait le décès du journaliste algérien Mohamed Tamalt, détenu depuis juillet pour « offense aux institutions et au président . Il est mort dans des conditions floues, après une grève de la faim et trois mois de coma », peut-on lire sur Le Monde.

Le Comité de protection des journalistes rapportait qu’au moins 257 journalistes sont sous verrous dans le monde, le plus grand nombre en vingt ans selon l’organisme. Reporters sans Frontières calcule plutôt qu’au moins 348 journalistes sont privés de leur liberté. La part du lion se trouve en Turquie, avec près du tiers des reporters incarcérés.

After Turkey, the biggest jailers of journalists were China, where at least 38 had been incarcerated as of Dec. 1; Egypt, with 25; Eritrea, with 16; and Ethiopia, with 14.

La liste de journalistes emprisonnés, recensés par Reporters Sans Frontières, donne froid dans le dos. Ailleurs dans le monde, on utilise des prétextes futiles pour empêcher l’information de circuler. On considère les journalistes comme des empêcheurs de tourner en rond. Et pourtant, ils veillent au grain.

Aujourd’hui, j’ai une pensée pour tous ces journalistes qui meurent ou qui sont emprisonnés au nom de ce principe fondamental à toute démocratie.

Aujourd’hui, j’utilise l’immense privilège de cette tribune pour vous en présenter quelques-uns, en rafale:

  • Khoudaïberdy Allachov, correspondant du service turkmène de Radio Free Europe / Radio Liberty (RFE/RL), arrêté et détenu depuis début décembre pour possession de tabac;
  • Faisal Hayyat, journaliste détenu pour un tweet sur la religion;
  • Nguyen Ngoc Nhu Quynh, blogueuse arrêtée pour « propagande anti-gouvernementale »;
  • « Le journaliste tchétchène Jalaoudi Guériev, condamné à trois ans de prison, sous prétexte de “détention de drogue »;
  • Narges Mohammad, journaliste et militante des droits humains iranienne condamnée à 10 ans de prison;
  • Raif Badawi, bien sûr, blogueur saoudien emprisonné et condamné à 1000 coups de fouet pour avoir émis une opinion;
  • Gao Yu; journaliste chinoise  déclarée coupable par un tribunal de Pékin de « divulgation de secrets d’État »;
  • Nahed Hattar; journaliste jordanien poursuivi en justice pour « insulte à la religion » et « incitation à la discorde confessionnelle » et assassiné devant le tribunal plus tôt cette année;
  • Cyril Almeida, rédacteur en chef adjoint du journal Dawn, prisonnier malgré lui du Pakistan, qu’il ne peut plus quitter;
  • Santosh Yadav, journaliste indien détenu et frappé pour avoir protesté pacifiquement.

Cette liste pourrait s’allonger encore et encore. Un jour peut-être, elle n’existera plus. Je le souhaite.

À moins d’une nouvelle média extraordinaire, ce blogue fera relâche pour la période des Fêtes.

À vous qui me lisez, que ce soit la première ou la dixième fois, un immense merci. Paix, santé, mais surtout liberté, pour la prochaine année.

Marginaux et médias

L’un des premiers apprentissages qui nous est offert, lorsqu’on étudie la communication publique est la théorie de l’agenda (agenda setting). Selon cette théorie, les médias de masse ne disent pas aux publics quoi penser, mais bien à quoi penser.

Cela est fort bien démontré par onze auteurs réunis dans le recueil (In)visibilités médiatiques, lancé samedi dernier, à Montréal. Collectif chapeauté par la revue L’Esprit libre, le bouquin traite de la place de la diversité des points de vue et des minorités ou thématiques oubliées dans le discours dominant des médias.

Mais l’importance accordée par les médias à certaines thématiques, privilégiant certaines au détriment d’autres, est-elle la voie unique de l’information?

Au cours des quelque 200 pages du recueil, on traite d’enjeux environnementaux, de démocratisation de l’information, de la place occupée par la communauté LGBTQ, des minorités culturelles, des classes sociales, et du féminisme, entre autres. Si parfois on s’éloigne de la prémisse du collectif, on y trouve quand même matière à réflexion.

Ce qui en ressort, c’est qu’à force de toujours traiter des mêmes sujets dans des angles contigus, on finit par provoquer une certaine image socialement acceptable d’une réalité que l’on n’approfondit plus, par paresse ou par méconnaissance, plutôt que d’en détailler toutes les facettes pour le bénéfice de la connaissance générale.

Entre autres passages pertinents, citons Rémi Toupin, qui ramène la notion de 4e Pouvoir comme rôle fondamental de la presse, mais aussi comme principal défi des médias. « Cette approche se traduit surtout par une volonté d’amener une réflexion critique des enjeux sociaux, politiques, économiques ou scientifiques. »

« Plutôt que de proposer une diversité de sujets et de points de vue alternatifs, la couverture médiatique proposée est tournée vers la confortation et l’apolitisation du discours social en général », poursuit-il.

Plus tard, Lise Millette affirme que « la non-couverture de certains thèmes (principalement pour mieux se vendre, écrira-t-elle plus tard) par les médias de masse n’est qu’une menace au droit du public à l’information. »

Pour sa part, Judith Lussier blâme les médias de masse pour s’approprier la réalité de l’Autre à travers leur propre regard plutôt que de présenter son point de vue, le tout pour se donner bonne conscience lorsque la question des minorités est abordée. À travers l’exemple de la présentation « hétéronormative » des personnes transgenres, elle rappelle le réflexe confortable de « renforcer l’image rassurante d’une société québécoise progressiste, présentée comme étant ouverte à la diversité… »

Enfin, Pascale St-Onge rappelle que « l’information a perdu une grande part de sa valeur commerciale et, jusqu’à aujourd’hui, ni les gouvernements, ni les annonceurs, ni le public ne semblent massivement disposés à préserver leurs organes de presse. »

« On ne peut imposer à un seul média (…) le fardeau de représenter toutes les réalités, tous les points de vue et toutes les opinions inimaginables », ajoute-t-elle, c’est pourquoi il importe de maintenir une diversité de médias et d’œuvrer à leur permettre de survivre. Car sans tribune, les voix ne sont pas entendues.

Je l’ai souvent mentionné sur ce blogue: il est plus que sain, comme journaliste et comme médias, de se remettre en question et d’être critiqués. (In)visibilités médiatiques n’apporte peut-être pas de solutions à tous les maux du journalisme, mais il plaide pour une information plus vaste et plus riche. On ne peut que saluer la bonne intention derrière l’initiative.

Quel avenir pour le 4e pouvoir?

Mardi, dans le cadre de la Journée internationale de la liberté de la presse, avait lieu à Québec le colloque « L’information: le 4e pouvoir sous pression », organisé par la Fédération nationale des communications, en collaboration avec la Fédération professionnelle des journalistes du Québec, le Conseil de presse du Québec et le Centre d’études sur les médias.

Journalistes, syndicats, patrons de presse, chercheurs, enseignants, étudiants et observateurs du journalisme se sont réunis pour tenter de répondre aux questions suivantes: quelles sont les menaces pour la qualité de l’information dans les médias québécois et quelles seraient les solutions pour se sortir de la crise?

Il ne manquait que des représentants du grand public pour avoir touché à tout. Un son de cloche provenant de l’extérieur aurait pu apporter un petit quelque chose de plus à cette journée déjà fort chargée, mais qui aurait permis de voir la situation d’une toute autre perspective.

Les médias en état de crise

Le financement est le nerf de la guerre, évidemment, alors que les entreprises de presse redoublent d’ingéniosité pour diversifier leurs revenus qui se raréfient. Un « jeu dangereux » qui pourrait nuire à la crédibilité des médias, selon Paule Beaugrand-Champagne, présidente du Conseil de Presse.

« Ce n’est pas juste une question d’entrepreneurs privés. C’est une question sociale et politique  qui concerne tout le public », a-t-elle clamé.

La parole a ensuite été offerte aux chercheurs Pierre Trudel et Judith Dubois. Le premier est venu traiter des transformations de la régulation de l’information, qui est de plus en plus dictée par les technologies et le marché que par les normes sociales et l’État.

La seconde a abordé les différents facteurs d’influence sur la qualité de l’information tels que relevés par une centaine de journalistes. La diminution des ressources humaines, matérielles, financières et temporelles, les conditions de travail de plus en plus précaires et la concentration des médias ont selon les répondants une incidence négative sur la qualité de l’information. « L’expression faire plus avec moins et ce, de plus en plus vite, revient sans cesse », a commenté la professeure. En contrepartie, les innovations technologiques sont perçues comme des outils permettant aux journalistes d’accomplir encore mieux leur travail en plus de pouvoir interagir davantage avec le public.

La qualité de l’information est, selon les journalistes interrogés, déterminée notamment par la qualité de la recherche et de l’écriture de même que la clarté de l’information et le respect de la déontologie journalistique.

Pierre C. Bélanger a ensuite animé les quelque 100 participants avec une présentation sur la « net-amorphose » des médias, qui aurait été prévisible dès l’avènement d’Internet au début des années 1990. Le professeur titulaire s’est aussi fait l’avocat du diable quant à la menace d’extinction des médias traditionnels, rappelant que la mort de la presse, des tablettes, de la radio, des médias sociaux et de Facebook avaient été annoncées sans que cela ne se produise.

Il conseille aux journalistes et patrons de presse de s’inspirer de ce que ceux qui ne fréquentent pas de médias consomment en termes de contenus. « Ce n’est pas vrai que parce que tu fais quelque chose, que ça va trouver preneur », résume-t-il.

Renaud Carbasse, de l’Université Laval, a pour sa part parlé des nouveaux médias qui émergent alors que même les gros joueurs peinent à tirer leur épingle du jeu. « Ces nouveaux acteurs offrent un nouvel angle et cherchent à compléter l’offre médiatique en apportant de nouveaux types de contenus », a-t-il affirmé. Selon lui, les médias émergents prennent davantage de risques malgré leurs moyens plus limités et sont en ce sens un laboratoire intéressant pour de nouvelles avenues médiatiques.

La table était mise pour la suite. Bien que fort intéressante et instructive, cette première demi-journée a surtout servi à dresser des constats de la situation actuelle, que les acteurs du monde des médias connaissent déjà bien. Il aurait été agréable de passer plus vite aux solutions et aux interventions pratiques.

Tir groupé contre les géants

Plusieurs intervenants ont identifié Facebook et Google comme les principales menaces à la pérennité de l’information. Grâce à un algorithme reconnaissant les préférences des Internautes, ces deux géants du Web peuvent proposer à leurs utilisateurs des contenus qui cadrent avec leurs intérêts, et ainsi générer d’importants revenus publicitaires sans pour autant verser de redevances.

Les contenus médiatiques perdent leur valeur marchande, a rappelé Nellie Brière, consultante en stratégie de communications numériques et médias sociaux. Selon elle, il faut apprendre à comprendre ces algorithmes et les déjouer, mais surtout, se montrer plus fermes envers ceux qui les mettent en place en réclamant qu’ils paient leur juste part.

Directeur général de la firme MCE Conseils, Claude Dorion est venu présenter une étude comparative du financement des médias. Plusieurs pays d’Europe investissent en effet dans leurs entreprises médiatiques ou financent l’abonnement de certaines tranches de la population. À titre d’exemple, la Finlande investit 92$ par habitant pour l’information alors que le Canada n’injecte qu’un maigre 3$, en moyenne.

« Ça va prendre des décisions courageuses », a annoncé le conférencier, pour aborder différentes pistes de solutions pour amoindrir ce qu’il appelle « le glissement des revenus entre des producteurs de contenus vers les opérateurs de contenants ». Il propose notamment d’élargir les redevances versées aux télédiffuseurs à toutes les entreprises médiatiques, de taxer les services internet et l’achat de certains équipements électroniques ainsi que de taxer les entreprises qui utilisent les infrastructures médiatiques. Des crédits d’impôt sur la masse salariale des médias, qui pourrait être plus grande pour les médias régionaux et l’intégration des médias d’information dans le Plan culturel numérique du Québec ont aussi été avancés comme alternatives.

Taxer Google et Facebook serait la solution directe et logique, avance M. Dorion, mais il s’agit là de tout un défi politique. « Tôt ou tard, les Netflix, Google et Facebook devront s’impliquer », croit-il cependant.

Pour l’intervention de l’État

Plusieurs invités ont exprimé le souhait que l’État intervienne financièrement auprès des médias. Certains réclament une aide financière directe, d’autres des crédits d’impôt sur les emplois. Mais tous s’entendent pour dire que cette aide ne doit pas mettre en péril l’indépendance journalistique.

Qu’importe si les journaux disparaissent, c’est l’information qui doit survivre, a lancé Claude Gagnon, président directeur général de Groupe Capitales Médias, qui justifie la situation actuelle par le fait que les modèles d’affaires n’évoluent pas au même rythme que la consommation de l’information.

Pour sa part, Éric Trottier de La Presse était le plus tiède à l’idée d’obtenir des subventions. « Si c’est pour maintenir des vieux modèles, c’est une mauvaise idée. Il faudrait que cela nous aide à nous transformer », a-t-il allégué, rejoignant les propos de Sylvia Cerasi de TC Média, qui affirmait quelques minutes plus tôt que des crédits d’impôt pour financer le virage technologique seraient bienvenus.

La présidente de la FPJQ, Lise Millette, a pour sa part soutenu que si aide de l’État il y a, il faut que cette aide soit pluraliste pour ne pas freiner l’innovation des médias, pour éviter de financier les missions de certains médias au détriment de d’autres. Qui plus est, cette aide financière serait-elle perpétuelle? Elle en doute: « les médias doivent parvenir eux-mêmes à diversifier leurs revenus. L’État ne doit pas devenir le deuxième panier dans lequel on met tous nos oeufs. »

Le président de l’Association des journalistes indépendants du Québec, Simon Van Vliet, a de son côté avancé qu’une aide financière aux médias est réaliste et nécessaire. Comparant un reportage à une oeuvre d’art, parce que l’information fait partie de notre culture, il a proposé d’élargir le modèle de financement culturel existant et d’y intégrer les médias.

Des journalistes mi-humains, mi-robots

L’idéal du journaliste multitâche a été abordé au cours du colloque. Plusieurs représentants syndicaux et des médias ont fait valoir que maintenant, les journalistes doivent savoir travailler sur toutes les plateformes, rapidement.

Du côté des journalistes, cette façon de faire nuit à la qualité de l’information, car le reporter investit un peu de temps sur chaque version plutôt que d’en développer une seule. « Réécrire trois fois la même histoire nous empêche d’arriver à un produit plus approfondi et plus intéressant pour le lecteur », a fait valoir Valérie Lessard, journaliste au Droit.

« Qui embrasse trop mal étreint. Il y aura un moment où la qualité du produit va se ressentir », a renchéri David Savoie, de Radio-Canada, qui prône une certaine spécialisation tant dans la couverture de l’actualité que dans les plateformes à maîtriser.

Les dirigeants de presse, confrontés à la question, ont tenu à se faire rassurants. Ils se disent pleinement conscients que les journalistes sont des humains, pas des robots. « Un journaliste doit être capable de tout faire, mais il ne peut tout faire en même temps », a souligné le directeur du Devoir Brian Myles.

Enfin, la précarisation des emplois a été soulevée. « Il n’y a jamais eu de cadre de négociation collective qui garantit des conditions aux pigistes, qui voient celles-ci se détériorer », a déploré M. Van Vliet.

Le fait que les jeunes journalistes soient toujours les premiers à faire les frais des compressions a aussi été noté. Et pourtant, la relève est un vent d’air frais qui doit faire sa place dans l’industrie. « Le statut de précaire n’est pas bon pour l’entreprise, parce que quand un journaliste surnuméraire quitte, l’expérience qu’il a acquise quitte aussi et n’est pas remplacée par le journaliste débutant qui finira par venir faire ses armes », a illustré M. Savoie.

Pour en savoir plus:

Aide étatique souhaitée pour les médias traditionnels

L’État doit-il soutenir les médias d’information?

Vidéo récapitulative du colloque

 

 

Chroniques d’un métier en mode survie

J’ai récemment terminé la lecture du collectif Les journalistes: pour la survie du journalisme (Québec Amérique), publié le 21 octobre dernier.

Parce qu’il s’attarde essentiellement au même thème, le livre n’est pas sans rappeler De quels médias le Québec a-t-il besoin? publié la semaine précédente, à quelques différences près.

Le volume regroupe des textes d’une vingtaine de journalistes, professeurs et observateurs du métier et se divise en trois parties distinctes.

On commence d’abord par un tour d’horizon de la profession.On dénote le déclin de la couverture internationale par les journalistes québécois, faute de ressources et d’intérêt du public pour des enjeux d’ailleurs. Et que dire du journalisme scientifique, qui se retranche de plus en plus dans des publications hyper spécialisées?

On se réjouit du journalisme d’enquête de qualité qui se fait chez nous, mais aussi au-delà des frontières. On déplore les impératifs du direct, de la nouvelle en continu et de l’instantanéité de l’information: la rapidité d’exécution qu’on exige des journalistes est risquée et peut mener à l’erreur, souligne-t-on.

Mais si on se désole de l’érosion d’une certaine forme de journalisme, on se réjouit aussi qu’elle existe encore.

Le deuxième volet du livre aborde l’avenir de la profession, dans un environnement où abondent les entraves à la liberté de presse, les menaces à l’intégrité des journalistes et l’ingérence dans leur travail, où le lectorat s’effrite et se divise sur différentes plateformes et où les emplois se précarisent en plus de se raréfier.

Malgré tout, une information de qualité demeure au Québec, et c’est ce qui permet aux médias d’exister encore et d’aspirer à un avenir. Un avenir incertain, mais un avenir quand même.

En parallèle, les nouvelles technologies et manières de faire du journalisme ouvrent la porte à de nouveaux types de contenus. Les nouveaux médias, que ce soit Médiapart ou ici, Ricochet par exemple, sont-ils la planche de salut du journalisme?

Les auteurs abordent aussi la question de la formation et à l’éthique et à la déontologie journalistiques. Ces dernières sauveront-elles la profession du cynisme et de la perte de confiance que connaît le journalisme depuis quelques années? Car avec la liberté de presse vient indubitablement une responsabilité sociale au sein de la démocratie, rappelle-t-on aussi.

La formation doit quant à elle former des journalistes touche-à-tout, et cela débute par une bonne culture générale, une maîtrise des nouvelles technologies et le développement d’une expérience solide sur le terrain.

Le statut de journaliste est aussi débattu. Doit-on circonscrire qui peut pratiquer le métier, avec toutes les exigences que cela comporte, ou doit-on au contraire laisser l’accès au journalisme libre et tel qu’il est?

En troisième partie, l’ouvrage laisse la parole à la relève. De jeunes loups attisés par la même passion que leurs confrères d’expérience, mais qui sont confrontés à la révolution numérique du métier et des transformations ultra rapides de la pratique. À cela s’ajoute la pression de la performance et les constantes remises en question. Certains se sentent investis de la mission de transmettre et de faire perdurer les nobles valeurs qui animent les journalistes: vérité, rigueur et transparence, pour ne nommer que celles-là, mais ils souhaitent le faire à leur manière.

Plusieurs avouent jongler avec l’idée de se trouver un emploi plus stable, moins exigent, dans le secteur des communications par exemple; mais ils n’arrivent pas à se résoudre à quitter le métier qui présente pour eux un attrait beaucoup trop fort.

Moins coup de poing que l’autre livre dont je vous ai entretenus il y a quelque temps, plus académique, mais aussi tout en nuances: Les journalistes permet à ceux qui s’intéressent au futur de la profession de se poser de bonnes questions sur le chemin à prendre pour la suite des choses.