Faites ce que je dis, mais ne faites pas ce que je fais…

Bel exemple de solidarité journalistique que le refus de La Presse, du Journal de Montréal, du Devoir et de The Gazette d’envoyer des photographes au spectacle de Taylor Swift lors de son passage dans la métropole, hier soir.  (Il me semble que seul le Huffington Post ait publié des clichés croqués lors de l’événement — corrigez-moi si je me trompe.)

Tous ont d’ailleurs publié des textes justifiant leur décision (voir les liens ci-haut). La raison évoquée est la même, c’est-à-dire qu’on reproche à la blonde chanteuse de violer les droits d’auteurs des photographes en s’appropriant, à travers un contrat très strict, la propriété de toute photo prise d’elle sur scène.

Certains n’y sont pas allés de main morte. D’autres ont publié des extraits du contrat, rédigé en anglais et réclamant la soumission aux lois du Tennessee.

«Mme Swift fait aux autres ce qu’elle n’aime pas qu’on lui fasse, c’est-à-dire bafouer les droits d’auteur. Nous priorisons toujours l’intérêt de nos lecteurs, mais, cette fois, ça va beaucoup trop loin», a commenté  le rédacteur en chef du Journal de Montréal, Dany Doucet.

[A]vec un sans-gêne effarant, le même contrat donne à Tay Tay et à ses producteurs le droit de s’approprier les photos de presse et d’en faire ce qu’ils veulent – affiches, t-shirts, pochettes de CD, couvertures de livres de recettes, name it –, et ce, à perpétuité et sans payer un sou de droits d’auteur aux quotidiens, écrit pour sa part la chroniqueuse Nathalie Petrowski, dans La Presse +.

Ce que soulèvent aussi les médias, c’est qu’il y a à peine deux semaines, Taylor Swift avait publiquement choisi de boycotter Apple parce que cette dernière ne verserait pas de redevances aux musiciens pendant la période d’essai gratuite de trois mois de son Apple Music. En gros, elle reprochait à Apple de ne pas respecter la propriété et le droit d’auteur. Et en quelques heures seulement, elle avait réussi à faire changer d’idée le géant de l’informatique, devenant une héroïne prenant la défense de la propriété intellectuelle de tous les musiciens. La belle histoire, même si certains ont crié au coup de publicité.

Du pouvoir à l’abus de pouvoir, le pas est vite franchi, constate-t-on aussi : la même championne des droits d’auteur, par le truchement de Firefly Entertainment inc., faisait parvenir aux médias, dont Le Devoir, un long contrat en petits caractères qui, en gros, dit ceci : les photos que l’on croquera d’elle au Centre Bell, c’est à elle, et rien qu’à elle. Droits cédés ou rien. Et permission en toutes lettres de détruire appareils et contenu, advenant rupture de contrat (vous aurez compris que Le Devoir n’acceptera pas ces conditions), signe Sylvain Cormier, du Devoir.

« Ce n’est pas parce que la charmante blonde a réussi à faire plier Apple que la planète doit désormais se plier à ses quatre volontés », conclut d’ailleurs Petrowski.

Le tollé date pourtant de bien avant Montréal.Le photographe Jason Sheldon a été un des premiers, sinon le premier à dénoncer le deux poids, deux mesures, auquel prend partie Taylor Swift. (Un billet de suivi ici.)

Hypocrisie, méconnaissance du travail de la presse? Qu’importe.

Au-delà de tout ça, il y a la notion de gratuité. Nous, en tant que société, ne voulons plus payer pour quoi que ce soit, comme si tout tombait du ciel. Et Taylor Swift l’a rappelé à Apple. Et les journalistes le rappellent à Taylor Swift.

Qui n’a jamais téléchargé une chanson gratuitement? Téléchargé illégalement un film? Utilisé une photo glanée sur la Toile? Mea culpa, je l’ai déjà fait dans le passé. Maintenant, jetez-moi la pierre, pour voir.

C’est si facile d’accéder à ces images, ces pistes et ces vidéos, que presque plus personne ne veut payer pour se les procurer, même si ces contenus sont nécessairement produits par quelqu’un qui y a investi temps, ressources et savoir-faire. Cela se paie, non?

Quelle est la valeur d’un produit? N’est-ce que le produit fini?  Que vaut le travail nécessaire à le produire? Voilà plusieurs questions à considérer avant de choisir de laisser son portefeuille dans sa poche.

Certains diront que le photographe était payé par le média qui l’envoie. Certes, mais pour la réutilisation de ses photos, il ne toucherait pas un sou? Et qu’en serait-il des journalistes pigistes, qui souhaiteraient revendre leurs photos?

Allons plus loin encore. Qu’en est-il de l’information? Parce qu’elle est offerte gratuitement en ligne par plusieurs, nous nous sommes habitués à consommer ces contenus sans débourser un sou.

Gardez toujours en tête que si vous, vous ne payez pas pour lire une nouvelle, quelqu’un d’autre, quelque part, paie pour que vous puissiez la lire. Annonceur ou autre.

Maintenant. Qu’arrivera-t-il quand plus personne ne voudra payer pour que vous lisiez une nouvelle?

Déjà, certains journalistes sont rémunérés en visibilité; ça ne met rien sous la dent. Rappelons-nous un fameux contrat qui avait donné lieu à cette touchante lettre de Mariève Paradis. Heureusement, la donne avait changé.

Les médias imprimés sont délaissés au profit du web. Ceux qui achetaient de petites annonces dans les pages des journaux ont maintenant plusieurs plateformes en ligne leur permettant d’annoncer gratuitement. Et que dire de tous ces sites d’agences immobilières. La publicité se morcelle, l’offre de vitrines a explosé, et malheureusement, cela se traduit par moins de ressources pour maintenir la production d’une information de qualité.

Le fameux problème, et j’y reviens souvent, c’est que la création d’information est trop souvent perçue comme une dépense plutôt que comme un investissement, parce que les retombées qu’elles a ne profitent pas monétairement à l’entreprise. Un constat que nous sommes plusieurs à dresser et ce, depuis longtemps.

Quelle solution? Plusieurs. Mais il m’apparaît évident que si nous n’agissons pas, que ce soit en choisissant tous de payer pour ce que nous consommons, à défaut de trouver un modèle où les produits s’autofinancent, la qualité de ces produits sera ultimement menacée.

Voyez-vous un monde sans médias?

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2 réflexions sur “Faites ce que je dis, mais ne faites pas ce que je fais…

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