Le Français Jean-Claude Guillebaud déplore ce qu’il appelle « le narcissisme des médias », soit la « fâcheuse » habitude des journalistes de s’autoféliciter entre eux et ainsi, de faire une promotion éhontée de leur profession.

Au fil des années, nous avons pris l’habitude d’accorder aux menues péripéties de la corporation une importance démesurée. Nous les avons rangées dans la catégorie des infos prioritaires. C’est un peu fort de café, écrit Guillebaud.

Dans un sens, M. Guillebaud a raison. Les médias parlent relativement beaucoup d’eux-mêmes, et sont souvent les seuls.

Un bon exemple récent de cette habitude est sans contredit le malaise (et l’accident) qui ont envoyé le journaliste Normand Lester à l’hôpital. Le jour même, et le lendemain, de nombreux médias en ont parlé, et ont diffusé des suivis. On connaissait pratiquement son état de santé à l’heure près, traitement généralement réservé aux personnalités politiques ou aux célébrités.

M. Lester est une personnalité publique bien connue des Québécois et du Canada. Son travail a grandement fait avancer la cause des journalistes et l’homme a énormément contribué à l’avancement de l’information.

La même chose survient quand un journaliste obtient une promotion, change de média ou décède, même s’il était à la retraite. « Un monument nous quitte ». On ira alors chercher des commentaires d’anciens collègues, de gens qu’ils a côtoyés. On parlera parfois même de ses funérailles, bref, on fait durer la nouvelle, parfois beaucoup plus que quand il s’agit de quelqu’un à l’extérieur de notre milieu (moins les grands de ce monde, qui fournissent matière à manchette des jours durant).

Toujours est-il que ces journalistes n’ont fait que révéler les informations qu’ils ont obtenues, certains diront. Ils ne parlaient que des autres. Il fallait quelqu’un pour le faire.

Mais surtout, on utilise, peut-être un peu trop, j’en conviens, le prétexte que les journalistes sont des personnalités publiques pour en parler aussi souvent que possible.

Pour citer Guillebaud:

Le fonctionnement de ces coulisses-là vaut-il d’être porté constamment sur le devant de la scène, avec les accents qu’on réservait jadis aux affaires de la grande Histoire ? Bien sûr que non. Pour être honnête, il y a même une sorte d’infantilisme dans cette autocélébration qui nous voit, nous journalistes, nous prendre tous ensemble pour une fin quand nous devrions nous cantonner au rôle de moyens.

On ne peut  nier que les journalistes ont un biais favorable quand une nouvelle concerne l’un des leurs. Peut-être un moins bon biais quand un média parle d’un concurrent.

Les médias parlent également d’eux-mêmes quand ils rapportent leurs propres bons coups et les mauvais coups des autres. La compétition féroce que se livrent les groupes de presse est alors évidente: je pense à Québecor qui rapporte les péripéties de Transcontinental, de Gesca qui fait la même chose, etc. Les malheurs des uns font les bonheurs des autres.

Voilà donc une grande contradiction chez les entreprises de presse, du moins chez les journalistes, en comparaison avec les autres entreprises. Plutôt que de cacher les scandales qui entachent leur profession, pour ne pas perdre la face, les journalistes n’hésiteront pas à en parler en long et en large, par exemple News of the World. N’est-ce pas alimenter un feu qui, au final, brise un peu plus chaque fois le lien de confiance entre la presse et les citoyens? Le grand principe d’informer, coûte que coûte, finit-il par leur coûter très cher en bout de ligne?

Il est donc vrai que les journalistes et les médias, moi inclus, faisons souvent état de notre situation, de notre univers et des enjeux qui entourent notre profession. Mais ne serait-ce pas pour souligner la compétence de nos pairs, nous qui défendons un métier trop souvent critiqué? N’est-il donc pas de notre devoir de répondre à tous ceux qui clament que notre travail est complaisant, bâclé, négligé?

Comme dans tout métier, certains journalistes ont mal fait leur travail, convenons-en. Ce sont des erreurs qui nous handicapent tous en tant que membres d’une même profession. Mais la plupart sont mus par un désir réel et profond d’informer, de rendre service et de faire leur part pour le monde dans lequel nous vivons, un souhait idéaliste, mais partagé par beaucoup.

Une réponse à « Les médias parlent-ils trop d’eux-mêmes? »

  1. Avatar de L’intervieweur interviewé | Marie-Ève Martel

    […] C’est revenir à la question: les journalistes parlent-ils trop d’eux-mêmes? […]

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Je suis Marie-Ève Martel — journaliste, autrice, professeure et entrepreneure passionnée par tout ce qui touche l’information et son rôle démocratique.

Depuis plus de 15 ans, je raconte, j’enquête et j’analyse le monde à travers divers médias. J’ai publié plusieurs essais engagés, je forme la relève universitaire et les professionnels des médias. Je prends régulièrement la parole pour défendre une information rigoureuse, accessible et éthique.

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