À l’abri des caméras, un déni de démocratie

Le conseil municipal de la paroisse de Sainte-Marie-Madeleine, non loin de Saint-Hyacinthe, et certains citoyens, n’ont visiblement pas apprécié d’être tournés au ridicule dans un segment de l’émission Infoman.

Ils ne l’ont tellement pas digéré, en fait, qu’un avis de motion a été donné lundi soir, lors de la séance régulière du conseil, afin d’en « interdire l’enregistrement visuelle (sic) par une personne du public. » Cela inclut les journalistes.

En mêlée de presse, à laquelle mon collègue Bruno Beauregard de Cogeco et moi-même avons pris part, le maire Simon Lacombe expliquait que seule la caméra de la municipalité sera autorisée pour filmer, à moins qu’une autorisation spéciale ne soit accordée au préalable. Les modalités de ces exceptions n’ont pas encore été déterminées.

Bien sûr, la Ville continuera de filmer et de diffuser ses séances. Or, les captations vidéo ne sont disponibles, du propre aveu du maire, que quelques jours plus tard sur le site Web de la municipalité. Et le fait d’être la seule preneuse d’images lui garantit  le contrôle (en théorie ) du message, d’où l’entrave au travail des journalistes, qui doivent pouvoir produire leur propre matériel.

Les journalistes seront bienvenus à poser des questions, mais sans pouvoir filmer, a aussi précisé l’élu, qui ne considère pas la mesure comme un manque de transparence puisqu’elle aurait été réclamée par certains citoyens fâchés de l’image que les segments diffusés donnent de la municipalité.

Quel service rend-il alors aux autres citoyens, qui s’informaient via d’autres sources d’information, par exemple la station Cogeco?

Curieux hasard que l’on présente un tel règlement deux jours à peine avant la Journée internationale de la liberté de presse, qui aura lieu le 3 mai. Cela démontre qu’il y a encore beaucoup de travail à faire pour faire respecter celle que l’on célébrera demain.

Certes, seul l’avis de motion a été donné lundi soir; le règlement officiel devrait être adopté à la séance de juin. Il y a donc espoir que le pire ne se produise pas. Mais si le règlement est adopté, il s’agirait d’un important recul du droit du public à l’information et, conséquemment, de la démocratie, en plus d’une entrave à la liberté de presse.

Le travail des journalistes s’appuie sur le caractère public des séances; en empêchant et les journalistes et les citoyens d’enregistrer celles-ci, les villes refusent à ceux ne pouvant pas assister aux rencontres sur places le droit de savoir ce qui se passe. Les élus ont un devoir de rendre des comptes à ceux qui les ont portés au pouvoir. La transparence derrière des portes closes, à micros fermés ou à l’abri des caméras, ce n’est pas la démocratie.

Cela est d’autant plus ironique que le maire Lacombe a reconnu que Sainte-Marie-Madeleine est membre de la Fédération québécoise des municipalités, laquelle a adopté en 2005  une résolution invitant ses membres à permettre l’enregistrement des séances de conseil par les médias et à donner libre accès aux journalistes à leurs réunions.

« Nous, c’est un cas spécial », a-t-il affirmé en mêlée de presse pour justifier la situation.

Il faut justement libérer la liberté de presse et le droit du public de tout arbitraire afin que ceux-ci soient respectés.

Ce n’est pas parce qu’il s’agit d’une petite municipalité que cela est moins grave. Au contraire. Souvent, ces petits villages sont délaissés par les médias, faute de temps, ou tout simplement faute de journalistes. Sans chien de garde de la démocrate, comment sait-on ce qui se passe dans les mairies?

Il est donc tout naturel pour le conseil de Sainte-Marie-Madeleine d’avoir été déstabilisé en réalisant que des images captées lors de séances précédentes aient été diffusées sur les ondes de Radio-Canada, obtenant une visibilité jamais égalée auparavant, et surtout, pas pour les bonnes raisons.

Mais on choisit de punir ceux qui n’ont fait que démontrer la réalité. Cela rappelle, une fois de plus, l’importance d’éduquer les élus, particulièrement ceux qui ne sont pas constamment sous les feux des projecteurs, au rôle de la presse. Bon nombre d’entraves pourraient être évitées s’il ne persistait pas une profonde méconnaissance du travail des journalistes là où ceux-ci ne sont pas légion.

MISE À JOUR: L’adoption du règlement brillait par son absence à la séance du 5 juin dernier. Nous apprenons que la municipalité a choisi (pour l’instant) de reculer.

Traquer le fake news

Au terme de la présidentielle américaine, et à l’aube de la présidentielle française, la vérification des faits (fact checking) et les fausses nouvelles (fake news) occupent une place importante dans la réflexion sur le rôle des médias.

Dans un atelier intitulé Fake news et post-vérité des Assises du journalisme de Tours*, plusieurs intervenants ont analysé et présenté des solutions à ce fléau que représentent les informations trompeuses en ligne.

Le vice-président de l’Observatoire de la déontologie des médias, Pierre Ganz, relève une hiérarchie entre les différents contenus fallacieux qu’on retrouve sur la Toile et qui peuvent être trompeurs involontairement ou délibérément : une mauvaise présentation, un faux contexte, des contenus manipulés, une satyre ou une parodie, des contenus trompeurs pour appuyer une opinion personnelle, des contenus imposteurs et imitant des contenus authentiques de même que des contenus entièrement fabriqués.

Ce faisant, soutient-il, les médias d’information doivent assumer un rôle dans le traitement de ces contenus. Leur responsabilité première est de corriger leurs erreurs, qui contribuent à une désinformation, c’est-à-dire que plutôt que de publier un simple correctif, de remplacer totalement le contenu trompeur pour éviter que celui-ci ne se propage.

Les journalistes doivent cesser de se cacher derrière leurs sources. Ce n’est pas en attribuant une fausse information à autrui, par le biais d’une citation, qu’ils se dégagent de leur responsabilité d’exactitude, ajoute Ganz.

C’est également ce que croit Luc Hermann, producteur, journaliste et directeur de l’agence de presse Premières Lignes. De plus, ajoute-t-il, les médias doivent persévérer dans leur mission d’informer, ne serait-ce que pour redonner confiance au public qu’une information de qualité existe encore.

Hermann déplore le manque de temps et d’argent consacré au journalisme, alors qu’il y a de plus en plus d’information à traiter et que l’instantanéité de l’information force les médias à accélérer la cadence. Ils sont ainsi beaucoup plus vulnérables et à risque de commettre des erreurs. Le journaliste prône un slow news plus poussé, mieux vérifié, de meilleure qualité.

Mais, rappelle Laurence Benhamou, journaliste en charge de la rubrique médias à l’Agence France-Presse, il faut garder en tête qu’une fois une fausse information lancée sur le Web, il est bien difficile de faire oublier celle-ci puisque plus souvent qu’autrement, la fausse nouvelle est beaucoup plus partagée que sa rectification. Pire encore, si on martèle une fausse information, elle finit par passer pour vraie; une technique que semble utiliser le nouveau président des États-Unis.

Le sociologue Gérald Bronner attribue pour sa part la prolifération des fausses nouvelles à la dérégulation de l’information provoquée par l’arrivée d’Internet, suivie de celle des médias sociaux. Comme chacun peut désormais diffuser de l’information dans l’espace public, les gens peuvent aussi trouver dans certaines fausses nouvelles de quoi confirmer leurs propres opinions; ce faisant, ils n’ont pas tendance à remettre en question le contenu qu’ils ont consulté. « Cela n’a fait que mettre en lumière les mécanismes humains de crédulité qui existaient déjà depuis des siècles », affirme-t-il, faisant allusion entre autres aux nombreuses théories du complot.

Qui plus est, la dérégulation d’Internet a détruit la notion de représentativité des points de vue. Ainsi, les plus motivés à relayer de l’information, aussi radicaux soient-ils, parviendront à imposer leur point de vue même s’ils ne sont qu’une minorité.

En France, un outil appelé Décodex permet d’avertir les Internautes, grâce à un système de couleurs, que le site Web qu’ils s’apprêtent à visiter contient possiblement des informations non vérifiées, voire carrément fausses. L’initiative dérive du blogue des Décodeurs, mis sur pied en 2009 après que ses fondateurs aient commencé à constituer une base de fausses nouvelles observées sur diverses plateformes. Plus de 10 000 recherches sont enregistrées chaque jour dans l’outil, un simple plug-in disponible en open source pour être repris par d’autres organisations..

* Ce voyage a été réalisé grâce à une aide financière de Les Offices jeunesse internationaux du Québec.

Quand Goliath décide d’aider David…

On apprenait hier que Tim Cook, grand manitou d’Apple, lançait un appel aux entreprises technologique afin que soient créés des outils visant à lutter contre la désinformation, précisément les fausses nouvelles.

Cook déplorait le phénomène du click-bait, ou piège à clics, qui consiste à attirer le plus grand nombre possible de personnes sur une page sous de faux prétextes, uniquement pour générer du trafic (et dans la plupart des cas, obtenir des revenus publicitaires en raison dudit trafic).

En décembre, le géant Facebook avait aussi annoncé vouloir se lancer dans la lutte à la désinformation. Il permettra désormais aux utilisateurs, si ce n’est déjà fait, de signaler le caractère fallacieux d’un contenu. Cependant, plutôt que d’éliminer celui-ci du fil d’actualités des Internautes, il devrait, toujours en théorie, y accoler une mention du genre « contenu douteux ». Mais rien ne sera fait pour éliminer ce contenu.

Ironique quand on sait que la plateforme est responsable pour la viralité d’innombrables fausses nouvelles, en plus de vampiriser, avec Google, les revenus des médias traditionnels en raison du trafic qu’elle génère.

Google aussi avait fait savoir qu’il s’attaquerait au problème, en empêchant les producteurs de fausses nouvelles de récolter les revenus publicitaires tant convoités.

Il est tout de même très positif de voir les géants du Web tenter de corriger un problème dont ils sont en partie responsables. Mais le fait de bloquer des contenus ou d’avertir les Internautes sur leur caractère invraisemblable est insuffisant.

Contrer la fausse information, c’est aussi contribuer à une information vraie, de qualité. Google et Facebook seraient-ils prêts à réinvestir une partie de leurs profits dans la création de nouvelles sérieuses? Disons, dans un fonds dédié aux médias dans chaque pays où ils « sévissent »…

Sachant que les revenus des médias traditionnels, qui créent au quotidien de la nouvelle de qualité, s’effritent de jour en jour, en partie par leur faute, un coup de pouce serait apprécié. Et pourquoi ne pas mettre de l’avant ces contenus véritables, de la même manière qu’on tente d’étiqueter les fausses nouvelles?

Pour l’instant, il ne s’agit que de vœux pieux de la part des géants du Web. Reste à voir si les bottines vont suivre les babines…

Marginaux et médias

L’un des premiers apprentissages qui nous est offert, lorsqu’on étudie la communication publique est la théorie de l’agenda (agenda setting). Selon cette théorie, les médias de masse ne disent pas aux publics quoi penser, mais bien à quoi penser.

Cela est fort bien démontré par onze auteurs réunis dans le recueil (In)visibilités médiatiques, lancé samedi dernier, à Montréal. Collectif chapeauté par la revue L’Esprit libre, le bouquin traite de la place de la diversité des points de vue et des minorités ou thématiques oubliées dans le discours dominant des médias.

Mais l’importance accordée par les médias à certaines thématiques, privilégiant certaines au détriment d’autres, est-elle la voie unique de l’information?

Au cours des quelque 200 pages du recueil, on traite d’enjeux environnementaux, de démocratisation de l’information, de la place occupée par la communauté LGBTQ, des minorités culturelles, des classes sociales, et du féminisme, entre autres. Si parfois on s’éloigne de la prémisse du collectif, on y trouve quand même matière à réflexion.

Ce qui en ressort, c’est qu’à force de toujours traiter des mêmes sujets dans des angles contigus, on finit par provoquer une certaine image socialement acceptable d’une réalité que l’on n’approfondit plus, par paresse ou par méconnaissance, plutôt que d’en détailler toutes les facettes pour le bénéfice de la connaissance générale.

Entre autres passages pertinents, citons Rémi Toupin, qui ramène la notion de 4e Pouvoir comme rôle fondamental de la presse, mais aussi comme principal défi des médias. « Cette approche se traduit surtout par une volonté d’amener une réflexion critique des enjeux sociaux, politiques, économiques ou scientifiques. »

« Plutôt que de proposer une diversité de sujets et de points de vue alternatifs, la couverture médiatique proposée est tournée vers la confortation et l’apolitisation du discours social en général », poursuit-il.

Plus tard, Lise Millette affirme que « la non-couverture de certains thèmes (principalement pour mieux se vendre, écrira-t-elle plus tard) par les médias de masse n’est qu’une menace au droit du public à l’information. »

Pour sa part, Judith Lussier blâme les médias de masse pour s’approprier la réalité de l’Autre à travers leur propre regard plutôt que de présenter son point de vue, le tout pour se donner bonne conscience lorsque la question des minorités est abordée. À travers l’exemple de la présentation « hétéronormative » des personnes transgenres, elle rappelle le réflexe confortable de « renforcer l’image rassurante d’une société québécoise progressiste, présentée comme étant ouverte à la diversité… »

Enfin, Pascale St-Onge rappelle que « l’information a perdu une grande part de sa valeur commerciale et, jusqu’à aujourd’hui, ni les gouvernements, ni les annonceurs, ni le public ne semblent massivement disposés à préserver leurs organes de presse. »

« On ne peut imposer à un seul média (…) le fardeau de représenter toutes les réalités, tous les points de vue et toutes les opinions inimaginables », ajoute-t-elle, c’est pourquoi il importe de maintenir une diversité de médias et d’œuvrer à leur permettre de survivre. Car sans tribune, les voix ne sont pas entendues.

Je l’ai souvent mentionné sur ce blogue: il est plus que sain, comme journaliste et comme médias, de se remettre en question et d’être critiqués. (In)visibilités médiatiques n’apporte peut-être pas de solutions à tous les maux du journalisme, mais il plaide pour une information plus vaste et plus riche. On ne peut que saluer la bonne intention derrière l’initiative.

En direct du congrès: Lettre à Geoffré

Salut Geoffré,

Jusqu’à hier matin, on ne se connaissait pas. J’ignorais tout de ton existence, comme bon nombre de journalistes qui se trouvaient au congrès de la FPJQ le temps d’un week-end.

Le « monde » t’a découvert pendant un panel portant sur le fameux spin. Quelle ironie.

Tu es venu interroger les membres sur les réalités en région. Par la bande, tu nous a dit que si tu posais trop de questions qui dérogeaient des communiqués que t’envoie l’équipe de ta députée, qu’on s’avérerait moins généreux en entrevue.

À peine une dizaine de minutes après être aller te serrer la main, pour t’offrir mon soutien et pour te féliciter de ton courage, tu es devenu malgré toi le symbole d’une réalité qui, malheureusement, existe toujours en région. Le rapport de force entre journalistes et sources, particulièrement politique, n’est pas toujours à armes égales.

J’étais tout juste à côté de toi quand ton patron t’a appelé, furieux de s’être (probablement) fait enguirlander par la députée ou son attaché politique, tout simplement parce que des journalistes présents au congrès ont tweeté ta déclaration, parfois d’une manière plus juste que d’autres.

Je l’ai entendu te dire de ne plus faire d’intervention et de garder le silence pour le reste de la journée. Je l’ai entendu te rendre un jugement sans appel, mais surtout sans te laisser la chance de t’expliquer. Je l’ai entendu croire la députée plus que toi, son employé.  Je l’ai entendu te retirer certains mandats, te laissant penser que tu venais de perdre ton emploi.

Tu t’es tenu debout. Tu avais peur, c’est normal. Cette peur, je l’ai déjà vécue. Je l’ai aussi vu dans les yeux de plusieurs journalistes en région qui, disposant de peu de moyens, doivent composer avec une réalité qui rend la pratique d’un journalisme d’excellence difficile. Les pressions existent, bien que certains le nient.

Mais malgré cela, tu t’es tenu debout. Je suis fière de toi, Geoffré.

J’étais encore plus atterrée quand j’ai vu que ton patron, sans même te donner la parole, s’est publiquement dissocié de tes propos en présentant des excuses formelles à la députée et son équipe. Un message qui a par la suite été retiré des médias sociaux. Était-ce par gros bon sens ou à la suite de l’indignation et de la pression populaire qui s’est propagée rapidement quand tous les journalistes ont eu vent de ton histoire? Permets-moi d’avoir ma petite idée là-dessus.

Tu n’avais fait que poser une question, question à laquelle s’était greffé un contexte qui dénonçait ce que trop de journalistes hors des grands centres connaissent. Que oui, des gens profitent du peu de ressources et de moyens des médias régionaux pour imposer leur volonté.

Comme plusieurs, j’ai lu les Tweets de la députée, qui annonçait que ton patron allait réagir. On parlait de spin plus tôt. Elle a joué à la relationniste pour ton patron. Elle a « spinné » la situation à son avantage. J’ai vu aussi qu’elle se défendait en rapportant tes propos, alors que tu ne lui as pas parlé et que tu ne t’étais toi-même pas exprimé sur les réseaux sociaux, signe qu’elle a effectivement appelé ton patron.

Cette élue a, par ses actes et ses mots, démontré elle-même ce que tu étais venu partager à tes  pairs.

Laisse-moi te dire quelque chose Geoffré. Je ne te connais pas beaucoup. Je ne connais pas le milieu dans lequel tu travailles. Mais un vrai bon patron de presse, ça protège son journaliste jusqu’à ce qu’il commette l’indéfendable. Ce n’est pas ton cas. Ça vérifie les faits et ça ne saute pas aux conclusions pour faire les beaux yeux à une élue.

L’indépendance de la presse, c’est fondamental. En se rangeant derrière la députée plutôt que de se porter à ta défense, ton patron a démontré que lui, ne comprenait pas ce principe.

Mais tu n’es pas seul. Ton histoire s’est répandue comme une traînée de poudre sur les réseaux sociaux. C’est une belle démonstration de solidarité journalistique. C’était pour toi, cette fois-ci, Geoffré.

Parce que peu importe où on travaille, peut importe pour qui on est journaliste, nous sommes tous des bibittes semblables. On partage les mêmes valeurs, et une entrave à la liberté de presse vient nous trifouiller les tripes.

Au moment d’écrire ces lignes, ton emploi est sauvé. On ne connaît pas la suite des choses. Mais tu n’es pas seul.

Tu as des ressources. Tu traverses une tempête actuellement, mais tu passeras à travers. Parfois, l’adversité s’avère être une bénédiction.

En mon nom personnel, merci d’avoir levé le voile (une fois de plus) sur ce qui se passe réellement en région.

J’ai mal à ma liberté de presse

Depuis le début de la semaine, j’ai mal à ma liberté de presse.

J’ai l’impression d’être dans un mauvais film d’espionnage ou dans un roman policier invraisemblable. J’ai du mal à croire les révélations à propos de la Sûreté du Québec et du SPVM, les deux corps policiers les plus importants au Québec.

La nouvelle a fait le tour du monde.

Comment peut-on imaginer que la police ait pu obtenir secrètement les contacts téléphoniques d’au moins sept journalistes, si ce n’est pas plus, ici au Québec, au Canada? Le « plusse meilleur pays au monde », 18e pays au classement mondial de la liberté de presse de Reporters sans frontières?

Je ne fais pas partie des journalistes ciblés. Mais comme les autres représentants de cette drôle d’espèce que sont les journalistes, je suis solidaire. Ça aurait pu être moi.

J’ai mal à ma liberté de presse.

J’ai mal parce que je croyais que nous étions privilégiés de vivre quelque part où personne n’a besoin de mourir au nom de cette liberté de presse. Au contraire, peut-être l’a-t-on justement prise pour acquise.

Mais elle ne le sera jamais, c’est pourquoi il faut sans cesse se battre pour la protéger.

Ce n’est pas que l’affaire de journalistes gâtés et geignards. Comme plusieurs l’ont mentionné, le perdant dans toute cette histoire, c’est la société entière. À qui profitera la culture du secret, à qui profitera l’acte de cacher ce qui ne tourne pas rond sous le tapis? Poser ces questions, c’est y répondre.

Le point positif de toute cette affaire, c’est que les médias ont mis la concurrence de côté et se sont unis pour dénoncer la pratique. Tous ne font qu’un pour défendre le principe de base sur lequel s’appuie une profession entière, essentielle à toute saine démocratie.

L’autre consolation, c’est l’indignation que celle-ci a suscité, tant du côté de la classe politique que du public. Souvent, les questions traitant des médias sombrent dans l’indifférence. Pour une rare fois, les réactions sont unanimes.

Espérons seulement que cette indignation ne soit pas que temporaire et qu’elle finisse par se traduire, plus tôt que tard, par des actions concrètes.

Ensemble, protégeons notre liberté de presse.

Paquet vs. Sklavounos: dérapage médiatique

Depuis près d’une semaine maintenant, plusieurs médias font leurs choux gras des allégations d’agression sexuelle entourant le député de Laurier-Dorion Gerry Sklavounos. Nous sommes plusieurs à nous interroger sur le traitement médiatique de l’affaire, qui a pris rapidement beaucoup d’ampleur. Explications et nuances.

La saga a débuté mercredi dernier, quand la présumée victime, Alice Paquet, a déclaré publiquement avoir été violée par un député, sans le nommer. Rapidement, tous se sont enflammés et ont cherché à connaître l’identité de l’élu aux mains baladeuses. Dès le lendemain, l’identité de M. Sklavounos a été étalée partout.

D’ordinaire, il est coutume pour les médias de taire l’identité des suspects tant qu’ils n’ont pas comparu devant un juge pour répondre officiellement d’accusations. C’est en quelque sorte une manière de se protéger et de protéger le suspect, advenant une erreur. Dans le cas qui nous intéresse, il aurait été difficile d’attendre la fin de l’enquête et ladite comparution puisque la spéculation – rappelons que la seule information qui circulait jusqu’alors était que l’agresseur potentiel était un député du caucus libéral – aurait pu être nuisible aux quelque 40 députés visés mais qui n’ont rien à voir avec l’affaire. Et que dire de la paralysie que cela aurait provoqué à l’Assemblée nationale. Bref, il était dans ce cas, vu la gravité de l’allégation, nécessaire d’identifier l’agresseur allégué au nom de l’intérêt public, à condition que celle-ci soit appuyée par des sources sûres.

Dans les jours qui ont suivi, la victime alléguée a multiplié les apparitions médiatiques, soutenue entre autres par une amie qui a elle aussi accordé des entrevues. Plusieurs ont d’abord souligné le fait que toutes ces déclarations pourraient être utilisées contre la plaignante dans un éventuel procès et que cela peut lui nuire en bout de ligne. Qui plus est, la jeune femme a dû se rétracter sur certains points en plus de se contredire dans certaines entrevues. Enfin, il a aussi été rapporté que la plaignante aurait pu avoir un passé d’escorte, selon un blogueur qui aurait assisté à une conférence donnée par la jeune femme.

Je pose la question: comme journalistes, avons-nous un devoir de protection envers nos sources, c’est-à-dire de les aviser des impacts que peuvent avoir leurs propos, et ce, particulièrement lorsque ces sources n’ont pas conscience de la portée de leurs déclarations?

Il était nécessaire de parler de l’agression présumée: les détails, pas vraiment.

L’agresseur allégué n’a pas non plus été épargné. Il était  d’intérêt public de ramener dans l’actualité une plainte formelle formulée à son endroit par une jeune page péquiste en 2014, mais qu’en est-il des ragots de couloir? La réputation d’un individu, même si elle en dit long sur son caractère, a-t-elle systématiquement sa place dans les médias? Le Code de déontologie de la FPJQ peut nous éclairer là-dessus:

Une rumeur ne peut être publiée sauf si elle émane d’une source crédible, et si elle est significative et utile pour comprendre un événement. Elle doit toujours être identifiée comme une rumeur. Dans le domaine judiciaire, la publication de rumeurs est à proscrire.

Certains ont aussi trouvé un extrait de film dans lequel le député tenait un rôle dont le personnage tenait un discours sexuellement explicite. En quoi cela est-il pertinent? Le fait de présenter une œuvre de fiction ne fait que créer un amalgame douteux dans l’esprit du public à mon avis.

Certes, nous ne sommes pas au service des autorités judiciaires. Le rôle des médias, en tant que quatrième pouvoir, est de surveiller le travail des trois autres. Mais en creusant ainsi dans le passé des protagonistes de cette histoire, sombrons-nous dans le voyeurisme? Jusqu’à quel point peut-on utiliser le prétexte de l’intérêt public pour envahir la vie privée d’autrui?

Une autre question demeure, et me semble essentielle: aurait-on traité de la chose de la même manière si l’agresseur présumé n’était pas un député, ou dirais-je même, une personnalité publique? Une nuance qui peut s’expliquer encore une fois par le Code de déontologie de la FPJQ:

Les journalistes respectent le droit des individus à la vie privée et défendent le droit à l’information, qui est un droit individuel fondamental dans notre société. L’exercice de ce droit enrichit la vie privée de chacun des citoyens en lui permettant d’élargir ses horizons et ses connaissances. Il arrive cependant que ce droit entre en conflit avec le droit d’un individu à la vie privée. Dans un tel cas, lorsque les faits privés présentent un intérêt public plutôt que de relever de la simple curiosité publique, les journalistes privilégieront le droit à l’information notamment :

  • lorsqu’il s’agit d’une personnalité publique ou d’une personne ayant une charge publique, et que certains éléments de sa vie privée sont pertinents pour comprendre l’exercice de ses fonctions ou mettre en perspective sa vie publique et son comportement public;

  • lorsque la personne donne d’elle-même à sa vie privée un caractère public; lorsque les faits privés se déroulent sur la place publique.

Ne nous enfouissons pas la tête dans le sable: quand une histoire est juteuse, les médias s’emballent et se démènent afin d’être ceux qui offrent le plus d’information, le plus rapidement possible, à ce sujet. Se produit alors une espèce d’enchère où chacun ajoute sa part de détails, alimentant sans cesse la curiosité morbide du public pour ce fait divers à saveur politique qui, si on s’y attarde un peu, n’est pas qu’un simple fait divers.

Née dans la foulée des agressions sexuelles survenues à l’Université Laval, la nouvelle a permis aux médias de surfer sur la vague du sujet d’actualité en vogue. Mais comme ils savent si bien le faire, ils ont eux-même nourri la vague pour prolonger leur pertinence et ainsi légitimer leur acharnement.

Mais la nature de la nouvelle étant sensible, et pouvant avoir des conséquences importantes sur la vie de plusieurs personnes – tant la victime que l’agresseur allégué que leurs familles respectives – la sobriété aurait dû être de mise. Ce sont les acteurs de cette histoire qui en sortent perdants, alors que les médias, eux, en ont profité. Ils ont tous eu leur part du gâteau, leur entrevue, leur déclaration choc.

Journal de Mourréal: la fête est-elle finie?

Belle bombe de Droit Inc ce matin: Le Journal de Montréal intente une poursuite contre sa copie satirique, Le Journal de Mourréal. Selon le quotidien, le site humoristique utilise son image et sa notoriété pour réaliser un gain financier, en plus d’entraîner la confusion entre les deux marques et de nuire à sa réputation. La requête réclame du Journal de Mourréal que ses activités cessent et que les revenus tirés du site lui soient versés.

La nouvelle a tôt fait de se répandre comme une traînée de poudre sur les médias sociaux et traditionnels. Certains ont même d’abord cru à une blague.

La situation n’est pas sans rappeler la disparition d’un autre site satirique, La Presse Plusse, imitation de La Presse +. Cette dernière avait menacé sa copie de poursuites judiciaires. Devant la pression, la plateforme avait cessé ses activités, il y a un peu plus d’un an. Le Journal de Mourréal avait alors publié un statut sur Facebook en geste de solidarité.

Plusieurs avaient dénoncé cette situation, comme plusieurs dénoncent actuellement le recours du Journal de Montréal. « Comment peut-on se proclamer Charlie (pour la liberté d’expression) et exiger la fermeture d’un site ? » a-t-on lu.

Certains déplorent le manque de sens de l’humour du quotidien. Faire de la satire n’est pas illégal: peut-être vaudrait-il mieux en rire, disent-ils.

Or, en-dehors de l’industrie médiatique, de telles poursuites sont courantes. Les entreprises défendent leur marque de commerce bec et ongles. Un exemple bien connu est celui d’Oasis, qui avait fait réagir à l’époque.

En ce sens, ce qui doit réellement déranger le Journal de Montréal, c’est la confusion qui existe entre les deux plateformes. Beaucoup de gens se sont fait prendre et ont cru, à tort, que les fausses nouvelles du Journal de Mourréal étaient de véritables articles issus du quotidien de Québecor. Pour exemple, ce faux baiser entre Thomas Mulcair et Justin Trudeau, qui a même confondu la mairesse de Paris, Anne Hidalgo.

Car il faut le reconnaître, les auteurs derrière ces parodies étaient passés maîtres dans l’art du pastiche. Tant l’infographie que la manière de traiter des sujets loufoques étaient  très près du modèle original. Aussi bien dire que c’est sa marque de commerce.

Cela dit, si QMI remporte sa cause, cela ne signifiera pas la fin des sites satiriques. Si l’un deux disparaît, il y en aura d’autres qui émergeront.

Et, bien que le Journal de Mourréal compte plus de 95 000 abonnés sur Facebook, le simple fait de le poursuivre lui donne encore plus de visibilité…

Ne dit-on pas que l’imitation est la plus sincère des flatteries?

Quand distinguer le vrai du faux créé le buzz

On apprenait récemment que le volet canadien du site BuzzFeed mettait un terme à son aventure sur la Colline parlementaire. Cependant, j’ai appris ici que le pendant canadien de la plateforme, via son éditeur Craig Silverman, développait une nouvelle niche: démentir les fausses nouvelles, un phénomène dont on semble avoir perdu le contrôle sur les médias sociaux.

Bien qu’actuellement à l’étape de « projet-pilote », a-t-on indiqué à First Draft, BuzzFeed emploiera une partie de ses ressources pour prouver que certaines informations rapportées sont fausses, sources à l’appui. Déjà, certaines pages montrent que cela peut être fait de façon ludique, à la sauce BuzzFeed.

Compte tenu du potentiel viral de la plupart des contenus de la plateforme, on espère créer un contrepoids suffisamment fort pour permettre à ces démentis de circuler aussi rapidement que les faussetés qu’ils tentent de corriger.

Nombreux ont été ceux à faire de nombreux reproches à BuzzFeed. Mais force est d’admettre que maintenant, le média met sa « machine » et son potentiel d’attraction à contribution pour contrer la désinformation, et c’est tout à son honneur, surtout parce qu’il se créé une niche le distinguant des autres et ce, sans tomber dans le contenu-poubelle ou ce qu’on appelle aussi le click-bait.

Cette nouvelle manière de faire du journalisme est rafraîchissante. Car oui, remettre les pendules à l’heure est une autre façon d’informer. En journalisme, corriger une fausse information est aussi important que d’en diffuser une vraie. Voir L’Inspecteur viral.

BuzzFeed, qui s’est fait connaître avec du contenu dont la pertinence laissait parfois à désirer, décide d’utiliser sa notoriété pour rétablir les faits. Une bonne chose compte tenu que bon nombre d’Internautes qui verront circuler la fausse information n’auront pas le réflexe d’aller vérifier eux-mêmes de sa véracité.

Contrairement à ce que le fondateur d’un faux site de nouvelles avance, je ne crois pas que les canulars soient utiles en faisant comprendre aux gens qu’ils ont été manipulés. Après tout, une majorité de contenus en ligne sont partagés sans que ceux qui ne les relaient n’aient lu plus loin que le grand titre. Ce qu’on en retire, c’est l’accentuation du cynisme envers les médias et une perte de crédibilité de ceux-ci en général.

Une suggestion qui serait tombée à point pour BuzzFeed, plus tôt cette semaine: le média aurait pu démentir la vague concernant le virage payant Facebook, alors que des milliers de personnes se sont fait prendre et ont publié un statut sur leur page afin de se « protéger ».

Sexisme et journalisme: des petits mots doux qui n’en sont pas

Aujourd’hui, la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ) a dénoncé l’attitude du maire Jean Tremblay à l’endroit d’une journaliste, à qui il a affirmé « qu’il n’avait rien à lui dire, mis à part si elle vient dans son bureau lui murmurer de gentilles choses à l’oreille ».

À mon oreille à moi, ça n’a rien de petits mots doux…

Certes, la notoire animosité ressentie par le coloré maire de Saguenay envers les journalistes semble plutôt généralisée, mais cet exemple n’est pas le seul qui démontre qu’encore en 2016, les femmes journalistes font l’objet de sexisme.

Les collègues masculins sont eux aussi la cible d’insultes et d’injures dans le cadre de leur métier, mais à mon avis, certains exemples énumérés ci-bas n’auraient pas eu lieu si la journaliste impliquée avait été un homme.

Le tout est d’ailleurs plus fréquent et visible dans les médias visuels, où l’apparence prime parfois sur le contenu.

Pas plus tard qu’en 2015, les commentaires mesquins de l’ex-ministre Guy Julien et d’Yvon Picotte sur le poids de la journaliste Marie-Claude Julien.  Le tollé avait été tel que M. Julien, qui avait également fait une accolade malaisante à la journaliste, avait dû s’excuser publiquement.

En 2012, c’était la collègue Maude Montambault qui faisait les frais de propos injurieux.

Et que dire de cette présentatrice météo américaine qui, il y a quelques jours à peine, s’est vue contrainte d’enfiler un chandail en direct parce que des auditeurs jugeaient sa tenue trop osée pour la télévision? Ou du harcèlement que subissent les journalistes sportives dans un milieu typiquement masculin? (le pendant américain ici). De cette journaliste qui se serait fait tirer l’élastique de sa culotte?

Parfois, le sexisme à l’endroit des journalistes féminines se fait plus subtil, plus insidieux, comme le démontre le témoignage de cette reporter française. Un compliment mal placé ici, une remarque (pas si) flatteuse sur son physique plus tard, une invitation ou carrément de la drague assumée.

Je l’ai vécu. Des collègues l’ont vécu, partout dans le monde en fait.

Ils sont nombreux à croire à tort qu’une femme n’a pas le sérieux ou l’intelligence nécessaire pour mener des entrevues de fond, pour enquêter et pour raconter des histoires.

Il est grand temps que les choses changent. La compétence n’a rien à voir avec la cravate ou le bas de nylon, c’est dire…

Et souvenons-nous qu’un ou une journaliste qui dérange, c’est souvent bon signe!