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Médias et COVID-19: pour des solutions collectives et durables

Depuis la parution de mon dernier billet, traitant de l’hécatombe dans l’industrie québécoise des médias à la suite de l’effondrement publicitaire provoqué par le ralentissement économique imposé par la pandémie de la COVID-19, les gouvernements, qui ont qualifié ces médias de « services essentiels » ont fini par réagir et par annoncer certaines mesures de soutien pour permettre aux travailleurs de l’information de poursuivre leur mission.

Déjà, le gouvernement fédéral a annoncé qu’il redirigerait « une grande partie » des 30 millions de dollars prévus en investissements publicitaires dans le cadre d’une large campagne de sensibilisation sur la COVID-19 vers les médias traditionnels. Un premier pas dans la bonne direction, compte tenu qu’il ne s’agit pas d’argent neuf, ces sommes étant d’abord majoritairement destinées aux GAFAM, les grandes plateformes américaines accaparant près de 80% des revenus publicitaires en ligne au pays et dans la province. Le montant de 30 millions de dollars est toutefois insuffisant pour pallier à toutes les pertes subies par l’ensemble des médias du pays.

De plus, le comité chargé d’évaluer les critères d’admissibilité aux différents crédits d’impôt destinés aux médias d’information – soient sur la masse salariale des journalistes, l’abonnement à des médias numériques et des dons de charité aux médias constitués en OBNL – a été finalement mis sur pied. Ce n’est pas trop tôt, compte tenu que ces crédits avaient été annoncés pour la toute première fois en novembre 2018.

À Québec, les investissements publicitaires ont été triplés et concentrés dans les médias québécois, alors que le traitement des crédits d’impôt sur la masse salariale des journalistes a été accéléré histoire de donner un peu d’oxygène aux entreprises de presse.

Ça n’a pas empêché certains décideurs de faire une jambette aux médias en ces temps difficiles, comme l’agglomération de Longueuil qui souhaite retirer ses avis publics des journaux hebdomadaires de son territoire. Il n’y a rien d’étonnant à cette décision, une mesure adoptée par plusieurs dizaines de municipalités depuis l’entrée en vigueur de la loi 122 qui leur permet d’afficher leurs avis uniquement sur leur site et à l’hôtel de ville.

Mais le timing de cette décision, qui heureusement ne fait pas l’unanimité, est bien étrange, alors que les élus souhaitent mettre en place des mesures de soutien aux entreprises locales pour leur permettre de survivre au-delà de la pandémie.

Cela met une fois de plus en relief qu’on a tendance à oublier que les médias sont eux aussi des entreprises locales employant de la main-d’oeuvre qui permet elle aussi de faire tourner l’économie locale.

J’en avais glissé un mot dans mon essai Extinction de voix, mais aussi régulièrement sur ce blogue: cette loi permet aux villes de faire des économies de bout de chandelle, parfois de 1% ou moins de leur budget, mais avec pour conséquence un accès moins direct à la population pour des informations pourtant d’intérêt public, donc un déficit démocratique.

S’il y a quelque chose qui importe en ces temps incertains, c’est la libre circulation de l’information.

Pas de solution à l’emporte-pièce

Si les mesures annoncées par les gouvernements permettront à quelques médias de poursuivre leurs activités pendant quelques mois de plus, mais à plus long terme, ils sont loin d’être tirés d’affaire.

Déjà affaiblis par un recul important de leurs revenus d’abonnement et par une chute dramatique et accélérée de leurs revenus publicitaires, les médias continuent, parfois même de façon déficitaire, à opérer au nom de l’intérêt public.

L’épisode de la COVID-19 aura permis de démontrer au monde entier le rôle essentiel des médias au quotidien en temps de crise, mais cela ne suffira pas à leur faire retrouver le chemin de la santé financière.

Les solutions à l’emporte-pièce n’auront qu’un effet ponctuel et limité. Les mesures de soutien aux médias d’information, qu’ils soient du secteur de la presse écrite, de la radio ou de la télévision, doivent s’inscrire dans un plan de relance durable élaboré par le milieu de l’information lui-même, avec la concertation des divers partenaires et gouvernements.

Déjà, d’un côté, la Fédération nationale de la culture et des communications (FNCC) et la Fédération professionnelle des journalistes du Québec ont mis sur pied des cellules de crise afin de dresser un portrait des impacts de la situation actuelle sur l’industrie de l’information et pour réfléchir à des pistes de sortie de crise.

Ces pistes doivent être concrètes, facilement applicables et avoir des répercussions durables.

Les médias d’information – professionnels, de qualité et rigoureux- doivent redevenir un moteur économique, tout simplement parce que l’information est un bien public malheureusement pris pour acquis et discrédité par un trop grand nombre de personnes.

D’abord, les gouvernements doivent maintenir leurs investissements publicitaires dans les médias québécois et canadiens, comme ils le font pendant la crise, et cesser de privilégier des entreprises américaines ne payant pas de taxes et d’impôts chez nous. Si Québec et Ottawa sont capables de concentrer leurs investissements publicitaires dans les médias traditionnels pendant la crise, ils ont fait la démonstration qu’ils pourraient le faire en tout temps et que la volonté politique est au coeur de cette solution.

De plus, pourrait-on ENFIN imposer une taxe ou une redevance aux GAFAM, ces géants du Web américains pour la plupart, qui s’enrichissent allègrement grâce au trafic généré par des contenus médiatiques canadiens et québécois sans leur verser le moindre sou en retour? La France l’avait déjà fait, et l’Australie vient d’annoncer une telle mesure pour forcer ces gros joueurs à partager les revenus publicitaires.

Rappelons du même souffle que les deux paliers de gouvernement s’étaient engagés à taxer les GAFAM à hauteur de 3% – un engagement électoral dans le cas de Justin Trudeau – une promesse repoussée du revers de la main en attendant un rapport de l’OCDE sur le sujet.

Avec ces sommes, pourrait-on mettre sur pied un fonds permanent dédié à la couverture journalistique des enjeux d’intérêt public dans les différentes communautés?  Ce fonds pourrait aussi être alimenté par des dons citoyens, avec ou sans crédit d’impôt,à la manière de la plateforme française J’aime l’info.

Pourrait-on bonifier le programme Initiatives de journalisme local, qui permet au moment où j’écris ces lignes de subventionner le salaire de journalistes dans des régions peu ou mal desservies afin qu’ils couvrent différents enjeux dont les reportages sont ensuite rendus disponibles dans un bassin offert à tous les médias qui y participent. En plus du caractère géographique, ce programme pourrait ajouter un volet pour la couverture de secteurs d’actualité (beats) peu traités dans les médias, ce qui permettrait à des pigistes spécialisés sur ces questions pointues de tirer leur épingle du jeu.

Outre le partage des contenus, serait-il envisageable pour des médias de tout acabit de constituer, à l’image de ce qui se fait en radio ou en télévision ou à travers des agences, une régie publicitaire où les annonceurs pourraient obtenir de la visibilité dans plusieurs plateforme à la fois sans avoir à contracter des ententes individuelles avec chacun de ces médias? Des économies d’échelle pourraient être générées pour ces annonceurs qui, en retour, reviendraient au bercail chez les médias qui ont grandement besoin de ces revenus publicitaires.

Pourrait-on également voir naître des crédits d’impôt pour les investissements publicitaires réalisés par les entreprises canadiennes et québécoises dans les médias d’ici? Depuis une dizaine d’années, bon nombre d’annonceurs ont délaissé les médias traditionnels au profit des GAFAM, qui offrent une visibilité en théorie plus ciblée et beaucoup moins chère. Cet incitatif fiscal, s’il n’est accordé que lorsque les investissements  dans les médias québécois représentent le deux tiers ou plus de l’assiette publicitaire d’une entreprise, par exemple, pourrait encourager celle-ci à revoir sa stratégie de communication au profit d’un marché plus local.

Dans un autre ordre d’idées, serait-il possible d’envisager une bonification du crédit fédéral d’impôt pour un abonnement à un média canadien pour encourager la population à s’informer davantage? Ce crédit d’impôt pourrait être d’un certain pourcentage pour l’abonnement à des médias de couverture nationale, auquel pourrait se greffer un autre crédit d’impôt complémentaire pour les abonnements à des médias locaux, afin d’éviter que ceux-ci ne soient défavorisés au profit des plus gros joueurs qui disposent d’un capital d’attraction plus grand en raison de leur marché plus étendu.

La gratuité ne pourra plus être une option pour de nombreux médias. Il y a fort à parier que des murs payants vont voir le jour d’ici quelques mois.

L’éducation aux médias doit aussi faire partie de la solution à long terme. Des programmes comme #30secondesavantdycroire mis sur pied par la FPJQ doivent être soutenus et déployés à plus grande échelle. Pourquoi ne pas mettre en place un incitatif financier ou un crédit d’impôt pour favoriser l’utilisation des médias professionnels d’information dans le parcours scolaire des élèves? Les plateformes sont diversifiées, les contenus sont infinis et la consommation de médias, dès un jeune âge, permet aux individus de devenir de meilleurs citoyens et d’apprendre à bien s’informer.

Comme société, il est de notre devoir de revaloriser le rôle des médias comme outil démocratique et de connaissances. En les soutenant collectivement, nous nous donnons aussi le droit d’exiger davantage d’eux.

Offrons-nous ce privilège.

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Médias: après la crise, la nécessaire réorganisation

Plusieurs pistes de solution pour permettre aux médias d’information de se sortir de la crise qui les accable depuis plusieurs années ont été abordées lors de la conférence Les journaux au 21e siècle: quelle place pour la presse d’information ?,  organisée par le Centre d’étude sur les médias et l’École des médias de l’UQAM, mardi soir.

Vincent Peyrègne, directeur général, et Fernando de Yarza, président de l’Association mondiale des journaux ont été les invités d’honneur de cette discussion, au cours de laquelle ils ont présenté leur vision des sorties de crise des médias, et plus particulièrement des médias de la presse écrite.

Les problèmes

M. Peyrègne a rappelé que c’est en 2016 que pour la toute première fois dans l’histoire pluricentenaire de la presse, les revenus issus des abonnements et des lecteurs dépassaient les revenus publicitaires qui avaient depuis toujours financé les opérations des journaux.

Le conférencier parle même d’une « rupture fondamentale », puisque les médias ont alors été confrontés au fait qu’ils n’ont jamais réellement pris compte des intérêts de leurs lecteurs dans la création de leur produit étant donné que leur financement provenait d’une autre source. Ils sont maintenant obligés de se réintéresser à leurs lecteurs, qu’ils avaient oublié depuis plus d’un siècle, a-t-il indiqué.

« Les investissements ont toujours été liés à servir les annonceurs, jamais les lecteurs, a-t-il déploré. Ce point de rupture de 2016 a suscité une prise de conscience qu’il faut rendre la priorité au lecteur. »

Fernando de Yarza abonde en ce sens. « On ne fait plus les contenus que veulent nos lecteurs », a-t-il souligné.

Ce bouleversement était inévitable et sera irréversible, ont indiqué les invités, parce que désormais, plus de 80% des revenus publicitaires sont avalés par les GAFAM et qu’il n’y aura pas de retour massif au bercail pour les annonceurs.

En plus de concentrer la majorité des revenus publicitaires, les GAFAM ont retiré aux médias traditionnels le monopole de la diffusion de l’information, leur enlevant également un certain ascendant sur le public, ajoute Peyrègne, en plus de ne plus pouvoir capter suffisamment d’annonceurs dans leur marché pour survivre.

Les solutions

Pour Vincent Peyrègne, il est inévitable que pour assurer leur survie, les médias d’information doivent recommencer à monétiser des contenus qu’ils offraient jusqu’à tout récemment ou qu’ils offrent encore gratuitement. Une erreur que tous, ou presque, ont commise, dit-il.

Les contenus seront payants s’ils ont une valeur ajoutée, ajoute-t-il, c’est-à-dire qu’ils présenteront une profondeur et des analyses qui vont au-delà de la simple nouvelle rapportée, comme le journalisme d’enquête ou le journalisme de solutions.

Les médias devront également varier leurs sources de revenus en offrant, entre autres des solutions en marketing local, l’organisation d’événement et des conférences commanditées par les annonceurs.

Il faut également que les gouvernements mettent en place une réglementation et une législation claires pour forcer les GAFAM à être sur un pied d’égalité avec les médias traditionnels. « Ce n’est pas juste qu’ils ne paient pas de taxes quand nous, nous devons le faire », a mentionné M. de Yarza.

De par son expérience, celui-ci estime également que les médias devraient former des alliances pour partager tout ce qui touche aux technologies et aux différents supports de l’information afin de générer des coûts d’échelle, mais aussi une puissance de frappe beaucoup plus grande face aux géants du Web et de l’État. La compétition ne doit se faire que sur le plan des contenus, avance-t-il.

Surtout, croit M. de Yarza, l’indépendance journalistique est tributaire d’une indépendance financière totale des médias, c’est pourquoi il s’oppose à une aide financière gouvernementale qui, même minime, lie les journaux à l’État.

Là-dessus, son collègue français a une opinion divergente. Il rappelle que les médias de France sont financés à un certain pourcentage et que l’État a une « responsabilité indéniable » dans le soutien à la presse puisque le journalisme est un bien public et un instrument culturel indispensable.

Il prêche d’ailleurs pour une meilleure éducation aux médias, afin de sensibiliser la population à ces rôles de la presse.

« L’avantage avec Netflix, c’est qu’il démontre que les gens sont prêts à payer pour des contenus qu’ils veulent consulter, avance-t-il. Pourquoi ce ne serait pas la même chose avec les médias? »

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Pour des solutions durables pour sauvegarder l’information régionale

La Commission parlementaire sur l’avenir des médias d’information a débuté hier à l’Assemblée nationale. J’ai eu l’immense honneur d’être la toute première à témoigner des solutions possibles pour endiguer la crise des médias.

Vous pouvez lire des comptes rendus ici, ici et ici.

Vous pouvez également regarder la vidéo de mon allocution, suivie de la période de questions http://www.assnat.qc.ca/fr/video-audio/archives-parlementaires/travaux-commissions/AudioVideo-81507.html?fbclid=IwAR1zE96Dy4WjdaEdO8j3bECOUhAZZIw_naszTxo_56OUuwsDB-JeWjDYOIQdes parlementaires, ici.

Et voici le texte intégral que j’ai lu au Salon rouge:

« Monsieur le président,

Mesdames et messieurs les parlementaires, membres de la commission

Je vous remercie de m’avoir invité à témoigner  dans le cadre de ce mandat d’initiative sur l’avenir des médias.

Il va sans dire que l’urgence d’agir n’est plus à prouver : au cours de la dernière décennie, au moins une cinquantaine de médias d’information, particulièrement dans la presse écrite régionale, ont disparu de l’écosystème médiatique québécois. On recense la perte de plus d’un emploi de journaliste sur 10, mais aussi de près de la moitié de tous les postes dans les entreprises de presse. Et il y a à peine une semaine, mon monde a passé bien près de s’écrouler.

Cette hémorragie n’est pas en voie de s’arrêter, bien au contraire. À l’heure actuelle, ce sont presque tous les médias d’information québécois qui risquent de disparaître, avec de lourdes et irréversibles conséquences pour la démocratie si rien n’est fait pour les soutenir. Et, le cas échéant, ce sont des villes, voire des MRC toutes entières, et des pans complets de vos circonscriptions qui deviendront des déserts médiatiques, des lieux où se déroulent tout plein de choses mais dont personne ne parlera.

Aux prises avec une crise financière sans précédent, ces médiascherchent à se réinventer, à trouver une manière de traverser la tempête avant de faire naufrage. Je peux personnellement témoigner de nombreux efforts effectués par les artisans des quotidiens de Groupe Capitales Médias, mais aussi d’autres journaux, pour garder la tête hors de l’eau. Mais la recette magique n’a pas encore été découverte. Comme disait la publicité : si ça existait, on l’aurait!

Si les médias se trouvent à un carrefour déterminant de leur avenir, leur pertinence, elle, n’a pas à être à nouveau établie, et ce, bien que leur vocation mercantile soit en contradiction avec leur mission de servir l’intérêt public.

Dans leurs milieux respectifs, les médias jouent un rôle social, démocratique, économique et culturel de premier plan, le tout en étant les témoins de ce qui se déroule dans des centaines de communautés réparties dans plusieurs régions du Québec.

Les nouvelles technologies d’information ont permis l’avènement de ce qu’on appelle l’économie du savoir : or, jamais il n’est question, grâce à celles-ci, d’une démocratie par le savoir.

En ce sens, les médias d’information sont un rempart indispensable à la désinformation pour remettre les pendules à l’heure et pour permettre aux citoyens de faire un choix éclairé sur une pléthore d’enjeux publics. Surtout, afin d’obtenir un son de cloche équilibré, il est primordial que les citoyens aient accès à une diversité de sources d’information, qui ne traitent pas toujours de ces enjeux de la même manière et en faisant appel à des intervenants différents.

Les retombées locales des médias ne se mesurent pas toujours de manière tangible, mais elles existent. Des études réalisées en Amérique du Nord ont démontré que dans les communautés où les médias se sont éteints, les coûts des contrats publics octroyés étaient plus élevés qu’ailleurs, signe qu’il n’y avait pas de « chien de garde de la démocratie » pour surveiller la gestion des deniers publics; que le débat politique est davantage polarisé et que moins de personnes s’impliquent activement dans la vie publique ou se portent candidates à des postes électifs.

En région, ce constat est encore plus frappant. Les grands médias n’ont pas les ressources et l’espace pour traiter de tout ce qui se déroule hors des grands centres. Il faut donc qu’une nouvelle soit hors normes pour qu’elle se fraie un chemin jusqu’à eux. Pourtant, de nombreuses initiatives locales méritent d’être soulignées et de faire parler d’elles. Des injustices et des drames doivent aussi être dénoncés et c’est plus souvent qu’autrement via les médias locaux que ces cris se font d’abord entendre.

N’oublions pas non plus que les médias sont des acteurs de construction identitaire locale, des adjuvants à la cohésion sociale et une agora populaire où s’échangent les idées. En décrivant les initiatives locales et en laissant la place à des débats, en rappelant des moments et personnages marquants de l’histoire locale et en usant de référents propres à la région, les médias posent les balises d’une identité et d’une culture qui caractérise leurs communautés d’ancrage.

À la suite de la publication de mon essai Extinction de voix, j’ai eu l’occasion de visiter plusieurs régions du Québec pour parler d’information locale non seulement avec des journalistes du coin, mais aussi avec des citoyens se sentant concernés par l’avenir de leurs médias locaux.

Plusieurs constats ont émergé de ces rencontres, démontrant des constantes d’une région à l’autre : d’une part, la population, en général, est certes attachée à son ou ses médias d’information, mais elle ne comprend pas qu’il y a péril en la demeure. Elle prend ses journaux et ses stations de radio et télévision communautaires pour acquis et ne comprend pas que ceux-ci sont aux prises avec une crise économique sans précédent. Et pour cause : les questions et les affirmations m’étant parvenues du public m’ont fait réaliser que celui-ci peine à distinguer les différents genres journalistiques, par exemple différencier un article factuel d’une chronique d’opinion, de même que les différentes propriétés médiatiques ainsi que les publics visés. Certaines personnes croient encore qu’il faut payer pour faire l’objet d’un reportage journalistique. Il serait possible d’endiguer cette confusion grâce à des initiatives en éducation aux médias, qui permettraient aux citoyens d’apprendre à mieux consommer ceux-ci. L’éducation aux médias doit aussi être offerte aux élus, dont certains ont encore aujourd’hui une mauvaise perception ou une méconnaissance du rôle du journaliste. Cela donne lieu à des entraves à la liberté de presse, mais aussi au droit du public à l’information. La transparence, dans certains lieux, est hermétique et vise d’abord à maintenir une image plutôt que d’informer.

On pourrait donc se laver les mains et laisser la loi du marché dicter l’avenir des médias d’information. Que les plus innovants et ceux ayant le plus de moyens survivent, et tant pis pour les autres.

Mais l’entrée en jeu de joueurs étrangers auxquels les règles du jeu ne semblent pas s’appliquer a créé un déséquilibre inquiétant dont il faut se préoccuper. Advenant la disparition des médias, dont les revenus publicitaires ont été vampirisés par ces fameux GAFA, ce ne sont ni Facebook, Google et compagnie qui enverront des journalistes professionnels couvrir les séances des conseils municipaux ou enquêter sur de nombreux sujets d’intérêt public.

Ajoutons à cela le fait que moins d’une personne sur dix paie désormais pour s’informer, ce qui a pour effet d’occulter le fait que l’information a un coût à produire, mais aussi une valeur.

Collectivement, nous avons oublié la valeur du journalisme et nous nous sommes détournés de sa mission première, croyant à tort qu’ici, au Québec, la liberté de presse et l’accès à l’information étaient acquis pour toujours.

La situation se résume bien simplement : désormais, les médias d’information financent à grands frais la production de reportages d’intérêt public, mais ils ne peuvent plus compter sur les revenus publicitaires ou les revenus d’abonnement d’autrefois pour y parvenir. Connaissez-vous beaucoup d’entreprises qui parviendraient à survivre dans de telles circonstances?

Le cœur du problème est un peu là : tout le monde est pour la sauvegarde de l’information, mais personne ne veut payer pour.

Or, le simple libre-marché ne peut s’appliquer dans l’industrie de l’information, car celle-ci n’est pas un produit qui peut être sous-traité ailleurs pour moins cher. Le fruit du travail des journalistes n’est pas un simple produit de consommation comme tant d’autres qui pourrait être remplacé s’il disparaissait : l’information est un bien public dont bénéficie la société toute entière, car elle sert la démocratie en présentant une diversité de points de vue autour d’enjeux qui concernent toute une communauté.

S’il est donc une seule chose que vous devez retenir de mon témoignage, c’est que la pérennité de ce bien public dépend des efforts de la communauté toute entière pour le faire survivre. C’est donc pour vous demander, à titre d’élus, de préserver l’information régionale québécoise, que je m’adresse à vous aujourd’hui.

Le débat entourant la survie des médias d’information s’est longuement attardé sur le virage numérique à entreprendre : nous avons beaucoup entendu parler du contenant transportant les nouvelles, mais très peu du contenu lui-même. Je considère plutôt que le véhicule importe peu, en autant que les contenus qui s’y trouvent sont pertinents. Papier ou numérique, un média d’information trouvera sa pertinence dans la qualité de ses reportages, de ses enquêtes journalistiques et des analyses que ses artisans en tireront.

Ainsi, je recommande à la Commission d’étudier la possibilité d’établir des crédits d’impôt sur les masses salariales des médias, qui pourraient encourager ceux-ci à embaucher et à investir dans leurs salles de rédaction plutôt que d’effectuer des compressions, avec pour impact direct une augmentation de la couverture journalistique, particulièrement au niveau local. La reconnaissance de l’information journalistique en tant que produit culturel pourrait également assujettir celle-ci aux différentes mesures fiscales qui existent déjà; il ne suffirait que de bonifier les enveloppes existantes pour ne pas pénaliser les actuels bénéficiaires de ces programmes.

Évidemment, j’encourage le gouvernement du Québec à poursuivre ses investissements publicitaires dans les médias d’information québécois afin de donner l’exemple aux entreprises privées qui les ont délaissés au profit des GAFA : il m’apparaît contradictoire de prêcher pour l’achat local sans être conséquent à ce sujet.

Je lance aussi l’idée de créer un fonds dédié au financement de reportages d’information d’intérêt public, un fonds auquel auraient accès tous les médias généralistes québécois, tout en respectant leur indépendance journalistique. Je propose par exemple que l’accessibilité à l’aide financière issue de ce fonds soit proportionnelle au contenu original et local produit par chaque média sous forme de retour sur investissement. Le fonds pourrait aussi être géré par un comité indépendant et chapeauté par la Fédération professionnelle des journalistes du Québec.

Membres de la commission, vous avez le pouvoir, et le devoir dis-je, de maintenir l’un des piliers de notre démocratie. Vous devez vous élever au-dessus du débat partisan et mettre en place des mesures qui soutiendront les médias d’information, peu importe à qui ceux-ci appartiennent, et surtout, peu importe leur taille, en autant qu’ils continuent leur mission de servir l’intérêt public. Car qui, à l’heure actuelle, pourrait répondre à cette prérogative sur les médias disparaissent?

Vous devrez toutefois agir vite. Plus le temps passe, et plus la précarité des médias s’accroît. Si rien n’est fait à court terme, cela représenterait une atteinte importante au droit du public à l’information, au droit du public d’avoir accès à une pluralité de sources et de points de vue.

Ne laissez pas des régions sombrer dans le noir. »

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Pourquoi le journalisme doit être payé à sa juste valeur

Un membre de mon réseau de contacts a fait circuler ce matin une offre d’emploi pour un journal mensuel distribué dans la région de Québec.

Cette publication locale était à la recherche d’un nouveau journaliste rédacteur en chef, dont les principales tâches seraient de réaliser des entrevues et d’écrire des reportages, de couvrir l’actualité locale, de prendre des photos, de mettre les textes en ligne, d’assurer le montage du journal sur son support papier une fois par mois et de gérer la page Facebook du média.

Le candidat recherché devait avoir une bonne connaissance du français (surtout que l’offre d’emploi contenait des fautes élémentaires), mais aussi du journalisme, en rédaction, de la photographie et de l’univers technologique du journal.

L’offre d’emploi fait état d’une charge de travail équivalente à 25 ou 30 heures par semaine. Le salaire offert? 24 000$ par an, soit environ 462$ par semaine, avant impôt. À 30 heures par semaine, cela représente un salaire horaire de 15,40$, à peu près, , mais dans ce genre de média, il n’est pas rare que les journées soient plus longues, surtout si l’équipe de rédaction est réduite…

C’est peu, mais un salaire de cet ordre est régulièrement offert dans les médias communautaires ou les plus petits médias régionaux. Pourquoi? Parce qu’il n’est pas possible d’offrir davantage, d’autant plus que les revenus publicitaires se font de plus en plus rares. Mais aussi parce qu’il se trouve toujours quelqu’un pour accepter de travailler sous de telles conditions, ne serait-ce que pour gagner un peu d’expérience. Ou pour le plaisir de la chose.

La situation dont il est question ici illustre très bien les nombreux défis auxquels sont confrontés les petits médias régionaux, mais aussi les médias communautaires.

Ceux-ci ont peu de moyens, mais plein de bonne volonté.

Cela amène parfois et bien malgré eux quelques entorses à l’éthique et la déontologie journalistiques, notamment lorsque les besoins viennent compromettre la nécessaire indépendance entre le travail rédactionnel et les tâches publicitaires du média, qui lui permettent de survivre.

Dans le cas qui nous intéresse, l’offre d’emploi stipule que la personne embauchée aura à gérer les pages Facebook de certains clients du journal, donc des annonceurs. Il est aussi spécifié que « certains contrats » pourraient s’ajouter à la tâche pour bonifier la rémunération. S’agit-il de rédaction de publireportages?

Aussi, d’autres médias offrent des emplois peu rémunérés à temps partiel, ce qui permet aux journalistes d’avoir une autre occupation. Encore là, il y a le piège d’occuper une fonction incompatible avec le métier de journaliste.

Malheureusement, la difficulté des médias d’information, particulièrement les plus petits, à se financer adéquatement grâce à la publicité qui consiste souvent en leur seul revenu en amène plusieurs à devoir « tourner les coins ronds », pour reprendre l’expression d’un collègue.

Or, lorsqu’il est question d’éthique et de déontologie journalistique, absolument rien ne justifie des entorses de ce genre, pas même des raisons économiques.

Une responsabilité sociale a un coût

D’ailleurs, pourquoi cette profession devrait-elle être bien, voire mieux rémunérée, compte tenu des déboires actuels de l’industrie de l’information? D’abord parce que celle-ci est un bien public d’une grande importance pour la démocratie, on ne le dira jamais assez.

Ensuite, parce que pour exercer la profession de journaliste professionnel, il faut souvent détenir un diplôme universitaire. Dans certains petits médias en région ou dans le communautaire, cette exigence est plus souple, mais dans les grands médias, un baccalauréat au minimum est requis. Pourtant, les journalistes font partie des diplômés universitaires les moins bien rémunérés, et gagnent souvent moins bien payés que des professionnels ayant des diplômes professionnels ou techniques.

Mais surtout, le fait de rapporter des faits publics et d’avoir un réel pouvoir de contribuer à changer les choses en informant la population, vient avec une énorme responsabilité sociale. Une erreur peut détruire une carrière, un manquement éthique ou déontologique est une faute grave. Le fait de vérifier les faits et de les revérifier avant de les rapporter publiquement est une notion centrale se trouvant au cœur du métier de journaliste.

Il ne faut rien prendre à la légère, car notre travail a des conséquences importantes dans la vie de plusieurs personnes.

La (bonne) information a un prix

Même si on la retrouve gratuitement sur Internet, la qualité de l’information a un prix. Les patrons des médias peuvent tenter d’économiser ici et là, viendra toujours un point de rupture où ces coupures affecteront la qualité des contenus.

Des articles qui ne seront pas faits et dont l’espace sera occupé par un communiqué non traité dans le journal. Moins de temps alloué à une enquête, moins de sources sondées pour un reportage. Des photographies de moindre qualité, car le journaliste devra prendre lui-même ses photos, en même temps qu’il assiste à un événement, après qu’on ait remercié le photographe professionnel. Un texte moins peaufiné parce que la charge de travail du journaliste a augmenté lorsqu’on a mis à pied son collègue.

Malheureusement, la situation économique actuelle des médias d’information, petits et grands, est loin d’aller en s’améliorant. Je termine donc ce billet avec quelques questions histoire de lancer la réflexion.

Comme public, que désirons-nous? Une information de qualité, variée et d’intérêt public?  Si ce n’est pas nous, qui doit payer pour celle-ci?

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Liberté de presse, ma précieuse

Chronique publiée dans La Voix de l’Est, le samedi 4 mai

Chaque année, le 3 mai marque la Journée internationale de la liberté de presse. Malheureusement, celle-ci se porte plutôt mal, ces temps-ci.

Le plus récent classement mondial de la liberté de presse, dévoilé il y a deux semaines par l’organisme Reporters sans frontières (RSF), nous apprend qu’il y a de moins en moins de pays jugés « sûrs » pour les journalistes, c’est-à-dire où ces derniers peuvent accomplir leur travail à l’abri d’entraves. Surtout, RSF affirme que « la haine des journalistes a dégénéré en violence ».

Une affirmation qui s’est une fois de plus confirmée lorsque, dans la nuit du 18 au 19 avril dernier, la journaliste Lyra McKee a été atteinte mortellement par les balles d’un tireur.

Ça ne s’est pas déroulé au Censurekistan, mais en Irlande. Un pays qui se situe au 15e rang des pays les plus sûrs pour les journalistes dans le monde, sur un classement qui hiérarchise 180 états souverains.

Sans surprise, l’Arabie saoudite, où a été assassiné le journaliste Jamal Khashoggi et où est toujours détenu Raif Badawi, se situe en queue de peloton, à la 172e place du classement. Il n’y a qu’au Djibouti, en Chine, en Syrie, au Soudan, au Vietnam, en Érythrée, en Corée du Nord et au Turkménistan que la situation est encore plus dramatique, des pays qui, dans certains cas, sont rarement sur le radar de la presse internationale.

Le décès de Lyra McKee s’ajoute donc à celui de huit autres représentants de médias tués depuis le début de l’année. Plus de 330 autres sont actuellement emprisonnés, parfois simplement pour avoir posé une question ou émis une opinion qui dérangeait.

On n’est pas mieux

Il est toutefois faux de penser que ce n’est que dans ces contrées lointaines, où la démocratie peine à régner, que les journalistes sont maltraités.

Selon RSF, c’est en Amérique où les conditions d’exercice du journalisme se sont le plus dégradées au cours de la dernière année.

Pensez-vous que parce que les journalistes nord-américains ne meurent pas, qu’ils peuvent faire leur travail en toute quiétude ? Détrompez-vous.

Même s’il fait bonne figure à la 18e place du classement — le même rang qu’il occupait l’an dernier —, le Canada pourrait faire mieux. Et même le Québec, où il existe tellement d’exemples d’entraves à la liberté de presse que j’en ai écrit un livre !

Dans plusieurs régions, des élus expulsent encore des journalistes de séances publiques sous prétexte que leur présence est intimidante pour les citoyens. On les empêche de filmer ou d’enregistrer les réunions du conseil municipal, quand on ne les boycotte tout simplement pas.

Des organisations intimident et menacent des journalistes parce que ceux-ci creusent là où ça leur fait mal. Ils punissent des médias en retirant leurs publicités, privant les journalistes des moyens d’enquêter, quitte à ce que le média finisse par disparaître.

Il y a également toute la question de la protection des lanceurs d’alerte, des gens qui, en transmettant des informations d’intérêt public aux journalistes, souhaitent contribuer à l’endiguement de problématiques dont ils sont témoins, mais qui font l’objet de représailles par les organisations éclaboussées par ces révélations.

Plus au Sud, les États-Unis ont dégringolé pour une troisième année d’affilée, atteignant la 48e place. En 2013, la « plus grande nation du monde » autoproclamée était 32e au classement.

Cette diminution coïncide avec l’élection d’un président qui n’hésite pas à qualifier de « fake news » toute actualité qui le dépeint de manière négative ou qui ne sert pas ses intérêts. Un président qui n’a pas hésité à qualifier les journalistes « d’ennemis du peuple » et à cautionner tacitement les actes de violence commis à leur endroit en ne condamnant pas ceux-ci sur la place publique.

Donald Trump, comme son émule ontarien Doug Ford, juge les médias d’information inutiles, lui qui préfère contourner tout filtre journalistique pour livrer un message à son avantage.

Le droit du public à l’information ? Un détail dans lequel on ne s’empêtre plus trop trop par les temps qui courent.

On s’en fout, quoi !

Pourquoi en sommes-nous rendus là ? C’est si simple et si complexe à la fois.

D’une part, il y a la désinformation. La propagation de fausses nouvelles ou d’informations biaisées notamment à travers les médias sociaux, mais aussi par des messagers qui ont un intérêt à vouloir duper et diviser les masses.

L’être humain a la fâcheuse tendance à croire systématiquement ce qui le conforte dans les opinions qui sont déjà ancrées profondément en lui, alors qu’il doute et se méfie davantage d’informations qui, au contraire, le confrontent. Pire encore, certaines personnes se foutent de la véracité des faits qu’ils partagent, parce que de toute façon, ceux-ci reflètent leur pensée.

Et puis, il y a l’indifférence.

Beaucoup de gens, même s’ils n’endossent pas les menaces formulées à l’endroit de journalistes — je dirais même à l’endroit de n’importe qui — ne les dénoncent pas et n’en font pas de cas.

Nous tolérons malheureusement la violence davantage qu’autrefois, et celle-ci, surtout psychologique et verbale, est beaucoup plus pernicieuse.

On parle d’intimidation, surtout de cyberintimidation. Pour certains, recevoir un courriel haineux fait partie de leur routine de travail. On les dénigre parce qu’on n’aime pas les propos rapportés dans un reportage ; on les insulte parce que leur face ne nous revient pas. Et si la journaliste est une femme, celle-ci est encore plus susceptible d’être attaquée sur son apparence ou son intelligence.

Comme si c’était devenu impossible, même chez nous, d’avoir un débat d’idées sans automatiquement attaquer l’autre et conclure que c’est un imbécile parce qu’il ne pense pas comme nous.

Comme société, on vaut mieux que ça.

Je suis la première à l’admettre d’emblée : les journalistes, et les médias par la bande, sont loin d’être parfaits et imperméables à l’erreur. Certains pratiquent ce noble métier avec beaucoup de rigueur alors que d’autres ont l’éthique plutôt élastique.

Le devoir d’informer et l’intérêt public doivent être notre seul phare à travers le brouillard de la désinformation. Mais le respect, qu’on soit au Québec ou à Tombouctou, ne devrait jamais être optionnel.

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Médias et territoires: l’un ne va pas sans l’autre

Si les dernières années ont été impitoyables pour l’industrie des médias, particulièrement en région, ceux-ci n’en demeurent pas moins très importants pour les communautés.

En effet, les médias et les régions sont indissociables notamment parce qu’ils se nourrissent l’un l’autre. Un média sans territoire n’a pas d’auditoire ni de matière à traiter: une région sans information est dénuée de son identité.

Voilà le constat de plusieurs conférenciers, y compris moi-même, lors du forum Médias et territoires: regards sur les médias locaux et régionaux, organisé vendredi dernier par le Centre de recherche sur le développement territorial de l’Université du Québec à Chicoutimi.

Le journalisme a toujours été une pratique urbaine, par tradition, mais il est désormais très important dans les régions, a souligné la professeure Colette Brin, directrice du Centre d’Étude sur les médias de l’Université Laval.

Le CEM a tenté, au fil des années, de recenser les médias situés dans toutes les régions du Québec. Malheureusement, les différents répertoires et banques de données étaient incomplets, compliquant le travail des chercheurs.

Entre 2012 et 2017, les dépenses publicitaires ont chuté de 13.29% dans la télévision, de 52,78% dans les quotidiens, de 41,67% et de 45,59% dans les hebdos et les magazines, alors qu’elles sont demeurées stables dans la radio, avec une croissance de 0,34%, et qu’elles ont explosé dans les médias en ligne, une hausse marquée à 121,56%. Globalement, la part de marché des publicités numériques chez les GAFA a cru de 10% entre 2014 et 2017,

Tout cela alors que les Canadiens sont peu enclins à payer pour s’informer. Les chiffres du CEM révèlent qu’à peine 9% ont déboursé pour consulter des contenus en ligne, la plupart étant âgés de moins de 35 ans.

Du point de vue des contenus, Mme Brin a indiqué que les thèmes abordés par les médias sont généralement en phase avec l’agenda des annonceurs, en ce sens où les sujets où les intervenants sont moins susceptibles d’acheter de la publicité se retrouvent moins souvent traités.

Mme Brin est en désaccord avec l’hypothèse selon laquelle il faut laisser les médias traditionnels s’éteindre pour permettre l,avènement de nouveaux médias. Elle compare le tout à la politique de la terre brûlée et est d’avis qu’il y aura toujours un besoin pour une information professionnelle de qualité.

L’information pour s’enrichir collectivement

Ex-président du Conseil de presse du Québec, le professeur Raymond Corriveau, de l’Université du Québec à Trois-Rivières a tenu à recentrer le débat dans une perspective citoyenne. En ce sens, il rappelle que les médias ne sont pas la seule source d’information à laquelle peut s’abreuver la population, mettant à mal la logique commerciale des entreprises de presse.

« Pourquoi le droit à l’information, qui est fondamental, est-il redevable au profit de quelques actionnaires? » demande-t-il. Ce faisant, les assises de l’information sont problématiques, dans une perspective citoyenne.

L’expert parle d’un important lobby des entreprises de presse pour expliquer pourquoi les recommandations émises au terme de 19 commissions d’enquête, tournées et rapports révélant d’importantes lacunes informationnelles n’ont jamais été appliquée. Il déplore que les entreprises de presse cherchent à faire du profit avec l’information, qui doit plutôt servir le bien commun en encourageant la prise de décisions éclairées.

Si les problèmes ne se rendent pas dans l’espace public, il y a peu de chances que ceux-ci soient relevés par les décideurs qui peuvent les résoudre, ajoute M. Corriveau, qui prêche pour une meilleure éducation aux médias dans l’optique de générer une citoyenneté responsable.

Des médias décimés

La crise des médias, et particulièrement des médias locaux, ne date pas d’hier, a relevé le président de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec Stéphane Giroux. Déjà, rapporte-t-il, le sujet était d’actualité au début des années 1990.

Le journaliste déplore que l’information locale ait perdu 50% de son ampleur récemment alors que les conditions de travail des journalistes restants se précarisent. « C’est donc 50% de chances de plus qu’aucun journaliste ne couvre un conseil municipal, un événement, ou qu’un journaliste enquête sur quelque chose », a-t-il déclaré.

Du même souffle, ce sont les fausses nouvelles qui occupent désormais le vide laissé par l’information sérieuse. « Moins il y a de couverture médiatique sérieuse et plus il y a de fausses nouvelles, moins la démocratie se porte bien », dit-il.

Et les géants du Web, qui ont décimé les médias en vampirisant presque tous leurs revenus publicitaires, voient aujourd’hui le problème qu’ils ont créé. « Facebook veut créer une plateforme pour les nouvelles locales, rappelle Giroux, inquiet pour l’avenir. Mais il ne peut pas la remplir, parce que des nouvelles locales, il n’y en a plus assez. »

Des irréductibles

Malgré ces constants alarmants, il en existe encore pour croire à une information régionale de qualité, et ils sont venus témoigner de leur expérience.

Marlène Claveau et Stéphanie Gagnon en savent quelque chose. Les deux femmes d’affaires ont repris trois hebdomadaires mis en vente par TC média. Le petit conglomérat médiatique qu’est devenu Trium Média se porte extrêmement bien, à en croire le dynamique duo.

Heureusement.

Les médias communautaires n’étaient pas en reste avec des présentations de Amélie Hinse, directrice de la Fédération des télévisions communautaires autonomes du Québec, et de Martin Bougie, directeur général de l’Association des radios communautaires du Québec.

Organismes à but non lucratif ne vivant pas de publicité, les médias communautaires comblent au meilleur de leurs moyens le vide laissé par la disparition des médias locaux commerciaux. Leur auditoire est beaucoup plus grand et vaste qu’on ne pourrait le croire, et dans certaines régions qualifiées de déserts médiatiques, ils ne représentent parfois que la seule source d’information disponible aux citoyens.

Pour M. Bougie, l’accès à l’information locale est un enjeu collectif. « Il faut que collectivement, on réclame d’être bien informés et qu’on s’interroge sur la manière de s’offrir ce service », a-t-il dit.

En après-midi, des représentants de médias nationaux présents en région ont partagé leur vision de l’avenir de l’information.

Pour Virginie Lamontagne, agente de coordination, production régionale Côte-Nord pour la Fabrique culturelle de Télé-Québec, il est primordial que les gens se reconnaissent dans leurs médias.

Le directeur général des services régionaux de Radio-Canada, Jean-François Rioux, estime que l’absence de pluralité des sources d’information dans les communautés est un problème fondamental pour la démocratie . Le contrôle de l’information

Enfin, le président directeur général de Groupe Capitales Médias, Claude Gagnon, a plaidé que l’information ne pourra pas être perpétuellement gratuite. La population doit reprendre conscience de la valeur de l’information et payer pour, autrement les médias tels qu’ils sont actuellement sont appelés à disparaître.

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2019, année charnière pour les médias

2018 a été une année marquante pour les médias d’information canadiens et québécois. Alors que depuis quelques années, une grave crise d’ordre économique décimait l’industrie, les instances politiques ont commencé à être sensibilisés aux problèmes qui accablent les médias.

De grandes avancées ont eu lieu, mais d’autres restent à venir. En d’autres mots,si les médias ont obtenu un peu d’air, du travail reste encore à faire pour les tirer d’affaire. Résumé.

2018, une année tumultueuse

Québec impose la TVQ à Netflix : Contrairement à Ottawa, qui refuse encore à ce jour à soumettre Netflix et compagnie à la taxe de produits et services fédérales pour « ne pas imposer de nouvelle taxe aux contribuables », Québec a choisi en mars dernier, dans le cadre de son budget, de mettre un terme à l’inégalité qui existait encore ces géants du numérique et les fournisseurs de contenu québécois. Le tout est entré en vigueur le 1er janvier dernier.

Les sources journalistiques sont davantage protégées: à l’instar d’Ottawa, qui a adopté le projet de loi du sénateur Claude Carignan à l’automne 2017 pour protéger les informateurs des journalistes, le gouvernement provincial a fait de même en toute fin de session parlementaire. Ce faisant, ce sera aux poursuivants de prouver que la divulgation de la source est nécessaire pour l’intérêt public. C’est une excellente nouvelle pour les journalistes, mais aussi pour les sonneurs d’alerte.

Ottawa accorde une aide financière aux médias: dans sa plus récente mise à jour économique, le gouvernement libéral fédéral a consenti à octroyer une aide financière aux médias d’information canadiens. Cette aide, qui représente près de 600 millions sur cinq ans, se divise en trois volets: crédit d’impôt sur la masse salariale, crédits d’impôt pour les dons philanthropiques aux médias constitués en organismes à but non lucratifs et crédits d’impôt sur les abonnements à des médias numériques canadiens. Le fin détail de ces mesures devrait être clarifié au budget déposé ce printemps.

Arrestation du journaliste Antoine Trépanier: la nouvelle a fait couler beaucoup d’encre en mars 2018. Enquêtant sur les mensonges présumés de la la directrice générale des Grands frères Grandes sœurs de l’Outaouais, Yvonne Dubé, le journaliste de Radio-Canada Antoine Trépanier a été arrêté par les policiers de Gatineau après que la dame ait déposé une plainte de harcèlement criminel contre lui. L’enquête, ou plutôt le cafouillage, qui a suivi a révélé que le journaliste n’avait fait que son travail et offert à Mme Dubé de livrer sa version des faits. Trépanier n’a finalement fait l’objet d’aucune accusation.

Ben Makuch et VICE perdent en Cour Suprême: plusieurs se sont rués aux brancards pour dénoncer la décision de la Cour Suprême de forcer le journaliste à remettre à la GRC des notes d’entrevues sur un présumé terroriste. Évidemment, les journalistes ne sont pas les informateurs de la police et ne doivent pas faire leur travail en ce sens. Mais le jugement de la Cour vient rappeler que les représentants des médias sont des citoyens comme les autres et que, dans certains cas, ils doivent se plier aux mêmes règles; bref, ils ne jouissent d’aucune immunité. La nuance? Yves Boisvert a mis le doigt dessus: la source n’était pas confidentielle et le journaliste lui-même ne fait pas l’objet d’une enquête.

À surveiller en 2019

Le mouvement amorcé l’an dernier est loin de s’essouffler. Il se poursuivra en 2019, alors que d’autres événements sont à surveiller.

Crédits d’impôt: des critères à déterminer: Si Ottawa consent à venir en aide aux médias, il n’a toutefois pas encore déterminé qui aurait droit à quoi. Rappelons que le métier de journaliste n’est pas balisé par un ordre professionnel et que ce sont actuellement des règles déontologiques et éthiques qui régissent la profession. En ce moment, tant le journaliste professionnel embauché par une entreprise de presse reconnue que le journaliste citoyen qui alimente un blogue peuvent prétendre au titre, sans distinction. Un comité composé « d’experts indépendants » sera mis en place en début d’année afin de déterminer qui aura droit à l’aide financière fédérale, notamment sous la forme de crédits d’impôts. Le Conseil de Presse du Québec a déjà fait savoir qu’il ne serait pas membre de ce comité. Le défi de celui-ci sera de bien circonscrire qui est un journaliste ou un média sans pour autant discriminer les entreprises de presse en fonction de leur ligne éditoriale.

Marie-Maude Denis en Cour suprême: les nouvelles lois sur la protection des sources journalistiques n’ont pas encore passé le test des tribunaux. Dans l’objectif de faire annuler leur procès pour fraude, corruption et abus de confiance, l’ancienne ministre libérale Nathalie Normandeau et l’ex vice-président de la firme Roche Marc-Yvan Côté réclament de la journaliste de Radio-Canada qu’elle dévoile ses sources confidentielles. Les accusés sont d’avis qu’ils ont fait l’objet d’une campagne de salissage et que le dévoilement de l’identité des sources en question, qu’ils lient à l’UPAC, le prouverait. La cause devrait être entendue au printemps par le plus haut tribunal du payx: la décision qui en découlera fera jurisprudence par rapport à la loi fédérale sur la protection des sources.

Une commission parlementaire sur les médias d’information, et le premier budget du gouvernement Legault: le gouvernement de la Coalition avenir Québec, au pouvoir depuis octobre, mettra sur pied une commission parlementaire sur l’avenir des médias d’information québécois. On est sensés y aborder, entre autres, l’exode des revenus publicitaires vers les GAFA, les mesures fiscales susceptibles de soutenir les médias locaux. Les conclusions de cette commission parlementaire pourraient avoir des répercussions sur le tout premier budget du gouvernement Legault, qui sera déposé ce printemps.

Pour mettre fin à l’arbitraire des roitelets en région: En décembre 2017, la Fédération professionnelle des journalistes du Québec a déposé une plainte au ministère des Affaires municipales contre la municipalité de Chambly. Elle l’a également fait, en octobre dernier, contre la MRC de Témiscamingue qui, elle aussi, interdit la captation de sons et d’images par les personnes assistant aux séances publiques tenues par les élus. La réponse du Commissaire aux plaintes du ministère se fait toujours attendre. Il  est inacceptable qu’à l’heure actuelle, plus d’une quarantaine de municipalités ont pu adopter et appliquer des règlements qui contredisent le Code municipal ou la Loi sur les cités et villes sans qu’elles ne soient rappelées à l’ordre par le ministère, d’autant plus qu’il existe une jurisprudence à ce sujet.

Dans cette même veine, une véritable refonte de la Loi sur l’accès à l’information se fait toujours attendre, tant à Québec qu’à Ottawa. Verra-t-on des lois favorisant une réelle transparence cette année?

C’est à suivre.

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Aide aux médias: enfin, de l’air!

Nos prières ont-elles été entendues?

Dans sa mise à jour économique présentée aujourd’hui, le gouvernement libéral fédéral a annoncé des mesures de soutien à la presse écrite, qui totaliseront 595 millions de dollars d’ici cinq ans.

C’est une excellente nouvelle, quand on sait qu’au budget du 27 février dernier, le ministre des Finances Bill Morneau avait déçu. 50 millions par an, pour cinq ans, afin de venir en aide au journalisme local dans les « communautés mal desservies » — on n’a jamais défini ce qu’était une communauté mal desservie d’ailleurs—, c’était bien peu pour tous les médias du Canada qui avaient besoin d’un sérieux coup de main.

Cette fois-ci, Ottawa a choisi l’avenue la plus simple, la plus sensée et la plus équitable pour soutenir les médias d’information: le crédit d’impôt remboursable sur la masse salariale, qui a l’avantage de préserver l’indépendance des médias. Plutôt que d’offrir des subventions, qui pourraient donner l’impression d’un quelconque favoritisme à l’endroit d’une entreprise de presse plutôt qu’à une autre, toutes pourront se prévaloir de l’aide financière, quelle que soit leur taille. Cela encouragera les médias à recruter des journalistes et à investir dans la production de contenu.

Mais ne nous réjouissons pas trop, trop vite, car les détails de la mesure ne seront pas connus avant le prochain budget. Il y a toutefois de quoi être optimiste.

Soutenir le journalisme implique aussi deux questions importantes auxquelles il faudra savoir répondre: qui sont les journalistes, et qu’est-ce qu’un média d’information? Ottawa a prévu le coup et a fait connaître son intention de mettre sur pied un groupe indépendant de journalistes pour déterminer quelles seront les exigences pour se prévaloir du crédit d’impôt.

Actuellement, quiconque peut se dire journaliste s’il produit et diffuse des contenus. La plateforme utilisée est donc considérée comme un média. Or, la qualité de ces contenus varie énormément d’un producteur à l’autre, d’une plateforme à l’autre. De plus, il n’existe pour l’instant aucun ordre professionnel du journalisme au Québec ou au Canada et le débat divise la profession depuis de nombreuses années déjà.

Se pencher (à nouveau) sur la question devient inévitable, et il faudra trancher. Est-ce que le respect de certaines normes éthiques et déontologiques suffira pour obtenir le statut de journaliste professionnel ou ne suffira-t-il que d’être rémunéré pour la production de contenus? Y aura-t-il des types de contenus qui seront jugés convenables et d’autres, non? Pour être reconnue, une entreprise de presse devra-t-elle compter un minimum d’employés? Devra-t-elle avoir des bureaux physiques?

Tant de questions auxquelles il faudra répondre.

Une autre avenue empruntée par le fédéral permettra aux médias structurés en organismes à but non lucratif d’émettre des reçus d’impôt à leurs donateurs. Une excellente nouvelle pour tous les journaux communautaires qui tirent le diable par la queue depuis de nombreuses années, mais aussi pour le quotidien La Presse, qui a effectué le virage plus tôt cette année.

Dans un troisième temps, le gouvernement compte offrir à la population un crédit d’impôt non remboursable pour l’encourager à s’abonner à des médias d’information numériques.

L’idée n’est pas mauvaise, mais elle arrive un peu tard. D’abord, bon nombre de médias d’information ont graduellement mis leurs contenus en ligne gratuitement. Depuis plusieurs années, il est possible de bien s’informer sans payer un seul sou. Convaincre la population de payer à nouveau relève du tour de force. Cela impliquerait aussi que des médias remettent en place des murs payants…

Ensuite, ceux qui paient déjà pour s’informer seront probablement les seuls à bénéficier du crédit d’impôt de 15% dont la date d’entrée en vigueur est inconnue; personnellement, je ne pense pas que des milliers de Canadiens se rueront sur Internet afin de s’inscrire pour profiter de la mesure.

Une telle mesure aurait du s’accompagner d’investissements en éducation aux médias, ce qui aurait permis de sensibiliser les Canadiens à l’importance des médias d’information et à des contenus de qualité.

Enfin, il n’y a toujours pas de mesure visant à rétablir l’équité fiscale entre les médias canadiens et les géants du Web. Le gouvernement n’a visiblement pas encore pris conscience de l’iniquité qui existe entre les entreprises médiatiques d’ici, qui produisent des contenus à grands frais, et GAFA (Google, Amazon, Facebook, Apple et compagnie), qui profite de ceux-ci pour s’enrichir sans contrepartie. Cet aplaventrisme, comme j’en fais état dans mon essai Extinction de voix — Plaidoyer pour la sauvegarde de l’information régionale,  est inexplicable et inacceptable, surtout qu’en Europe, plusieurs pays ont soumis Netflix et compagnie à de telles mesures fiscales. Ce faisant, le fruit de l’aide financière que consent enfin Ottawa aux médias profitera aussi à GAFA.

Dans cet ordre d’idées, il est temps que nos élus se penchent sur la question du droit d’auteur, constamment bafoué par ces entreprises américaines. La solution au problème s’y trouve peut-être.

Enfin, notons que cette aide, annoncée sur cinq ans, pourrait être compromise si les libéraux sont battus à l’élection d’octobre. On ne doit donc pas la tenir pour acquise.

Est-ce que cela permettra de freiner la crise des médias? Rappelons que GAFA accapare près de 80% des revenus publicitaires au pays, qui a vu disparaître près de 230 hebdomadaires et une cinquantaine de quotidiens en dix ans.

C’est un début. J’ai hâte de voir la suite.

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Le Soleil ne se couchera pas de sitôt

Les mois se suivent et les coupures dans les médias régionaux se poursuivent. Le Soleil, quotidien de la ville de Québec du Groupe Capitales Médias, est le dernier en liste, alors qu’on apprend qu’environ 25 emplois disparaîtront, dont une quinzaine dans la salle de rédaction – le quart de tous les emplois de journalistes! – , dans le cadre d’une restructuration douloureuse, mais nécessaire.

Je compatis de tout cœur avec mes collègues de la capitale, autant avec ceux qui partiront qu’avec ceux qui resteront et qui en auront un peu plus sur les épaules l’an prochain.

Est-ce là le signe que la fermeture est imminente et inévitable? Pas du tout. Il n’y a pas de restructuration annoncée dans les autres quotidiens du groupe. La décision de la direction représente une nouvelle tentative de  se repositionner alors que les revenus publicitaires continuent de dégringoler au profit de Facebook, Google et compagnie.

« J’entends déjà les commentaires: «Ça va mal au Soleil». Non, non. Ça va mal dans le monde des médias et la presse écrite est sur la ligne de front. Mercredi, c’était Le Soleil. Il y a un mois c’était La Presse. Le Devoir s’arrache la vie et Québecor fait semblant que tout va bien. C’est comme ça partout sur la planète. La question est de savoir qui sera le prochain », écrivait mon collègue du Soleil Jean-François Néron sur sa page Facebook.

C’est tout à fait juste. Chaque fois que des emplois dans un journal disparaissent, on se désole, avec raison. Il s’agit de décisions d’affaires qui ont des impacts sur la vie d’humains.

J’ai souvent dénoncé ici la primauté des décisions d’affaires sur la mission d’informer des médias lorsque certaines entreprises de presse ont choisi de se départir de leurs journaux plutôt que de les maintenir en vie. Évidemment, comme je suis à l’emploi de Groupe Capitales Médias, on pourrait m’accuser de prendre parti en faveur de mon employeur et de ne pas porter le même jugement sur cette nouvelle. Je pense encore qu’une entreprise de presse doit trouver l’équilibre entre sa quête de revenus et le service de l’intérêt public, même si parfois, ces deux concepts semblent incompatibles.

Ce qui me préoccupe, c’est l’avenir de l’information. Et pour offrir de l’information de qualité, il faut des journalistes.

Il serait tellement plus simple pour des patrons de presse, qui voient les revenus fondre comme neige au soleil, de mettre la clé sous la porte et d’éviter des pertes supplémentaires. Mais non. Certains persistent. Ils se réorganisent dans l’espoir de sauver les meubles, car ils croient encore en la mission d’informer. Oui, il y a moins de journalistes; oui, l’information régionale s’effrite; oui, la démocratie en souffre. Mais j’ai envie de garder espoir. J’ai envie de croire que ce sacrifice permettra au Soleil de vivre encore longtemps et d’éviter le triste sort de dizaines, et même de centaines d’autres journaux au Canada. Comme d’autres médias ont fait ce sacrifice avant lui.

La recette miracle pour renverser la vapeur n’a pas encore été trouvée. En attendant, plusieurs réclament l’aide de l’État pour se garder la tête hors de l’eau. Si rien n’est fait, alors là, il sera peut-être trop tard.

Encore une fois, il faut rappeler que l’information, la vraie, a une valeur et un coût. Si Facebook, Google et les autres ne paient pas un sou pour financer celle-ci alors qu’ils profitent de l’achalandage que les nouvelles génèrent sur leurs plateformes pour empocher les revenus publicitaires qui autrefois appartenaient aux médias traditionnels, si les lecteurs ne paient plus pour s’informer parce que les reportages sont disponibles gratuitement sur Internet, comment peut-on espérer que les médias puissent poursuivre leur mission?

Évidemment, il se trouve toujours un adversaire pour profiter de la situation pour mettre de l’huile sur le feu d’une guerre tout aussi corporatiste que partisane. Or, la crise des médias qu’on connaît actuellement n’épargne absolument personne dans l’industrie. On peut bien tenter de faire croire à tous que certains journaux s’en tirent mieux que les autres, ce qui peut être le cas; on ne peut toutefois nier qu’ils sont eux aussi affectés par la crise qui décime peu à peu le paysage médiatique québécois.

Ce qui est dommage, c’est que plutôt que de faire front commun et d’être solidaires dans une tentative  de freiner l’hémorragie, cette attitude divise. Se réjouir des embûches d’un concurrent, dans l’état actuel des choses, c’est nier que le danger nous guette, nous aussi.

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Un peu d’air, ça presse!

Hier était jour de budget à Ottawa. Pour bon nombre d’acteurs de l’industrie de la presse écrite, les attentes étaient grandes. Et elles ont été majoritairement déçues, à voir les réactions de plusieurs représentants des médias qui ont fait part de leur réaction.

En janvier, la ministre du Patrimoine Mélanie Joly laissait entendre qu’une aide serait accordée aux médias écrits, qui militent intensément depuis deux ans pour obtenir une bouée de sauvetage de la part d’Ottawa. La ministre disait avoir compris l’urgence de la situation. Était-ce du vent?

Le gouvernement donnait l’impression qu’il avait compris le message et qu’il tenterait d’insuffler un peu d’air frais à la presse écrite. Il a plutôt, pour adapter une expression rendue célèbre par Philippe Couillard, « soufflé sur les braises » de notre malheur « en mettant de l’avant des mesures si insignifiantes aux yeux de certains que c’est comme si rien n’avait été fait.

Il y a quelques jours, le Devoir annonçait qu’Ottawa prévoyait une aide de 50 millions pour les médias écrits. Déjà, cela semblait bien peu pour venir en aide à une industrie qui est présente dans des centaines et des centaines de communautés canadiennes. Cette enveloppe serait étalée sur cinq ans. Ce sont donc 10 millions par année qui serviront à soutenir la presse écrite, répartie pour tous les médias touchés. Le point positif de cette annonce, c’est que les sommes seront consenties par des organisations non gouvernementales qui devront préserver l’indépendance de la presse face à ces deniers publics.

Un court passage intitulé « Appuyer le journalisme local » concerne les médias d’information, dans le volumineux budget qu’on peut consulter dans sa totalité ici. Dans celui-ci, le gouvernement fédéral reconnaît que « de plus en plus de personnes s’informent en ligne et partagent directement leurs intérêts dans les médias sociaux ». Ottawa concède immédiatement que « bon nombre de communautés se retrouvent sans journal local pour raconter leurs histoires », sans toutefois établir de lien de causalité entre les deux. Pourtant, il y a une corrélation assez importante entre la consommation de nouvelles sur Facebook, par exemple, et l’affaiblissement des médias locaux, dont les revenus publicitaires sont vampirisés par le géant du Web.

On annonce ensuite la fameuse enveloppe de 50 millions, qu’on dédiera aux communautés mal desservies par un média local. On ne spécifie toutefois pas ce qu’est une communauté « mal desservie ». Est-ce un milieu qui n’a pas de média local? Un milieu dont le média local est menacé de fermeture? Espérons que l’étude des crédits budgétaires nous permettra de le comprendre.

Quand on sait à quel point certaines salles de nouvelles tirent le diable par la queue, on réalise rapidement que 10 millions pour tout le monde, c’est loin d’être assez pour reprendre son souffle.

Le regroupement Médias d’info Canada illustre pour sa part que les 10 millions promis annuellement représentent ce qu’il faut, environ, pour tenir une salle de nouvelles dans un journal quotidien de taille moyenne. Saupoudrer cette somme dans les milliers de communautés canadiennes laisse entendre qu’il n’en restera pas beaucoup pour financer du journalisme de qualité, plaide-t-on. L’organisation plaidait pour l’agrandissement du Fonds canadien pour les périodiques afin d’y inclure les journaux et de le financer à hauteur de 350 millions de dollars.

Un autre volet de la réflexion gouvernementale sur l’aide aux médias sera d’étudier de nouveaux modèles d’affaires permettant aux médias de recevoir des dons privés et de devenir, en quelque sorte, des organismes de bienfaisance à but non lucratif dont la mission serait de produire de l’information de qualité. On est loin des entreprises de presse qui cherchent le profit ici.

Dans une sortie commune, la Fédération nationale des communications et la Fédération professionnelle des journalistes du Québec ont indiqué que  ce ne sont pas que les petits médias locaux qui sont en difficulté, mais une majorité d’organisations dans l’industrie. Ces mesures sont encourageantes, souligne-t-on, mais elles ne permettront pas de placer des médias à l’abri d’une fermeture imminente.

À ce moment-là, la diversité des points de vue est mise en péril, a affirmé le président de la FPJQ, Stéphane Giroux. « Si d’autres journaux disparaissent, c’est l’accès à une information diversifiée et à des enquêtes sérieuses qui s’en trouvera d’autant réduite », craint-il.

Les deux organisations plaident toujours pour la mise en place de crédits d’impôt sur les masses salariales des salles de nouvelles. En ce qui concerne l’approche philanthropique avancée par le gouvernement, elles doutent que des mécènes abondent pour sauver l’information.  » Il s’agit d’une goutte d’eau dans l’océan. Les philanthropes canadiens sont déjà extrêmement sollicités et leur apport ne peut être qu’aléatoire, sans compter que les choix des grands donateurs sont rarement désintéressés. Si le gouvernement pense diminuer ainsi la mainmise des milliardaires et des grandes familles sur les médias en introduisant de telles mesures, il risque d’être déçu », plaide-t-on.

En outre, absolument rien dans le budget ne concerne l’application de mesures fiscales pour Netflix et Facebook, pour ne nommer que ceux-là. Bref, l’iniquité qui existe entre les producteurs de contenus canadiens décriée par plusieurs demeure. C’est ce qu’a dénoncé Québecor, un des rares joueurs de la presse écrite à ne pas réclamer d’aide financière des gouvernements pour financer ses opérations.

« Le gouvernement a une fois de plus choisi de tourner le dos aux entreprises d’ici, pour faire les beaux yeux aux géants étrangers du Web », a clamé Pierre Karl Péladeau, président et chef de la direction de Québecor.

La FNC abonde en ce sens. « Le ministre Morneau a raté une belle occasion d’aller chercher l’argent dans les poches des Netflix, Google et Facebook, comme l’ont déjà fait plusieurs pays. Plusieurs géants étrangers ne paient pas leur part d’impôts et imposent une concurrence inéquitable envers les entreprises d’ici. La survie de la presse passe par un ensemble de mesures et celle-ci est en quelque sorte l’éléphant dans la pièce. Allons chercher l’argent là où elle est pour la réinvestir dans la production de contenus », a fait valoir sa présidente, Pascale St-Onge, qui aurait souhaité voir au budget des mesures pour encourager la publicité dans les médias canadiens et des engagements du gouvernement pour annoncer dans les médias du pays.

L’argument de ne pas vouloir taxer davantage les Canadiens ne tient pas la route, mais on continue, du côté du gouvernement, de marteler qu’une nouvelle taxe n’est pas une option. Pourtant, cette taxe existe déjà et elle est imposée par les fournisseurs de contenus canadiens. Ce qui est bon pour pitou n’est pas bon pour minou si le matou est américain, il faut croire…

Néanmoins, on ne peut pas être contre la bonne volonté du gouvernement. Oui, un effort a été fait. Mais il est loin d’être suffisant pour sortir les médias de la presse écrite de la crise qu’ils vivent actuellement.

Peut-être qu’avec une telle mesure, Ottawa voulait faire comprendre aux médias qu’il ne lui incombe pas de sauver à elle seule toute l’industrie. Sur ce point, le gouvernement aurait entièrement raison. Mais il aurait pu à tout le moins lui donner assez d’oxygène pour que des médias survivent assez longtemps pour se réinventer.